3) Démystifier la technologie
Si la « science avec conscience » n'est plus tout à fait possible de nos jours, comment surmonter les alarmes qu'inspirent légitimement les technologies ?
Face à la peur des machines, l’art – au sens des œuvres d’art – et plus particulièrement l’art moderne apparaît ici précieux. Une foule d’objets techniques dont le but initial était très sérieux, ont été récupérés, détournés par les artistes, soit pour servir de matériau à l’œuvre (poutrelles d'acier pour la Tour Eiffel, urinoir pour la Fontaine de Duchamp, mais aussi automobiles pour Long-Term Parking d'Arman, 1982, ci-contre à droite), soit pour servir d’instrument artistique - ainsi la radio, l'appareil photo, la caméra, objets initialement conçus pour la science ou pour la guerre. Traiter la technologie par l’irrévérence et la dérision permet de trouver des usages inédits, surprenants, scandaleux, loufoques, ridicules, de ces objets supposés menaçants – et ainsi de désamorcer la crainte qu’ils inspirent.Cette œuvre de détournement, si jubilatoire qu'elle semble de prime abord, ne diffère pas par nature du « travail » : pour s'en convaincre, il suffit de réexaminer les différentes remarques proposées à propos du travail en début de ce cours. L'oeuvre d'art constitue un processus de création (mélange d'invention et de production), ce dont, pour l’instant, toute machine, si perfectionnée soit-elle, s’avère incapable, même si son potentiel de production excède de très loin toutes les facultés humaines. On peut se demander si une machine, même consciente, sera un jour capable de création au sens strict de ce terme, dans la mesure où, par hypothèse, la machine a pour fonction d'accomplir certaines tâches. Elle est donc, d'une manière ou d'une autre, programmée, et strictement enclose dans des limites qu'elle ne peut pas franchir - alors que justement, le coeur même du travail consiste en un détournement des processus naturels - autrement dit, en un emploi atypique des choses, contraire à la routine et au programme.
L'oeuvre d'art qui réinvestit les produits de haute technologie en montre ainsi les limites et prouve la supériorité perpétuelle de l'ingéniosité humaine actuelle sur le résultat du progrès antérieur. A la peur des vieilles machines répond le frais éclat de rire de l'astuce. Par là même, l’art concilie labeur et loisir, production et plaisir. Aussi le « travail » de l'artiste prend-il une dimension singulière par rapport au métier de l'artisan, aux efforts de l'ouvrier et aux réflexions des équipes d'encadrement. On pourrait même le définir comme un « jeu productif ». Dans ce sens, l’analyse du travail de l’artiste comme une « technique », une conformité au « canon » peut apparaître très pauvre, et limiter la créativité à la découverte d’un style, d’un procédé, voire d’un « filon ». Tout « réaliste » qu’il se veuille, l’art « copieur » sélectionne toujours son sujet, et « trie » entre les objets convenables et les autres, selon des règles de bienséance (cf. texte de Nietzsche donné en ouverture de ce cours).
Aussi l'analyse platonicienne qui réduit l'artiste à un pur copieur néglige-t-elle l'effort créateur, dimension qui mérite à son tour d’être explorée.
Suite du cours : Désir, passion, amour.
par Jérôme Coudurier-Abaléa
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