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Le Labyrinthe - souffle des temps.. Tamisier..

Souffle et épée des temps ; archange ; prophéte : samouraï en empereur : récit en genre et en nombre de soldats divin face à face avec leur histoire gagnant des points de vie ou visite dans des lieux saint par et avec l'art ... soit l'emblème nouvau de jésuraléme.

Le développement de la technique obéit-il à une fatalité ?

Sujet de dissertation philosophique proposé aux élèves de section S en DST le 14 janvier 2006


1. Détermination du problème

1.1. Définitions

La question ne porte pas sur "la technique", mais bien sur le "développement de la technique". Nuance capitale. Il ne s'agit pas d'examiner séparément la charrue, puis la vaccination, puis la bombe atomique, mais bien de s'intéresser au processus d'invention dans son déroulement historique.

Le verbe "obéir", appliqué à un phénomène, s'entend dans son sens scientifique de "se dérouler conformément à" (par exemple : la chute des corps et la révolution de la Lune autour de la Terre obéissent aux lois de la gravitation universelle ; l'hémophilie obéit aux lois de l'hérédité) ; il ne s'entend évidemment pas au sens moral (exécuter un ordre, se soumettre à une autorité). Le contraire de "obéir" n'est pas ici "désobéir" mais bien "échapper".

Le terme "fatalité" a, quant à lui, donné lieu à des contresens catastrophiques, qui conduisaient au hors sujet. Certes, il possède une connotation négative qu'il fallait examiner (la fatalité peut désigner la mort, l'adversité, la malchance ou même le mauvais sort ; quant au fatalisme, il se rapproche d'une résignation aujourd'hui mal vue) ; mais son étymologie (du latin fatum, destin) et son emploi courant dénotent un synonyme du destin, de la succession inélucatble des événements, d'un enchaînement nécessaire de circonstances.

S'en tenir au sens connoté entraînait des copies très médiocres, qui s'interrogeaient, très loin du sujet, sur la question : "La technique facilite-t-elle le meurtre ?", avec des développements très contestables, pour ne pas dire insoutenables, sur les "innovations" nazies.

Par ailleurs, je crois nécessaire de souligner deux remarques gênantes. D'une part, que les candidats s'en tiennent au sens connoté indique une méconnaissance de la langue dont je me désole. Elle s'avère incompatible non seulement avec la philosophie, mais avec le niveau de Terminale en général, et avec la science en particulier, dont le vocabulaire scientifique exige la plus sévère rigueur d'emploi. D'autre part, il me paraît très grave que des élèves de S, supposés rationnels, ne retiennent du mot "fatalité" que son sens ésotérique, voire magique.


1.2. Forme de la question

A l'indicatif, la question porte sur la réalité du développement de la technique : pas sur ce qu'il pourrait être, ou sur ce qu'il devrait être.


1.3. Relations entre les termes

Le développement de la technique suit-il un déroulement inévitable ? Les notions d'innovation, d'invention, de découverte, semblent relever du champ de la liberté, voire du hasard ; au contraire, la fatalité postule un destin tracé d'avance, auquel nul ne peut se soustraire. La violence du choc entre ces deux conceptions frappe aussitôt : le génie d'inventeurs comme Galilée, Edison, Pasteur (ci-contre) ou Franklin, se résume-t-il à un concours de circonstances qui rendait inéluctables leurs découvertes ?


2. Réponse spontanée et réponse paradoxale justifiées

Réponse spontanée : Non, le développement technique n'obéit pas à une fatalité parce qu'il n'est pas prévisible : nul ne peut savoir d'avance dans quel domaine la prochaine innovation majeure aura lieu.

Réponse paradoxale : Oui, le développement technique obéit à une fatalité parce que les innovations d'aujourd'hui sont rendues possibles par les outils technologique inventés hier.


3. Argumentation de la thèse et de l'antithèse

3.1. Thèse : les découvertes relèvent en grande partie du hasard

Certaines découvertes majeures proviennent d'erreurs, voire de ratages complets. Pasteur, par exemple, imagine la vaccination à partir de souches virales affaiblies obtenues par sa négligence (il les avait abandonnées dans un coin de son laboratoire).

Outre ces cas aléatoires, les innovations proviennent souvent de "détournement", par une discipline, des avancées obtenues dans d'autres domaines. L'inventeur du métier à tisser, qui avait à coeur la fabrication de voiles de navires plus résistantes, ne pouvait pas imaginer un instant que les peintres s'empareraient des ces toiles très régulières pour les préférer aux supports classiques du bois et du plâtre et atteindre, à la Renaissance, un niveau esthétique jusque-là inimaginable. L'inventeur du microscope (dont l'histoire n'a pas retenu le nom) ne pouvait pas imaginer un instant les bactéries (ci-contre) que Leeuwenhoek observerait en 1676, et encore moins la révolution médicale que cette observation entraînerait. Il existe un complet imprévu dans l'utilisation interdisciplinaire des objets techniques.

Enfin, la genèse même de l'invention implique un élément d'imaginaire : l'inventeur se demande comment telle prouesse pourrait être possible ; de là, il envisage plusieurs pistes de recherche en se représentant par quel processus mécanique il pourrait réussir. Comme l'explique Marx, il construit l'objet dans sa tête avant de le construire dans la matière. Il s'agit donc bien d'invention, avec toute la liberté que cela comporte.


3.2. Antithèse : les découvertes techniques suivent un ordre déterministe

Il existe peut-être un élément d'imprévu dans les découvertes ; cependant, les contraintes qui s'appliquent au travail de l'inventeur s'avèrent tellement lourdes que sa "liberté" reste des plus restreintes. La médecine ne pouvait pas inventer la vaccination avant que l'optique n'inventât le microscope. Les humains ont pu rêver de voler (voir par exemple le mythe d'Icare, ci-contre illustré par Charles le Brun) mais ils ne pouvaient inventer l'avion avant de disposer de moteurs puissants. Il existe donc une généalogie "logique" des inventions, qui relève de la fatalité.

Par ailleurs, toute invention doit répondre aux contraintes des lois physiques et chimiques : l'inventeur doit composer avec elles. Il n'existe pas trente-six moyens de construire une échelle, une brouette ou une poulie. Si non seulement les moyens de réaliser l'invention, mais encore le mécanisme retenu par l'invention, subissent des contraintes si strictes, alors la "liberté" de l'inventeur se restreint considérablement.

Ce déterminisme du développement technique, déjà examiné par Hume dans son essai "De la Naissance et du progrès dans les arts et les sciences" (in Essais esthétiques : le texte intégral de cet essai est consultable en VO ici) et magistralement exposé par Hegel dans la Phénoménologie de l'Esprit, explique des coïncidences troublantes. Si les inventions se succèdent dans un ordre déterministe, les querelles de paternité à propos d'une invention (entre Newton et Leibniz pour le calcul intégral, entre Bell et Edison pour le téléphone, entre Beau de Rochas et Otto pour le moteur à quatre temps) n'étonnent plus, alors qu'elles paraissent pour le moins étrange dans l'hypothèse d'une "liberté" de l'inventeur.

A gauche : le téléphone de Bell.


4. La synthèse

Plusieurs possibilités s'ouvraient en III.

1) Une distinction conceptuelle sur "obéir". Le verbe reste, en effet, ambigu. Dans un premier sens, on peut l'entendre comme synonyme de "répondre" à certaines contraintes. Dans cette perspective, il paraît difficile de contester que le développement de la technique suive un certain ordre ; mais ces contraintes, même lourdes, n'anéantissent pas pour autant la liberté individuelle (même les règles de versification classique autorisent une multitude de styles), et il n'est pas légitime, dans cette phrase, d'entendre "obéir" au sens fort de "suivre une nécessité irrépressible". Le mot "fatalité", pouvait-on conclure, s'avère probablement trop fort : même si l'avion s'invente nécessairement après le moteur, il n'est pas pour autant nécessaire que, sitôt le moteur connu, on invente l'avion.

2) Cette distinction conceptuelle ouvrait sur une remarque peut-être beaucoup plus pertinente. Dans une vue rétrograde (du présent vers le passé), on a facilement tendance à analyser la succession des événements comme absolument nécessaire et logique (si l'avion a été inventé, c'est parce que le moteur était connu à ce moment) ; mais dans une perspective prograde (conforme à la chronologie), on peut ressaisir la liberté dont jouissent les individus à chaque moment du temps (avec le moteur, on pouvait inventer bien d'autres choses que l'avion). Dans une telle perspective, on pouvait montrer que, rétrospectivement, le développement de la technique a bien l'air d'obéir à une fatalité ; et cependant, que cette vision rétrospective inclut une sorte d'illusion mentale qu'une chronologie correctement restituée fait disparaître.

3) Une autre piste était envisageable à condition d'inverser l'ordre des deux premières parties proposées ci-dessus. Le I insistait alors sur le déterminisme historique de l'invention, le II lui opposait la liberté d'imagination. Il était alors possible, en III, de remarquer que, dans une perspective hégélienne, l'imaginaire des humains dépend lui aussi du niveau de progrès technique dans lequel ils baignent. Jules Verne, lorsqu'il écrit les Voyages extraordinaires (partiellement disponibles en texte intégral ici ; ci-contre, image extraite du film Vingt mille lieues sous les mers de Richard Fleischer, 1954), n'a aucun moyen d'imaginer les révolutions génétique et numérique : pour inventer la manipulation génétique, il fallait d'abord que la structure de la molécule d'ADN fût comprise. Des oeuvres de fiction comme Jurassic Park (film de Steven Spielberg) ou comme Neuromancien (roman cyberpunk de William Gibson dont un bon résumé, en VO, est consultable ici mais ça ne vaut pas l'original - pour anglicistes confirmés) ne pouvaient pas être écrites avant les années 70. Si l'imaginaire, c'est-à-dire la source même des inventions, dépend du niveau technologique atteint dans une société donnée, alors on ne voit plus du tout quelle "liberté" reste à l'inventeur. Pour contester ce point, il était possible de mentionner la Nouvelle Atlantide (texte intégral en VO ici) de Francis Bacon, composée en 1627, où le philosophe britannique imagine déjà les espèces végétales transgéniques.

D'autres pistes de recherche étaient également envisageables, par exemple l'examen du lien entre sciences théoriques et sciences appliquées ; en tout état de cause, et comme d'habitude, plusieurs solutions s'ouvraient au candidat, pourvu qu'il accomplît une analyse serrée de la question.


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J
Est-ce que construire un devoir sur le plan suivant était possible ?Problématique : Si l'apparition de la technique semble bien absolument dénuée de liberté et obéit au destin, son développement, catastrophique, est-il lui aussi nécessaire ou peut il être repensé ?I/ L'apparition de la technique répond à une fatalité         1) Le mythe de Prométhée : l'homme, pour survivre dans la nature, a besoin du feu (=technique). Sa condition fait qu'il n'est pas "naturellement" adapté à la nature et il doit donc la cultiver, la transformer pour pouvoir l'habiter, ce qu'il fait au moyen de la technique. La technique, c’est en effet les moyens mis en œuvre pour transformer la nature.         2) Pourtant, la technique n'est pas le cadeau d'un Titan (sans intolérance^^) mais le résultat de l'esprit humain. Or l'esprit humain est libre (quoique Nietzsche suffirait à remettre en question la liberté de la pensée humaine, affirmant que les pensées viennent à nous et nous n'en sommes pas l'auteur). Descartes peut nous aider à avoir confiance en cette liberté de l'esprit, de la pensée.         3)  Certes mais la technique n’est pas seulement le résultat de l’esprit : Focillon dans son Eloge de la Main montre quel rôle ce membre joue dans la technique: il n’est pas que l’outil mais, parce qu’il offre des possibilités, un champ plus large de virtualités (qui est bien selon Bergson (L'évolution créatrice) la définition d'une conscience plus grande, d'un esprit plus poussé) il participe au développement même de l’esprit. Heidegger, qui a beaucoup étudié la question de la technique, confirme le lien très fort qu'il y a entre main et esprit dans l’innovation technique; autre argument : les récentes découvertes qui montrent que certaines tribus de chimpanzés (qui possèdent un pouce opposé aux autres doigts) ont l'habitude de créer leurs outils (en taillant la pointe de bâtons pour en faire des lances). Le rôle fondamental de la main dans la technique, aux côtés de l’esprit, montre que l’apparition de la technique n’est pas libre.Transition : L'apparition de la technique semble donc vraiment due non pas à la volonté de l'homme mais à sa nature, qui lui est imposée.II/ Le développement de la technique n’obéit plus au fatum        1) La technique, une fois apparue, permet à l'homme d'adapter la nature à lui et donc de se libérer de sa condition première. Certes on a vu que comme la technique était son seul échappatoire, elle était contrainte et donc fatalité ; mais après son apparition, l'homme est absolument libre. Puisqu'il possède un pouvoir (un savoir-faire) qui lui apporte un nombre incalculable de possibilités. Ce qu'il va faire de sa technique, maintenant qu'il n'est plus "nécessiteux", n'appartient qu'à lui.        2) Pourtant le développement des techniques est dans un sens encore soumis à une fatalité : il ne peut qu'aller vers le sens du progrès (la découverte d'hier entraînant celle d'aujourd'hui). Se servir de cette conception hégélienne pour y voir une fatalité dans le développement de la technique est pourtant peu intéressant.        3) Le développement intéressant de la technique que l'on peut observer, il est en effet plus dans son usage que dans ses progrès.  Heidegger montre le changement qui a été opéré entre les Anciens (qui transformaient la nature pour y vivre sans l’altérer) et les Modernes qui font de la nature un grenier de ressources uniquement (conception traduite par le fameux « comme maître et possesseur » de Descartes). Aujourd’hui et après que « la science ait connu le pêché » à Los Alamos (Oppenheimer) ou avec d’autres catastrophes écologiques récentes comme à Bhopal ou à Tchernobyl, on commence à prendre conscience des dérives de l’utilisation de la technique et à retourner vers une conception plus antique qui serait donc de voir la nature comme sa maison (écologie vient de oikos, la maison) et non pas seulement comme un fonds dans lequel on puise. Et puisque rien de fatal n’obligeait cette utilisation de la technique (cf. II/ 1) ), ce développement qui est actuellement repensé sera, on l’espère, endigué.
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M
Pour remettre sur le tapis la vieille querelle entre philosophes et anthropologues, je trouve que le sujet appelait  des exemples anthropologiques intéressants.Ainsi l'étude des théories évolutionnistes et diffusionistes me paraissent apporter du grain au moulin. La première qui statue une évolution parfaitement fataliste de l'évolution d'un peuple et donc de ses techniques selon une échelle unique avec des stades identiques pour chacun. La seconde qui souligne l'importance des contacts interculturels dans l'acquisition de techniques et de savoir-faires. Selon ce second paradigme, la culture matérielle d'un peuple dépend de son histoire (alliances, guerres, périodes de paix, colonisation etc...)On pouvait également parler du déterminisme écologique selon lequel la technique et son avancée dépendent moins d'un savoir scientifique que du milieu écologique dans lequel vivent ses habitants. Si la technique ne sert qu'à agir ou à réagir à notre milieu naturel ne sommes nous pas "condamnés" à faire des découvertes dans certains domaines et pas d'autres?  Si la technique dépend des ressources naturelles dont nous disposons ne sommes nous pas limités dans nos découvertes? La fatalité peut-elle prendre la forme du milieu naturel en ce qui concerne l'avancement des techniques? On pouvait également, comme Leroi-Gourhan, insister sur la dimension sociale de la technique. La technique comprend ainsi, la matière sur laquelle elle agit, les outils qu'elle utilise, les gestes qu'elle implique ainsi que les connaissances et représentations qu'elle requiert (chaîne opératoire). Dans cette optique, on peut donc penser que l'évolution technique dépend de changements ou d'évolutions sociales. ( Ce que conteste sans doute l'histoire de Galilée ou de Giordano Bruno).Enfin, je pense que les techniques du corps avaient leur place dans l'étude des techniques (danses, portage des enfants, peintures et maquillages). Sont-elles  entièrement déterminées socialement ou bien laissent-elles la place à la liberté et à l'imagination individuelle.Je pense, sans vouloir critiquer, que le terme de technique dépassait largement le domaine strictement scientifique.
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J
:o)Il est clair que Hegel s'inscrit dans une perspective évolutionniste (j'ajouterai quelques précisions là-dessus dans le cours sur Nature et culture), et que les sciences sociales avaient tout à fait leur place dans la dissert... à condition qu'elles ne dévorent pas la philo toute crue. Tendance naturelle, d'ailleurs, pour les sciences sociales : la philosophie faisant partie de la culture d'un peuple, elle entre dans le champ de l'ethnologie, tout comme les habitudes alimentaires ou les structures familiales. Beaucoup de sociologues célèbres (à commencer par Comte et Durkheim) sont des transfuges de la philosophie (sales traîtres ! ;o)). En face, la philo répond : oui, mais moi, je parle de questions qui intéressent tous les humains au-delà des cultures - et au fait, vous aussi, les "anthropologues", vous parlez de l'humain en général. Hi, hi. Déterrons la hache de guerre.Il est clair que l'environnement joue un rôle dans l'invention des techniques (à vue de nez, les Inuit ont inventé le harpon à phoque avant les Togolais) : j'en ai dit un mot très bref à propos des lois physiques et chimiques mais on pouvait évidemment approfondir. Pour info, mais je le redirai dans un article intégral, ces corrigés ne constituent que des ossatures extrêmement légères. Les recopier tels quels ne suffit pas pour concevoir une copie solide (je donne les corrigés mais j'exige quand même du boulot, les amis !).Quant aux techniques extra-scientifiques, effectivement, je n'ai pas approfondi, et pourtant elles méritaient mention. L'invention de la danse moderne par Isadora Duncan, par exemple, se présente, à de nombreux égards, comme une "pure invention" très proche de "l'art brut". Merci en tous cas pour ce commentaire instruit et remue-méninges.