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Jeudi 9 février 2006

2) Les actes de langage

John Langshaw Austin publie en 1962 How to do things with words (en français, Quand dire, c’est faire). Le langage communicatif remplit, explique Austin, trois fonctions classiques : descriptive (« Jean a sept ans. »), interrogative (« Où as-tu mis les clefs ? »), prescriptive (« Interdit de fumer. »). Pourtant, remarque Austin, il existe une quatrième catégorie d'énoncés, ou, si l'on préfère, une quatrième fonction du langage : la fonction performative. Ces énoncés accomplissent une action plus qu'ils ne communiquent une proposition. Par exemple : « Je vous déclare unis par les liens du mariage. » : lorsque le maire prononce cette phrase, le statut légal des fiancés change effectivement. De même, des phrases comme « Je te baptise Titanic. », « Je le jure. » etc. effectuent une action plus qu'ils ne décrivent une situation. Austin, après une minutieuse enquête, dénombre plus de cent tours performatifs en anglais.

Au départ, les performatifs sont conçus comme une anomalie ; mais dans une phase ultérieure de la recherche linguistique, Austin les reconnaît comme la norme. Toute description présuppose « Je déclare que... » ; toute question : « Je demande si... » ; tout ordre : « J’ordonne que... ». Ces tours sont performatifs. Dès lors, il faut considérer que tout énoncé, loin de ne constituer qu'un codage d'information, constitue d'abord et avant tout un acte de langage. Parler, c'est toujours agir.

Plus exactement, on distinguera trois actes dans l'émission d'une phrase : l'acte locutoire (le fait même d’émettre une série de sons dans un ordre donné) ; l'acte illocutoire (le sens des sons émis, c'est-à-dire la transmission du message signifié) ; et l'acte perlocutoire (le performatif proprement dit, c'est-à-dire l'effet provoqué par le message sur l'auditoire). Tout énoncé, même trivial, cumule ces trois actes. Il arrive que l'acte perlocutoire soit si proche de l'acte illocutoire qu'il se confond presque avec lui - ainsi dans les informations journalistiques : le sens du message « Le Président s'est rendu à Londres » s'identifie presque à l'acte perlocutoire par lequel le journaliste informe ses auditeurs que le Président s'est rendu à Londres ; mais parfois, un écart énorme se creuse entre l'acte illocutoire et l'acte perlocutoire. Par exemple, si, debout auprès d'un lac gelé, je crie à un patineur : « La glace est mince, par là ! », l'acte illocutoire informe sur l'épaisseur de la glace, mais l'acte perlocutoire est une mise en garde contre un itinéraire. Dans le cas extrême de l'antiphrase, l'acte perlocutoire s'avère même diamétralement contraire à l'acte illocutoire, par exemple quand, devant un échec cuisant, on s'exclame : « Bien joué ! » (Pour aller plus loin sur la théorie des actes de langage, on peut lire l'exposé magistral de la théorie des actes de langage dans la thèse de Kevin Halion disponible ici - mais je recommande quand même une lecture préalable du livre d'Austin.)

Par sa nature même d'acte, le recours au langage s'accompagne toujours d'une tentative de domination sur autrui et sur les choses. Prendre la parole, c'est prendre le pouvoir. Ce pouvoir se manifeste évidemment dans des phrases comme « Pourriez-vous me passer le sel ? » ou « Veuillez vous éloigner de la bordure du quai. » ; il s'exerce aussi, mais de manière ô combien plus sournoise, parce que moins visible, dans la littérature, les articles de journaux, les discours politiques, la publicité, et bien entendu les cours de maths ou de philo - y compris celui-ci. Dès lors, le langage ne sert jamais qu'à communiquer : au-delà de sa fonction d'outil de communication, il exerce toujours une fonction performative.

Heureusement, comme toutes les puissances, celle du langage peut servir des buts de paix et de concorde (la communication et l'échange) ; hélas, elle peut aussi poursuivre des buts agressifs et violents (le refus et le rejet). A y bien regarder, d'ailleurs, nombre de langages trient les individus entre « proches » (ceux qui comprennent le langage employé) et « étrangers » (ceux qui ne le comprennent pas). Tel est évidemment le cas de l'argot des criminels ou des codes secrets des espions, mais aussi des jargons professionnels (ceux des garagistes, des juristes, des informaticiens et du Ministère de l'Education nationale sont des modèles du genre). Bien plus qu'un simple code à décrypter, le langage présente une fonction éminemment sociale : celle de réunir les locuteurs ou d'exclure les non-locuteurs de leur groupe. (Je conseille, à ce stade, de relire le texte d'Aristote donné en ouverture du cours.)


3) Le langage universel : une ambition de la raison.

Puisqu'il peut tisser des liens, le langage peut favoriser la concorde. Telle est l'ambition du droit : remplacer la violence physique par un affrontement verbal ; et inversement, quand il n'y a plus de mots pour dire son mécontentement, il ne reste que les poings. On peut donc souhaiter développer une langue universelle qui aurait tous les avantages du langage sans en avoir les inconvénients (voir sur ce point le corrigé : Doit-on souhaiter que l'humanité parle une seule langue ?).

Une telle langue devrait empêcher les emplois trompeurs du langage, notamment les ambiguités lexicales. Dans la mesure où les mots constituent la « courroie de transmission » entre la pensée et le réel, on cherche les conditions pour que ces mots puissent saisir adéquatement le réel (il ne s’agit pas ici de savoir si la relation entre les pensées et les choses est adéquate – ça, c’est le problème de la vérité). Il faut et il suffit qu’existent des relations biunivoques entre ces groupes. On veut un mot et un seul pour désigner une chose et une seule. Le corrigé ci-dessus mentionné montre que les langues actuelles ne remplissent pas ce critère. Par ailleurs une langue nouvelle, rationnelle, instituée de toute pièces, pourrait, avec des mots de seulement deux syllabes, atteindre une précision de vocabulaire supérieure à celle de toutes les langues existantes réunies.

Aussi l'ambition de fonder un langage universel n'est-elle pas une pure utopie. Ce langage, facteur d'entente, unirait les peuples dans une même culture mondiale, garante de la concorde globale ; par ailleurs, il faciliterait l'avancée de la science par la rigueur de son emploi et l'exactitude de son lexique. Alors, qu’attend-on pour l'instituer ?

Suite du cours : les obstacles philosophiques au langage universel.
par Jérôme Coudurier-Abaléa publié dans : Notions
 
 
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