Le Labyrinthe
 

Passages

Bienvenue dans
 le Labyrinthe !









     
Cours



  





OEuvres intégrales










      
Auteurs









   
Méthodes










 
Dissertations

 








 
Explica. textes









 
Dictionnaire









 
Personnages











  Chronologie











 Débats en ligne










  Forum d'amélio-
 ration permanente










Retour à l'entrée

Autoprésentation

  Ce site est optimisé
pour Mozilla Firefox

Recherche

Restez informés !

Inscription à la newsletter

Liens

 
Dimanche 29 janvier 2006

3) L’amour noble


Depuis le début de cette partie, j’esquive la question de l’accomplissement physique, autrement dit du sexe, par toutes sortes de digressions et de parades. Maintenant, et pour d’emblée baliser certains comportements par rapport à l’amour noble, nous allons y faire face.

Contrairement à ce que l’on vous répète à longueur de télé, notre époque n'est pas du tout "libérée" quant à la sexualité. Elle garde même un tabou étouffant : celui, justement, du désir. À ma connaissance, un seul film traite ce sujet avec le sérieux et la distance requis : Désirs et sexualités de Nils Tavernier. (Aussi saugrenu que ce conseil puisse paraître, je recommande vivement le visionnage de ce film en famille, dans la mesure où certaines séquences perturbantes réclament une discussion ultérieure - il ne s'agit évidemment pas d'inciter les jeunes à dévoiler leur sexualité aux parents, ni l'inverse, au nom de je ne sais quelle "sincérité" inquisitrice et potentiellement traumatisante.) Notre époque entretient avec le corps une relation biaisée parce que jamais le propos sur la sexualité n’intègre la dimension du désir et de ses contraires : le doute, l'inquiétude, le stress, la lassitude et l'ennui. Selon l'idée reçue, le corps s'analyse comme une mécanique (le magazine FHM avait jadis publié un dossier très "médical" sur le pénis, où l'organe et ses problèmes se trouvaient distanciés par une analogie avec un moteur de voiture et ses pannes - ce qui en dit long sur le malaise que ce thème inspirait aux auteurs et aux lecteurs du périodique). L'opinion commune se représente volontiers le rapport sexuel comme une technique parente de la gymnastique, et presque jamais comme une saturation émotionnelle, comme un débordement d'affection. Il existerait des "astuces à savoir", des "positions à essayer", des "trucs qui marchent", des "points G". Il suffit d’appuyer sur le bon bouton, et c’est gagné !

Evidemment, cette mythologie mécaniste est dénuée de tout fondement. Tous les enfants savent que certains sont plus chatouilleux que d'autres, que certains sont plus sensibles à certaines caresses, que ce qui attendrit l'un met l'autre mal à l'aise et, d'une manière générale, que les goûts de chacun diffèrent. En matière d'amour, la diversité ne saurait jamais se réduire. Derrière les simplifications abusives et l'apparente impudeur de notre époque se cache toute une crainte du sexe. Bien évidemment, la "mécanique" ne "marche" pas à tous les coups : et lorsque ça ne "marche" pas, pour les hommes comme pour les femmes, ce n’est que rarement (à vérifier chez le médecin quand même) un problème physiologique : la "panne" découle plutôt du stress, de la joie, de la tendresse, de l’assurance, de la confiance en soi et en l’autre. L'opinion courante prétend que la première fois fait toujours mal : ça n’a rien à voir avec la première fois ! Le sexe fait toujours mal, si l’appréhension l’emporte sur l’enthousiasme.

Alors, de la joie ! Vous allez vite savoir si vous êtes sur la bonne voie : dans le sexe heureux, on exulte jusqu’au rire - ce rire homérique qui déferle dans la gorge lorsqu'on atteint le bonheur absolu (ci-contre, Joie et bonheur, (c) de Neila Benayed). Si vous n’avez pas envie de rire à gorge déployée au mitan du lit, vous êtes sur la mauvaise voie – surtout vous, jeunes gens. Quoi de plus triste et de plus consternant que de faire du sexe un truc sérieux, une compétition, un tableau de chasse ?

Ceci posé, et pour vous faciliter l’enthousiasme, vous aurez à cœur de sortir couverts. Pas possible d’être détendus et confiants si la crainte de la mort rôde entre les draps. La mort d’un fœtus, par exemple. La grossesse non désirée fait évidemment partie des dangers du parcours, mais il peut aussi s’agir de votre propre décès. Le SIDA est une réalité, et il n’existe que deux contraceptifs efficaces : le préservatif masculin, et le préservatif féminin. Du reste, même sans aller jusque dans ces perspectives sinistres, figurez-vous qu’on peut attraper moult maladies sexuellement transmissibles comme la vérole, les herpès, la blennorragie, toutes choses délicieuses. Donc, pas de blagues. Passez à la pharmacie vous munir d'une boîte de capotes. Je sais bien, ça coûte cher, c'est gênant, d'autant plus que les pharmacies ne sont jamais vides ! Devant vous, à tous les coups, se tient une vieille ronchon venue là acheter des cachets pour ses ballonnements. Inutile de partir en expédition dans une pharmacie à l'autre bout de la ville : une autre vieille harpie vous réservera le même regard réprobateur ; mais enfin, avez-vous vraiment le choix ? Les exhortations à l'abstinence, unique autre solution, ont-elles la moindre portée ? Meilleur psychologue, sans doute, que certains bons apôtres, le Christ lui-même le reconnaît : "l'esprit est ardent, mais la chair est faible" (Matt, 26, 41). Mieux vaut ne pas avoir l'orgueil de se croire au-dessus de cela : les conséquences pourraient être fatales. L’emploi du préservatif, d’ailleurs, n’interdit nullement le recours simultané à la pilule parce que les capotes craquent parfois (entre 2 et 12% des cas selon les modèles).

Il semble aussi nécessaire de rappeler, même dans l’excellente société qui se trouve ici réunie, qu’un rapport sexuel heureux exclut toute brutalité. Messieurs, quand une femme dit non, c’est non. Ça ne veut jamais dire oui. Jamais - contrairement à ce que prétendent les imbéciles et les salauds. Est-ce clair ? Alors, quand une femme dit non, on s’arrête. Même si l’on est en plein coït, on s’arrête. C'est une règle sans exception. Et mesdames, si un homme vous demande quelque chose qui vous répugne ou qui vous inquiète, vous pouvez dire non. Le viol (25.000 cas par an en France, soit presque soixante-dix par jour) est une réalité suffisamment grave pour qu’on cesse enfin de colporter des contre-vérités scandaleuses. Ce n'est jamais une bagatelle, et la victime souffrante n'est jamais une mijaurée bégueule - elle a huit fois plus de risques que les "non-victimes" de commettre une tentative de suicide. Pour mémoire, le scénario "elle était seule dans un parking à trois heures du matin" n'arrive quasi jamais (0,6% des cas). Le cas le plus fréquent met plutôt en présence deux jeunes gens qui se connaissent (74% des cas), qui se retrouvent en boîte, qui boivent un peu... et puis le jeune homme raccompagne la jeune fille chez elle (l'agression a lieu au domicile de l'agresseur ou de la victime dans 68% des cas)... il propose... elle refuse... il insiste... elle refuse encore... et tout à coup ça dérape. Dans 72% des cas, c’est une mineure ; et dans 45% des cas, elle n’a pas quinze ans. Ajoutons que tous les milieux sociaux sont concernés : Versailles comme Sarcelles, la campagne angevine comme l'agglomération strasbourgeoise. (Ci-dessus, Le viol par Edgar Degas.)

Au risque de paraître morbide, je voudrais encore ajouter une précision. Contrairement à ce que se figure l’imaginaire populaire, le viol n’est jamais un rapport sexuel. C’est un rapport de violence. Sinon, comment expliquer que, juste après les mineurs, les victimes les plus fréquentes du viol, et on atteint là le sordide le plus repoussant, sont les personnes âgées et les débiles mentaux - c'est-à-dire des faibles, des personnes qui ont besoin de protection ? Si le viol était un rapport sexuel inspiré par des sentiments d'affection, comment expliquer les viols au sein des établissements pénitenciers, entre détenus homophobes ? Le violeur-type est un homme tyrannique qui ne supporte pas qu'on lui résiste, et qui s'imagine qu'il peut s'emparer d'un partenaire par la force. La préméditation, avouée dans la quasi-totalité des procès, prouve que le violeur n'agit pas sous l'empire de "pulsions incontrôlables". Le viol n'est pas un rapport sexuel : c'est un acte de torture ; la preuve, c'est qu'à chaque fois qu'une femme est torturée, elle y passe. Le viol n'est qu'une manière particulièrement atroce de tabasser quelqu'un.

Pour mémoire, en France, un million de femmes (une sur dix !) subissent des violences conjugales (ci-contre, illustration de Caroline Cloutier (c) Cybersolidaires). Une femme meurt tous les cinq jours, en France, suite à des violences exercées par leur conjoint, leur compagnon ou leur ex, comme le montre l'accablant rapport 2001 au Ministère de la santé réalisé par le Professeur Roger Henrion (voir aussi cette présentation de l'Enquête nationale sur la violence envers les femmes en France). N'écoutons pas les imbéciles et les salauds lorsqu'ils prétendent que ces assassinats ont lieu "parce qu'il l'aimait trop fort" : quand on en vient à rouer quelqu'un de coups jusqu'à ce que mort s'ensuive (dans 30% des cas, l'homicide a lieu à mains nues), on ne l'aime pas ! Enfin, un peu de bon sens ! Il faut une moralité dévoyé à un rare degré pour confondre l'affection et la haine. Le rapport Henrion précise que, hors les cas d'alcoolisme, les meurtriers requièrent dans leurs fonctions un sens de l'autorité important : en particulier 67% sont des cadres. Pendant ce temps, au Danemark, en 2002, le nombre de femmes tuées dans des circonstances similaires s'élève à... zéro. Il s'agit donc bien d'un problème culturel - les hommes ne sont pas "par nature" plus violents que les femmes. Dès lors, il y a lieu de s'étonner : quels éléments, dans notre culture "latine", conduisent la violence à s'avérer un phénomène essentiellement masculin et dirigé contre les femmes ?

L’amour noble est aux antipodes de ces atrocités. Mieux que personne, peut-être, Platon en a tracé un portrait admirable dans un texte célèbre, le Banquet, ouvrage parfaitement lisible par des élèves de Terminale et lecture plus que conseillée. Dans le Banquet, plusieurs convives se retrouvent chez un jeune poète, Agathon, qui vient de remporter le prix de la tragédie. Pour animer le repas, les invités choisissent de prononcer chacun un discours sur Eros, le dieu de l'amour, et de chanter ses  louanges. Chacun parle à son tour. Avant d'aller plus loin, il convient de souligner la "mise en scène" du dialogue : dernier arrivé au banquet, Socrate s'est arrangé pour s'asseoir à droite du jeune et séduisant Agathon ; aussi parlera-t-il le dernier (177e) - ce qui lui assurera, quoiqu'il s'en défende, un avantage important ; car au-delà du jeu d'esprit, louer le dieu de l'amour a pour but principal de lui rendre grâce pour se concilier ses faveurs (177d). Certain de l'emporter, Socrate se vante de "ne savoir que l'amour" (177e).

Les premiers discours (de Phèdre, de Pausanias et d'Eryximaque) présentent un intérêt incomparablement moindre que les trois derniers. Phèdre vante les excellentes inspirations que nous livre Eros, qui nous conduit à faire le bien de notre amant, donc à la vertu. Pausanias distingue quant à lui l'Eros vulgaire (le commerce charnel) et l'Eros céleste (qui parle à l'esprit) : il s'ensuit un éloge mesuré, où Eros montre un visage double, tantôt laid et tantôt beau. Eryximaque s'efforce d'exalter Eros jusqu'à des proportions cosmiques : il l'identifie en effet au principe d'harmonie qui, selon lui, règle toute la nature.

Le dialogue (ci-contre, les élèves de Platon, mosaïque de Pompéi) s'anime lorsque Aristophane prend la parole, narrant le mythe de l'androgyne, déjà mentionné, et insistant sur la toute-puissance de l'amour. A sa suite, Agathon entreprend d'énumérer les vertus d'Eros, en particulier sa beauté, sa délicatesse et sa bonté. Vient enfin le tour de Socrate, qui commence par railler ironiquement les autres : "Je me suis rendu compte que j'étais ridicule en vous promettant de faire ma partie avec vous dans l'éloge d'Eros et en me vantant d'être expert en amour, alors que je n'entendais rien à la manière de louer quoi que ce soit. je pensais en effet, dans ma simplicité, qu'il fallait dire la vérité sur l'objet, quel qu'il soit, que l'on loue [...] mais il paraît que ce n'était pas la bonne méthode, que c'était, au contraire, d'attribuer au sujet les qualités les plus grandes et les plus belles possibles, vraies ou non, la fausseté n'ayant aucune importance" (198d-e). Après cette exorde, il interroge Agathon et l'amène a avouer que Eros n'est ni beau ni bon, puisqu'il nous pousse à désirer le bon et le beau - or évidemment, on ne désire jamais que ce dont on manque. Si donc c'est bien Eros qui, en nous, nous pousse vers ces biens, alors il n'est lui-même ni beau ni bon.  Après avoir ainsi mis Agathon en difficulté, Socrate propose alors un enseignement positif sur l'amour ; à ce moment, un événement unique dans le corpus platonicien s'accomplit : Socrate se contente de rapporter les propos d'un tiers, qu'il endosse entièrement. Plus remarquable encore : le tiers en question est une prêtresse de Mantinée, nommée Diotime. Après six discours prononcés par des hommes, le dernier mot - et le plus expert, semble-t-il - revient à une femme - fait d'autant plus troublant que plusieurs passages du Banquet prônent explicitement la supériorité des hommes sur les femmes (notamment dans le discours de Pausanias, 181c, et celui d'Aristophane, 191e-192a).

Qu'enseigne Diotime ? Que l'amour constitue un cas particulier d'un désir plus profond et plus général à la fois : le désir d'immortalité. La procréation chez les animaux, l'enfantement chez les humains, en procèdent car les parents poursuivent, en quelque sorte, leur vie dans celle de leur progéniture, tout en espérant que les enfants garderont mémoire de leur parents, après leur mort. Il en va de même chez les poètes et les tragédiens, travaillés par un même désir d'immortalité, bien qu'ils soient féconds par l'esprit plutôt que par le corps ; mais comme les simples particuliers, ils aspirent à une gloire qui perdurerait après leur mort, afin qu'on garde leur souvenir ; de même encore pour les hommes d'Etat et les législateurs. Une échelle commence à s'esquisser, que Diotime explique exhaustivement un peu plus loin :

Il faut, dit-elle, que celui qui prend la bonne voie pour aller à ce but [l'immortalité] commence dès sa jeunesse à rechercher les beaux corps. En premier lieu, s’il est bien dirigé par celui qui le dirige, il n’aimera qu’un seul corps, et alors il enfantera de beaux discours puis il constatera que la beauté qui réside en un corps quelconque est sœur de la beauté d’un autre corps et que, si l’on doit chercher la beauté qui réside en la forme, il serait bien fou de ne pas tenir pour une et identique la beauté qui réside en tous les corps. Quand il aura compris cela, il deviendra amoureux de tous les beaux corps, et son violent amour d’un seul se relâchera : il le dédaignera, il le jugera sans valeur.
Ensuite, il estimera la beauté des âmes plus précieuse que celle des corps, en sorte qu’une personne dont l’âme a sa beauté sans que son charme physique ait rien d’éclatant, va suffire à son amour et à ses soins. Il enfantera des discours capables de rendre la jeunesse meilleure ; de là il sera nécessairement amené à constater la beauté dans les actions et dans les lois, et à découvrir qu’elle est toujours semblable à elle-même, en sorte que la beauté du corps soit peu de chose à son jugement.
Ensuite, des actions humaines, il sera conduit aux sciences, pour en apercevoir la beauté et, les yeux fixés sur l’immense étendue qu’occupe le beau, cesser désormais de s’attacher comme le ferait un esclave à la beauté d’un jeune garçon, d’un homme ou d’une seule action – et renoncer à l’esclavage qui l’avilit et lui fait dire des pauvretés. Qu’il se tourne au contraire vers l’océan du beau, qu’il le contemple, et il enfantera de beaux discours sans nombre, magnifiques, des pensées qui naîtront dans l’élan généreux de l’amour du savoir, jusqu’à ce qu’enfin, affermi et grandi, il porte les yeux vers une science unique, celle de la beauté dont je vais te parler. […]
L’homme guidé jusqu’à ce point sur le chemin de l’amour contemplera les belles choses dans leur succession et leur ordre exact ; il atteindra le terme suprême de l’amour et soudain il verra une certaine beauté qui par nature est merveilleuse, celle-là même, Socrate, qui était le but de tous ses efforts jusque-là, une beauté qui tout d’abord est éternelle, qui ne connaît ni la naissance ni la mort, ni la croissance ni le déclin, qui ensuite n’est pas belle par un côté et laide par un autre, qui n’est ni belle en ces temps-ci et laide en ces temps-là, ni belle sous un tel rapport et laide sous tel autre, ni belle ici et laide ailleurs, en tant que belle pour certains et laide pour d’autres.
Et cette beauté ne lui apparaîtra pas comme un visage, ni comme des mains ou rien d’autre qui appartienne au corps, ni non plus comme un discours ni comme une connaissance ; elle ne sera pas non plus située dans quelque chose d’extérieur, par exemple dans un être vivant, dans la terre, dans le ciel, ou dans n’importe quoi d’autre. Non, elle lui apparaîtra en elle-même et par elle-même, éternellement jointe à elle-même par l’unicité de sa forme, et toutes les autres choses qui sont belles participent de cette beauté de telle manière que la naissance ou la destruction des autres réalités ne l’accroît ni ne la diminue, elle, en rien, et ne produit aucun effet sur elle.
Quand, à partir de ce qui est ici-bas, on s’élève, grâce à l’amour bien compris des jeunes gens, et qu’on commence d’apercevoir cette beauté-là, on n’est pas loin de toucher au but. Suivre, en effet, la voie véritable de l’amour, ou y être conduit par un autre, c’est partir, pour commencer, des beautés de ce monde pour aller vers cette beauté-là, s’élever toujours, comme par échelons, en passant d’un seul beau corps à deux, puis de deux à tous, puis des beaux corps aux belles actions, puis des actions aux belles sciences, jusqu’à ce que des sciences on en vienne enfin à cette science qui n’est autre que la science du beau, pour connaître enfin la beauté en elle-même.
Platon, le Banquet, 210a-e

Chaque étape de cette élévation appelle son propre dépassement vers un degré de généralité plus grand, de la beauté singulière d'un seul beau corps jusqu'au Beau absolu, qui commande une contemplation tout aussi absolue. L'amour noble, dont le premier échelon consiste à passer de l'attirance physique pour un seul beau corps à l'attirance morale pour les belles âmes, culmine dans l'amour des Idées, et en particulier de l'Idée de Beau - laquelle absorbe tous les soins de celui qui l'atteint. Aussi se détourne-t-il sans peine des désirs charnels - d'où le terme d'« amours platoniques ». A chaque échelon, du reste, la fécondité intellectuelle de l'apprenti s'accroît : des poèmes destinés à séduire sa belle dans l'adolescence, il passe aux discours moraux, aux traités de science, puis à la description des Idées - c'est-à-dire à la philosophie. Le discours de Diotime dans le Banquet constitue, en quelque sorte, l'indispensable complément de l'allégorie de la Caverne (voir le cours sur la conscience) dont il livre une clef essentielle : le philosophe ose sortir de la Caverne en dépit des difficultés cruelles du chemin, tiré par l'amour du savoir. L'être mystérieux qui libère le futur philosophe de ses chaînes, c'est Eros. Philosopher se confond avec aimer la sagesse de toutes ses forces.

Socrate achève à peine son discours que déjà Aristophane se prépare à lui répondre ; mais soudain un tumulte se fait entendre à l'extérieur et un nouveau protagoniste fait son entrée. C'est Alcibiade, un jeune général athénien et ancien amant de Socrate, qui arrive à grand bruit pour couronner Agathon. Complètement ivre, Alcibiade se présente comme une figure de Dionysos. Il n'est pas peu surpris, ni peu fâché, de trouver Socrate assis à côté d'Agathon, et manifestement sur le point de le séduire. Pourtant, après une brève colère, le nouveau venu, convié à boire avec les autres, accepte de s'asseoir et de se calmer. Pressé par les convives de prononcer à son tour l'éloge d'Eros, cependant, Alcibiade refuse tout net et préfère déclamer un vibrant hommage à Socrate. Ce dernier se trouve ainsi substitué, voire identifié, à Eros lui-même, couronné maître en amour, et élevé au rang des dieux.

Suite du cours : le fait religieux.

par Jérôme Coudurier-Abaléa publié dans : Notions
 
 
Blog : Sport sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus