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Dimanche 29 janvier 2006

2) La passion amoureuse, l’amour contrarié

Le désir amoureux atteint une intensité telle qu'aucun autre désir ne peut rivaliser avec lui en puissance. Avec une facilité déconcertante, il nous propulse dans l'obsession et l'exaltation ainsi que cela arrive à Cyrano de Bergerac, dans la scène du balcon (acte III scène 7 ; le texte intégral est disponible ici) : ivre de volupté, il déclare à Roxane : "Ton nom est dans mon coeur comme dans un grelot / Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne, / Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne ! / De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aimé. / Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai / Pour sortir le matin tu changeas de coiffure !" Dans sa fièvre, Cyrano en dit trop : livrant ce détail, il oublie qu'il parle au nom de Christian, et qu'à l'époque de ce changement de toilette, Christian n'avait pas encore rencontré Roxane. Pourtant celle-ci, emportée par ce torrent d'éloquence, se pâme et ne s'aperçoit de rien.

Du fin’amor au fol amour, le chemin n'est pas long - surtout lorsque le sentiment a été longtemps tu, ou retenu, à cause de circonstances extérieures contraignantes (dans le cas de Cyrano, son complexe d'infériorité en raison de son nez qu'il juge laid et ridicule). L’amour impossible, éprouvé en silence, atteint des pics émotionnels incroyables - et remarquons qu'il s'agit d'une situation somme toute très confortable, quand on n'a pas encore la force et l'audace de quitter son armure. Cependant, même quand l’amour est possible, l’extrême intensité du sentiment amoureux se conjugue fréquemment à l'exclusif. L'opinion commune (et la loi prohibant la polygamie) estime volontiers qu'on ne peut aimer qu'une personne à la fois (nous avons déjà indiqué les nuances qu'il convenait d'apporter à cette thèse). Il faut aussitôt signaler le danger de cette exclusivité et son inévitable complément : la jalousie dévorante. L'amoureux exalté, tout à son bonheur, prend naturellement ses amis à témoin : il veut qu'eux aussi reconnaissent l'objet de son amour comme aimable (souvent, d'ailleurs, l'ami-e reste assez sceptique et se demande ce que son-sa camarade peut bien trouver à cette grue, ou à cet âne).

Le risque est cependant évident : que l'ami, en effet, trouve la personne en question fort à son goût ! Le couple évolue alors vers la configuration, bien connue, du triangle amoureux, qu'on retrouve dans Tristan et Iseult aussi bien que dans L'Âge mûr de Camille Claudel (ci-contre). Comment occulter, alors, la face obscure de l'amour ? Shakespeare démonte, dans sa tragédie Othello (le texte intégral de la pièce est diponible en VO ici), l'engrenage implacable de la jalousie, du soupçon infondé à la folie meurtrière. La fureur aveugle de l'amant trompé constitue d'ailleurs le revers de la soif de vengeance face à la mort de l'amant. Lorsque Hector abat Patrocle sous les murs de Troie, Achille, l'amant de Patrocle, défie Hector en duel. Victorieux, Achille attache le cadavre d'Hector à son cheval et le traîne au grand galop autour des murailles trois jours durant. Il faut que Zeus lui-même intervienne pour que Achille consente enfin à abandonner la carcasse défigurée du plus grand soldat troyen. Il faut souligner que le meilleur guerrier, dans la pensée grecque, est homosexuel. Rien là que de très normal : les Spartiates, peut-être les combattants les plus braves que le monde ait jamais connu, l'avaient bien compris. Lorsqu'on bataille aux côtés de son amant, on donne toujours le meilleur de soi-même, au péril de sa vie, et cela de gaité de coeur.

Bien conscient des problèmes conjuguaux, et désireux que son élève, Emile, demeure heureux en ménage avec Sophie, Jean-Jacques (l'alter ego de Rousseau dans l'Emile ou de l'Education), au lieu de s'éloigner des jeunes mariés, reste à leur disposition, confident discret, fidèle et toujours attentif, décidé à rétablir la communication entre les époux s'ils en viennent aux silences ambigus. Une version douce du triangle amoureux apparaît alors. On peut s'étonner de cette solution, qui semble de très loin la meilleure sous la plume de Rousseau. Pourtant, si Othello finit par assassiner Desdémone, c'est précisément parce qu'il rompt toute discussion avec elle, et qu'entre les époux ne règne plus qu'un mutisme pesant. Il suffirait qu'Othello parle à sa femme, ou qu'il entende ses questions, pour qu'ils se réconcilient ; mais le diabolique Iago s'efforce - et parvient, avec une malice, une assurance et une sérénité à glacer le sang - à rendre suspectes toutes les répliques de Desdémone. Englué dans son soupçon, Othello n'écoute plus rien, et s'abandonne au poison de la jalousie (ci-contre, mise en scène de E. Alkazi, National School of Drama, Dehli, 1969).

Sans aller jusque dans ces extrémités tragiques, même si toute relation amoureuse est potentiellement éternelle, il arrive parfois, malheureusement, que deux partenaires découvrent, après plusieurs années de vie commune, qu'ils ont "fait le tour", et qu'ils n'ont plus rien à se dire. Enkystés dans un ennui qu'ils n'ont pas vu (parfois pas voulu voir) apparaître, les conjoints s'aperçoivent tout à coup qu'ils ne se supportent plus ; et le couple se disloque. Non qu'ils se haïssent : seulement, ils expérimentent l'amertume du désamour, la vacuité de la désaffection. Ce n'est la faute de personne ! Ce n'est d'abord jamais la faute des enfants, mais souvent, ce n'est même jamais la "faute" des parents. Les divorces pour faute restent rares : dans la majorité des cas, aucun des deux partenaires n'a commis de "tort" ; mais ils ont, tous deux, laissé la banalité prendre le dessus, en catimini, au fil des ans. (A ce sujet, il ne faut jamais faire d'enfant dans l'espoir de provoquer un mariage ou d'éviter un divorce : ça ne marche évidemment jamais.)

Il ne paraît pas inutile, à ce stade, de signaler les obligations liées au mariage. Mieux vaut les méditer attentivement avant de s'engager : le jour où M. le Maire vous les lira, vous aurez les yeux rivés aux yeux de votre futur conjoint, et vous n'écouterez rien. Pourtant, le contrat de mariage emporte des contraintes assez lourdes.

Article 212 : Les époux se doivent mutuellement fidélité, secours, assistance.

Le Code prend le mariage très au sérieux. Non seulement les époux doivent s'entraider en toutes circonstances comme s'ils étaient les meilleurs amis du monde, mais encore ils se doivent fidélité. Les ménages modernes prétendument "libérés" restent illégaux. Plus exactement, aux yeux de la loi, l'adultère constitue une faute justifiant un divorce aux dépens du conjoint infidèle. Evidemment, cela reste une simple faculté ; on veut croire que, s'il aime vraiment son conjoint, l'époux trompé trouvera le courage de pardonner ; mais on veut croire aussi, si les époux s'aiment vraiment, qu'ils ne sentiront pas dans le lien de fidélité le poids insupportable d'une chaîne !

Article 213 : Les époux assurent ensemble la direction morale et matérielle de la famille. Ils pourvoient à l’éducation des enfants et préparent leur avenir.

"Ensemble". L'adverbe apparaît capital. Aucun des deux époux, même après le divorce, ne peut prendre seul les décisions concernant l'éducation, l'orientation professionnelle ou les choix moraux et religieux pour l'enfant. Mieux vaut en parler avant ! Les "méthodes d'éducation" divergent parfois du tout au tout, et entre l'autoritarisme strict et le laxisme permissif, des débats virulents dégénèrent volontiers en brouille. Les époux assurent ensemble la direction "morale et matérielle" de la famille. Jeter du fric sur la table n'exonère en rien des responsabilités éducatives qui échoient aux parents. Ils peuvent peut-être payer une nounou, mais l'ambition professionnelle ne devrait jamais primer l'amour familial - lequel ne peut jamais se confondre avec le nombre et le prix des cadeaux dont on couvre l'enfant. Dernière remarque : les parents "préparent l'avenir" de l'enfant. Peu importe ce que les parents auraient aimé que leur enfant devienne : son avenir, dans un monde qui ne sera pas celui dans lequel les parents ont vécu, reste prioritaire, compte tenu de ses goûts et de ses capacités. Admettons qu'il faut beaucoup d'amour pour accepter - et pour vouloir - que l'enfant s'éloigne ainsi de la route qu'on avait tracée pour lui ; mais on veut croire la majorité des parents capables d'un tel amour.

Article 214 : Si les conventions matrimoniales ne règlent pas la contribution des époux aux charges du mariage, ils y contribuent à proportion de leurs facultés respectives.
   Si l’un des époux ne remplit pas ses obligations, il peut y être contraint par l’autre dans les formes prévues au code de procédure civile.

Oui, parlons un peu gros sous. En l'absence de contrat de mariage, les époux contribuent aux charges communes au prorata de leurs revenus. Si Madame gagne dix fois le salaire de Monsieur, elle règle les neuf dixièmes des dépenses liées au ménage. La loi prévoit des saisies sur salaire à l'encontre de l'époux qui refuserait de régler sa contribution - ou du divorcé qui refuserait de régler la pension alimentaire - mais, plus encore qu'ailleurs, un mauvais arrangement vaut ici mieux qu'un bon procès. Rien de pire, pour un couple, que d'immiscer un juge dans les portefeuilles.

Article 215 : Les époux s’obligent mutuellement à une communauté de vie.
   La résidence de la famille est au lieu qu’ils choisissent d’un commun accord. […]

Un article d'apparence anodine : on espère bien que les époux se sont mis d'accord pour choisir leur logement ! En fait, c'est le premier alinéa qui dispose une importante obligation : les époux s'obligent à une communauté de vie. Ils doivent vivre ensemble, c'est-à-dire cohabiter. Un époux se soustrairait à cette obligation (par exemple en quittant le domicile conjugal après une dispute) commettrait le délit d'abandon de famille (article 227-17 du Code pénal). Cet article a posé, en pratique, des problèmes épineux. Au départ de certaines procédures de divorce, par exemple, certains conjoints ont eu la très mauvaise surprise de rentrer du travail et de découvrir toutes leurs affaires sur le pas de la porte, les serrures ayant été changées. Dans une telle circonstance, il convient de se rendre au commissariat le plus proche pour déposer une main courante constatant la situation - faute de quoi, l'autre conjoint pourrait justement porter plainte pour abandon de famille !

Article 220 : Chacun des époux a pouvoir pour passer seul les contrats qui ont pour objet l’entretien du ménage ou l’éducation des enfants : toute dette ainsi contractée par l’un oblige l’autre solidairement. […]

Que c'est désagréable ! Si Madame vient d'acheter un monospace qu'elle n'avait pas les moyens de s'offrir, Monsieur est obligé de payer pour elle, même si Monsieur n'est pas du tout au courant de l'achat. La situation vaut évidemment en sens inverse, si Monsieur, pris d'une lubie, décide de s'acheter un scooter des mers (la crise de la quarantaine, parfois, c'est quelque chose !).

Article 223 : Chaque époux peut librement exercer une profession, percevoir ses gains et salaires et en disposer après s’être acquitté des charges du mariage.
Code civil, Livre I, Titre V, chapitre VI "Des devoirs et des droits respectifs des époux"

Jeunes filles, cet article constitue l'une des victoires importantes du féminisme. Voici seulement cinquante ans, l'épouse n'avait pas de patrimoine personnel. Son salaire restait intégralement géré par son mari (qui pouvait, par exemple, judicieusement l'investir en misant tout sur Mélinda Baby, dans la 5ème à Auteuil). Aujourd'hui, une fois qu'elle a réglé sa participation aux dépenses du ménage, Madame jouit d'une totale liberté dans l'utilisation de son revenu. Elle n'a pas l'obligation d'en rendre compte à son mari.

Cette lecture du Code le montre : le mariage constitue un engagement majeur. Il vaut mieux y réfléchir avant, en parler avant, et éviter de se marier pour de mauvaises raisons. En particulier, mieux vaut résister aux tentations grégaires : que de couples s'égarent dans le mariage (et se déchirent dans le divorce) "parce que tout le monde le fait" ou, pire, par crainte de rester seul, voire par la peur du ridicule si l'on est le dernier de la bande de copains à se marier. D'une manière générale, il convient aussi de tenir compte du fait que les corps changent au fil des ans. On a beau s'amuser beaucoup, et bien faire la teuf ensemble, les beautés fanent, et la fatigue gagne. Aussi sera-t-il prudent de s’attacher aux facultés de l’esprit et à la bonté du coeur - en somme, de rechercher l’amour noble.


Suite du cours : l'amour noble.


par Jérôme Coudurier-Abaléa publié dans : Notions
 
 
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