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Le Labyrinthe - souffle des temps.. Tamisier..

Le Labyrinthe - souffle des temps.. Tamisier..

Souffle et épée des temps ; archange ; prophéte : samouraï en empereur : récit en genre et en nombre de soldats divin face à face avec leur histoire gagnant des points de vie ou visite dans des lieux saint par et avec l'art ... soit l'emblème nouvau de jésuraléme.

Du cours de philosophie en tant que texte

1. Le simple bon sens admet sans peine que le cours de philosophie se présente sous la forme textuelle.
La notion de texte fait actuellement l'objet de recherches très pointues, en particulier de la part des poètes contemporains ; et cependant, j'ai le sentiment que la plupart des enseignants - y compris et d'abord les enseignants de philosophie - méconnaissent les conséquences de cette dimension fondamentale.
Un texte se compose de mots eux-mêmes composés de signes et séparés par des signes (la page blanche est déjà un texte - texte nul, si l'on veut, mais quand même signe textuel, tout comme 0 est bien un nombre).

2. Je ne doute pas que certains collègues aient déjà pris la mesure de la complexité du mot ; mais je suis également certain qu'ils sont rares. Illustrons ce propos par un mot d'apparence simple, comme "cagoule". D'ordinaire, le cours de philosophie se contente de pointer avec Saussure que le signe linguistinque compte deux faces : le signifiant (la série de caractères c-a-g-o-u-l-e) et le signifié (couvre-chef d'enfant). "Cagoule" est également un terme polyphonique qui connaît un second signifié historique (la Cagoule est une ligue fasciste des années 30). Ajoutons un troisième signifié, étymologique, que nous donne le Littré ("cagoule" vient probablement du latin cuculla, sorte de vêtement des moines).  Parfois, le philosophe s'aventure à distinguer connotation et dénotation. Ici les trois signifiés se dénotent différemment : ainsi le mot peut-il être associé aux douceurs de l'enfance, à la peur des idéologies violentes, ou à la simplicité de la vie monastique.

3. Marquons ici une pause : même un mot simple, comme "cagoule", compte déjà trois connotations, et trois dénotations, soient six dimensions. Encore une dénotation peut-elle toujours se teinter d'ambiguité. L'enfance peut aussi rappeler des souvenirs de brimades, d'aucuns peuvent entretenir une nostalgie de l'idéal, quant aux moines, un anticlérical y verra des ennemis.

4. S'arrêter à ce stade revient à oublier la dimension grammaticale de "cagoule" (sa nature de nom commun) ainsi que la dimension logique associée (les diverses fonctions qu'il peut occuper dans la phrase). S'adjoint encore une dimension typographique (ce que Saussure appelle le signifiant) ainsi que ses propres connotations (la série c-a-g peut évoquer la cage, le cageot ; la série g-o-u-l-e peut évoquer la geôle, par exemple). Reconnaissons encore la dimension musicale (les gutturales c et g, la labiale l, la série de voyelles a-ou) et ses harmonies propres.

5. Un mot simple comme "cagoule" compte déjà douze dimensions. C'est à l'évidence un objet beaucoup plus compliqué que n'importe quel symbole mathématique ; d'autant que les diverses dimensions du mot se répondent dans des interactions subtiles, et presque toujours équivoques Ici, par exemple, supposé qu'on retienne de l'enfance ses douceurs, cette connotation heurte directement la connotation négative de la cage et de la geôle.
Ajoutons que ces relations déjà complexes (mais encore purement internes au mot) entrent elles-mêmes en combinatoire avec toutes les autres dimensions de tous les autres mots dans la phrase ou dans le contexte. Comparons par exemple l'emploi du mot dans ces deux typographies :

Le catalogue s'enrichit de nombreux vêtements d'hiver : cagoules, bonnets (p. 345).

et :

La Cagoule

Ces considérations, à bien des égards encore élémentaires, conduisent à quatre remarques.

6. Primo, à l'adresse des poètes, il conviendrait, si l'on veut à toutes fins mesurer leur génie, de tenir compte de leurs affirmations répétées selon lesquelles ils seraient des professionnels de la langue (leur technique, c'est leur art). Comment juger de tels "spécialistes" lorsqu'ils s'en tiennent aux relations entre signifié et dimension musicale ? Il suffit de lire Ronsard, Hugo, Lamartine ou Musset avec ces analyses à l'esprit pour constater l'étroitesse et la pauvreté de leurs oeuvres (encore n'évoque-t-on pas les cas déso(pi)lants de Casimir Delavigne, d'Alfred de Vigny ou de Hérédia, qu'on qualifierait sans peine de grands débutants). Ils font dans le joli, sans doute ; mais ils demeurent, reconnaissons-le, bien ignorants des ressorts les plus secrets, et les plus efficaces, du langage. Soulignons d'ailleurs à ce stade que les techniques fondamentales de la versification méconnaissent par hypothèse ces ressorts. Pour faire tenir un message en douze syllabes, en effet, le scripteur se trouve contraint de recourir à la synonymie et  à la substitution (ou la permuation). Prenons un exemple :
Il porta son regard vers les monts immenses.
Onze syllabes. Première technique : la synonymie :
Il porta son regard vers les montagnes immenses.
Treize syllabes. Deuxième technique : la substitution :
Il porta son regard aux montagnes immenses.
Deuxième technique bis : la permutation :
Il porta son regard vers d'immenses montagnes.
Et voilà le travail ! mais enfin, point n'est besoin d'un doctorat en sciences du langage pour s'apercevoir que "monts" et "montagnes" n'évoquent pas les mêmes images, qu'ils ne produisent ni les mêmes harmonies ni le même rythme, qu'ils n'ont donc pas du tout des valeurs équivalentes et qu'à remplacer l'un par l'autre on change le contenu du message : d'une manière peut-être négligeable, j'en conviens, mais cela reste à prouver. Par exemple, le vers de Baudelaire :
Il est des parfums frais comme des chairs d'enfant
n'a rigoureusement pas la même valeur - donc pas le même sens - qu'un énoncé pourtant "synonyme" :
Certaines odeurs ont la même légèreté que de la viande de jeune.
A y bien regarder, la notion même de "synonyme", eu égard à l'analyse que nous venons de faire du mot comme objet à douze dimensions, paraît ridicule.
Quant à la substitution, outre qu'elle frise parfois le barbarisme, le procédé même dit assez sa pacotille : on substitue un ersatz, un vague machin, au tour propre.

7. Secundo (et cette seconde conséquence commence à intéresser les philosophes), outre la logique du sens - bien connue en philosophie, depuis vingt-cinq siècles que l'on parle du logos - le mot s'approfondit d'une dimension totalement différente, avec sa cohérence propre, et que je qualifiais tout à l'heure de "dimension musicale". Cette expression constitue une simplification abusive. Par la gymnastique de la bouche, des poumons, des cordes vocales, des dents, du palais, de la langue, qu'elle suppose, toute énonciation (ou toute lecture, même silencieuse, d'un énoncé) se rapproche d'une foule d'autres fonctions accomplies par le corps humain (mordre, respirer, crier, déguster, cracher etc.). Un grand poème, une oeuvre textuelle pleinement réussie, doit absolument tenir compte de ce travail charnel et gustatif - oui, on peut imaginer qu'un écrit réussi donnerait au lecteur l'exact équivalent d'une goulée de whisky, d'un baiser passionné, d'une bouffée de tabac ou d'une morsure dans une pomme acide (expériences d'une diversité presque infinie, que seule une simplification consternante résumerait à la tétée). Du reste, du fait que tous les organes et tous les muscles du corps se trouvent massivement câblés par un réseau fantastique, par une nasse de nerfs, il n'est pas du tout inimaginable que le texte pleinement réussi opère sur l'ensemble des muscles du lecteur ou de l'auditeur - jeunes écrivains et jeunes poètes, voici un champ d'études autrement novateur et palpitant que les romans de nos "écrivains" actuels, les Nothomb, les Schmitt, les Werber, les Houellebecq (pour ne citer que les "meilleurs"), lesquels, au regard de ces considérations, font un peu pitié.

8. Tertio,
on pourrait croire que ces remarques n'intéressent que les poètes ou les écrivains. Erreur grossière. Le travail nerveux et musculaire qu'un texte quelconque (écrit ou oral) provoque inévitablement (du seul fait que, pour être perçu, il implique une impulsion nerveuse) conduit, par les hiatus, les concours de sons, les paronomases etc., à des associations d'idées qui s'accomplissent pour l'essentiel malgré nous, et de manière le plus souvent infra-consciente. Dans ces associations d'idées, certaines relèvent de l'intertextualité - telle série de lettres ou de sons nous rappelle un autre texte : or dans ce cadre, nous faisons référence à un corpus en constante évolution, et où les contes pour enfants, les dictons, les chansons populaires, les comptines, les slogans, la publicité, les blagues, les particularismes, l'argot ou les jargons, bref, la littérature de seconde zone, joue un rôle bien plus important que la littérature "classique", que la plupart des locuteurs n'ont connue que par des lectures obligatoires en vue de passer un examen académique, lectures remontant au lycée, voire au collège, et qui n'ont pas toujours laissé un souvenir bien net. Quelle proportion de Français pourrait citer exactement une phrase de Flaubert, de Rabelais, de Montaigne, de Racine ? Quelle proportion de professeurs de philosophie ? Inversement, qui ignore la suite de "Am, stram, gram" ?
A la logique du signifié s'ajoute donc une logique du plaisir de la langue, plaisir charnel d'abord dans la gymnastique musculaire de l'énonciation, plaisir mental ensuite des associations d'idées vers des formes de textes plaisantes ou insignifiantes. Je tiens ici à insister : ces plaisirs, nous les ressentons malgré nous, et presque toujours à notre insu. Lorsqu'un texte nous plaît, ce n'est quasi jamais pour les causes que nous imaginerions spontanément.

9. Quarto, ces remarques valent non seulement en poésie, mais aussi pour tous les textes ; et je suis même tenté de croire que ces plaisirs "adventices" du texte jouent un rôle premier dans tous les textes que l'on ne lit pas pour son plaisir, justement. Pour les articles de journaux, les modes d'emploi des appareils, les circulaires administratives, les rapports d'expertise, les arrêts de jurisprudence, les petites annonces, et bien évidemment les cours de philosophie, l'intérêt du lecteur ou de l'auditeur faiblit dès que le plaisir induit par le texte disparaît - et l'ouvrage tombe des mains. Les plaisirs charnels et mentaux du texte ne sont donc nullement "adventices" : il occupent au contraire le premier rang et devraient faire l'objet de tous nos soins ; mais je me demande combien de journalistes, d'éditorialistes, de fonctionnaires, de juges, d'experts, de comptables, de juristes, de secrétaires, de traducteurs et d'enseignants se sont un jour avisés que le contenu et le sens de leurs messages ne jouent qu'un rôle très secondaire, dans la transmission du message, par rapport à sa forme, à son rythme, à ses mélodies, à son intertextualité, à sa saveur. Ou encore, pour le dire en forme de slogan : le message dépend de l'orgasme labial.

10. Comparons les quelques pistes de recherche que je viens d'indiquer avec l'ancienne rhétorique. Nous devons nous interroger, en tant que professeurs de philosophie, sur le pouvoir de la langue ; et ne pouvons-nous pas, ne devons-nous pas, tendre à présenter un cours qui fût en même temps pour les élèves une expérience charnelle totale (par le biais du mot, toujours, s'entend) - de la jouissance à la torture, de la sérénité à la révolte, de l'ennui à la passion ?
Plus exactement, et pour paraphraser une remarque de Francis Ponge, ne faudrait-il pas, plutôt que des cours convaincants, viser à construire des cours inoubliables (voir à ce sujet cet autre mémoire) dont la leçon serait apprise du seul fait d'avoir assisté au cours ? L'avantage, pour les élèves, saute aux yeux.
Si de surcroît l'enseignant en philosophie ambitionne de livrer un cours conçu en permanence sur trois niveaux parallèles (la réussite au baccalauréat, la présentation de repères et de valeurs pour les décisions fondatrices de la période 18-25 ans, et l'alimentation de la pensée jusqu'à la mort), il a sans doute de quoi se demander si de telles contraintes n'empêchent pas purement et simplement toute prise de parole.
Un tel cours de philosophie n'a plus rien à voir avec une description, même enthousiaste, des thèses de nos maîtres. Indubitablement, il se présente comme un exercice d'écriture de la plus haute exigence : et
quel enseignant en philosophie peut se passer d'une formation personnelle complète en poésie (je ne parle pas ici de sentimentalisme versifié, mais de cette poésie au sens noble du terme, dont j'ai indiqué ci-dessus quelques traits fondamentaux) ?
D'aucuns estimeront peut-être cette tâche herculéenne rigoureusement irréalisable. Ils n'ont peut-être pas tort ; mais on a les ambitions qu'on peut - et je voudrais d'ailleurs faire remarquer que, d'une manière générale, le langage présente une très grande efficacité - par exemple dans des phrases du genre : "Pourriez-vous me passer le sel ?" ou "Eloignez-vous de la bordure du quai s'il vous plaît". Si nous sommes peut-être condamnés à l'échec théorique absolu, nous pouvons tout de même espérer, ponctuellement, des réussites pratiques remarquables.

11. Aussi n'est-ce pas sans honte, sans rougeur au front, que je présente mes notes de cours sur ce blog. Chaque relecture me prouve leur pauvreté affligeante ; d'autant qu'écrites, elles fossilisent l'approximation - laquelle peut encore "passer" à l'oral (aussi n'ai-je aucune crainte que le cours sur le blog fasse double emploi avec les séances en classe) ; mais ce n'est qu'un début : ce cours écrit est évidemment destiné à évoluer.

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Solene 17/05/2006 22:59

J'ai moi-même l'immense plaisir de fossiliser vos approximations en cours. La dernière en date ?
"Il y a une forme de chose très très curieuse là-dedans."
Rassurez-vous, on vous pardonne.

JérÎme Coudurier-Abaléa 01/06/2006 11:35

:o) Pourquoi ne suis-je pas étonné que tu sois l'auteure du seul commentaire de cet article ?