3) Les altérations de la conscience
A ce stade, on peut seulement postuler la continuité de l’existence, sans pour autant prétendre prouver cette continuité. Cette attitude apparaît un peu présomptueuse, après ce qui précède ; mais en fait, elle s'appuie sur certaines vraisemblances ou expériences. La conscience changerait du tout au tout ; mais, est-ce si sûr ? Allons-y, faisons l'expérience : altérons notre conscience. Commençons par des émotions fortes, des passions : l'extase (religieuse ou sexuelle) et la fureur (« Muse, chante avec moi la colère d'Achille », écrit Homère en tête de l'Iliade ; voir aussi les berserkers scandinaves et l'amok malais) :
AMOK : Terme malais qui désigne un ensemble de manifestations psychiatriques aiguës observées en Malaisie et en Indonésie, dont le trait commun est une course frénétique, plus ou moins automatique, dans un état de rage destructrice, généralement homicide. Le « coureur » d’amok était régulièrement tué à l’occasion de l’épisode. Conduite en voie de disparition.
EXTASE : Etat paroxystique dans lequel les idées religieuses, ou d’ordre similaire, occupent presque complètement le champ de la conscience. Cet état, caractérisé par une immobilité absolue, une inaccessibilité sensorielle, et une grande expression de joie peut se rencontrer, sans contenu mystique, dans de nombreuses affections psychiques comme la schizophrénie ou l’épilepsie.
EXTASE : Etat paroxystique dans lequel les idées religieuses, ou d’ordre similaire, occupent presque complètement le champ de la conscience. Cet état, caractérisé par une immobilité absolue, une inaccessibilité sensorielle, et une grande expression de joie peut se rencontrer, sans contenu mystique, dans de nombreuses affections psychiques comme la schizophrénie ou l’épilepsie.
Progressons encore, et recourons aux psychotropes : l’ivresse, la drogue (ci-contre, Le Flou de l'âme par Eric Tellier ; cliquez aussi sur l'image !).DELIRIUM TREMENS : C’est un accès de confusion mentale et de délire onirique chez l’alcoolique chronique. Cet accident grave est provoqué soit par un sevrage trop brutal d’alcool, soit à l’occasion d’une infection, d’une grippe, d’une intervention chirurgicale ou d’un accident. […] La phase prodromique, appelée « pré-delirium », associe tremblements incontrôlables (mains, langue), anxiété majeure, sueurs profuses, troubles de la mémoire, concentration impossible. Sans traitement ou prise d’alcool, le tableau clinique se transforme en quelques heures en confusion mentale délirante : obtusion intellectuelle, désorientation temporo-spatiale, fausses reconnaissances, délire « onirique » accompagné d’intenses hallucinations visuelles, auditives et tactiles : visions effrayantes d’animaux menaçants – zoopsies –, d’insectes grouillants sur le corps – microzoopsies –, absorbant totalement l’activité mentale du sujet, qui crie et se débat au hasard des scènes de son cauchemar éveillé, avec un risque important de passage à l’acte dangereux. Le tremblement et l’agitation sont extrêmes, avec mouvements continuels des mains qui se promènent machinalement sur le lit.
Voir des marmottes, c'est donc une zoopsie. Dans tous ces cas, on ne cesse jamais de prendre notre propre existence pour acquise : si l'alcoolique hurle, c'est bien qu'il a conscience que c'est à lui que toutes ces choses épouvantables arrivent. Encore plus frappant : l’évanouissement (interruption de la conscience). On « perd conscience » mais on « revient à soi ». C’est bien la preuve que quelque chose est resté identique.
ABSENCE : Inattention momentanée, courte période (quelques secondes) pendant laquelle la conscience est « absente », comme suspendue. Symptôme fréquent dans une forme spéciale d’épilepsie (le « petit mal ») ainsi que dans certaines crises hystériques.
(Les définitions sont tirées de : Dr Thuillier, la Folie, histoire et dictionnaire)
Même dans la névrose (phobies, manies), le malade reste conscient que c'est bien à lui que ça arrive. En revanche, le problème se complique avec les psychoses, où le rapport avec le réel se trouve perturbé. Le dément est-il encore lui-même ? Jadis, on le disait « aliéné », c'est-à-dire étranger à lui-même (du latin alien, étranger). La psychiatrie moderne rejette aujourd'hui cette analyse. Le schizophrène ou l’autiste se « retranche » du monde ; mais cesse-t-il pour autant d’être lui-même ? Il paraît très difficile de trancher, puisque le patient coupe le contact avec le monde extérieur. S'il refuse de parler, comment savoir ce qui lui arrive, dans la mesure où les symptômes sont mentaux ? Cependant, l'observation de ces malades prouve assez leur abominable souffrance. Comme l'ivrogne, ils ne hurleraient pas de douleur et d’effroi lors des bouffées délirantes aiguës s’ils se détachaient complètement de leur « moi ».
Pourtant, plus loin encore dans l'altération de conscience, on peut rencontrer des cas extrêmes dans ce qu'on appelle un peu cruellement le « noyau dur » de la marginalité. Certains exclus, au discours très pauvre, aux rapports à la réalité profondément altérés, semblent ne pas ressentir de douleur physique. Le Samu social soigne parfois des os fracturés depuis plusieurs jours, mais qui, aux dires du malade, ne lui font pas mal (alors qu'un individu « normal » s'évanouirait sous une telle douleur).
Que ces patients exceptionnels aient ou non conscience d'eux-mêmes, le panel en tous cas présente un caractère intéressant : la conscience n’est pas une qualité que l’esprit aurait ou n’aurait pas ; c’est plutôt une fonction plus ou moins active selon les moments de la journée, notre émotion, notre alimentation (tout professeur sait que des élèves affamés ou amoureux n'ont pas beaucoup conscience du cours), d’éventuels lésions cérébrales… Le moins qu'on puisse dire, c'est que le panorama s'avère nuancé. On peut avoir plus ou moins conscience des choses.
Aussi devons-nous aménager notre conception de la conscience : ce n’est plus seulement l’interface entre moi et l’univers : c’est aussi une certaine manière d’être au monde – plus exactement, c’est être accompagné de savoir (ce que donne l’étymologie cum scientia). Dans ce cas, la question se pose : la norme, n’est-ce pas plutôt l’état de conscience altérée ou partielle ?
Approfondissement du cours sur l'existence : vers les éléments d'ontologie.
Suite du cours : vers l'inconscient et la responsabilité.
par Jérôme Coudurier-Abaléa
publié dans :
Notions
En cours d'écriture.
par Jérôme Coudurier-Abaléa
publié dans :
Notions
Le cours précédent nous permet d’aboutir à une conclusion à la fois gênante et capitale : il va falloir accepter le sentiment d’incertitude qui paraissait si choquant lorsque nous avons douté du monde, parce que la lucidité, est un état atypique de la conscience, laquelle n’est qu’exceptionnellement claire et limpide. Dans une telle perspective, il n’est plus étonnant que nos perceptions soient peu fiables : la conscience sélectionne parmi les perceptions un certain nombre d’entre elles, qu’elle admet comme « utiles » ou « importantes », et rejette les autres. Comment ce « choix » s’opère-t-il ?(Ci-contre, toile de Salvador Dali.)
I. Elaboration du concept d’inconscient
1) Les petites perceptions ne sont pas indifférentes
Première possibilité : les petites perceptions sont tout simplement trop petites pour franchir le seuil de sensibilité de la conscience. Ces trucs n’existent tout simplement pas pour nous ; mais Leibniz prouve le contraire : nous percevons les petites perceptions même si nous n’en sommes pas conscients, puisque nous pouvons, si l’on nous les indique, en prendre conscience.
D’ailleurs, l'instinct de survie commande que nous restions sensibles à ce qui se passe à la périphérie de notre champ de vision, mais de fait, nous n'y prêtons pas beaucoup d'attention.
Une question mérite tout de même d'être soulevée : comment des perceptions peuvent-elles passer inaperçues ? Où vont-elles ? Se rendent-elles dans la mémoire et, si oui, comment pouvons-nous porter en nous des souvenirs dont nous ne connaissons même pas l'existence ? Tout cela n'est-il pas franchement bizarre ?
D'ailleurs, il y a mille marques qui font juger qu'il y a à tout moment une infinité de perceptions en nous, mais sans aperception et sans réflexion, c'est-à-dire des changements dans l'âme même dont nous ne nous apercevons pas, parce que les impressions sont ou trop petites et en trop grand nombre, ou trop unies, en sorte qu'elles n'ont rien d'assez distinguant à part, mais jointes à d'autres, elles ne laissent pas de faire leur effet et de se faire sentir au moins confusément dans l'assemblage. c'est ainsi que l'accoutumance fait que nous ne prenons pas garde au mouvement d'un moulin ou à une chute d'eau, quand nous avons habité tout auprès depuis quelque temps. Ce n'est pas que ce mouvement ne frappe toujours nos organes, et qu'il ne se passe encore quelque chose dans l'âme qui y répondre, [car] si quelqu'un nous en avertit incontinent après et nous fait remarquer par exemple quelque bruit qu'on vient d'entendre, nous nous en souvenons et nous nous apercevons d'en avoir eu tantôt quelque sentiment. Ainsi c'étaient des perceptions dont nous ne nous étions pas aperçus incontinent, l'aperception ne venant dans ce cas que de l'avertissement après quelque intervalle, tout petit qu'il soit. Et pour juger encore mieux des petites perceptions que nous ne saurions distinguer dans la foule, j'ai coutume de me servir du mugissement ou du bruit de la mer dont on est frappé quand on est au rivage. pour entendre ce bruit comme l'on fait, il faut bien qu'on entende les parties qui composent ce tout, c'est-à-dire les bruits de chaque vague, quoi que chacun de ces petits bruits ne se fait connaître que dans l'assemblage confus de tous les autres ensemble, c'est-à-dire dans ce mugissement même, et ne se remarquerait pas si cette vague qui le fait était seule.
Leibniz, Nouveaux Essais sur l'entendement humain, Préface
D’ailleurs, l'instinct de survie commande que nous restions sensibles à ce qui se passe à la périphérie de notre champ de vision, mais de fait, nous n'y prêtons pas beaucoup d'attention.
Une question mérite tout de même d'être soulevée : comment des perceptions peuvent-elles passer inaperçues ? Où vont-elles ? Se rendent-elles dans la mémoire et, si oui, comment pouvons-nous porter en nous des souvenirs dont nous ne connaissons même pas l'existence ? Tout cela n'est-il pas franchement bizarre ?
Suite du cours : les petites perceptions sont stockées dans une zone inaccessible de la mémoire.
par Jérôme Coudurier-Abaléa
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