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Le Labyrinthe - souffle des temps.. Tamisier..

Souffle et épée des temps ; archange ; prophéte : samouraï en empereur : récit en genre et en nombre de soldats divin face à face avec leur histoire gagnant des points de vie ou visite dans des lieux saint par et avec l'art ... soit l'emblème nouvau de jésuraléme.

La vérité - 9


2) La raison à l'épreuve du monde contemporain

La raison au sens cartésien a subi, au cours du XXè siècle, trois coups fatals.

Le premier, dans un sens, prolonge des positions antérieurement soutenues contre le troisième présupposé. Lorsque Freud, avec la première topique, soumet la vie psychique consciente à une instance ignorée, l'inconscient, il propose une thèse qui, à première vue, n'a rien de bien novateur : déjà Pascal et Rousseau affirmaient la prépondérance du "coeur" ou des "passions" sur la raison (voir ce cours) ; et l'on se souvient que Leibniz tolère, dans son rationalisme presque exemplaire, l'affirmation de "petites perceptions" inconscientes ; mais Freud pousse cette thèse "banale" dans ses conséquences extrêmes, et lui ajoute une dimension radicalement nouvelle et originale : non seulement l'inconscient domine la conscience - y compris cette version raffinée de la conscience qu'est la raison - mais encore les pulsions la structurent et l'organisent de manière presque entièrement fantasmatique.

Notre psychisme, en proie aux pulsions eros et thanatos les plus inavouables, projette sur le réel un réseau étroitement maillé de fantasmes plus ou moins irrationnels, qui le lui masquent complètement. Lorsque nous voyons un bâton, par exemple, nous ne pouvons aucunement nous soustraire aux fantasmes qui l'associent à un phallus, et qui le connotent symboliquement comme un attribut de puissance. Parce que nos pulsions nous dominent, donc, nous "voyons" toujours beaucoup plus dans le réel qu'on n'y trouverait si on le voyait "lucidement", sans le fard de nos fantasmes. Autrement dit : la raison est tellement impuissante devant l'inconscient qu'elle n'est pas du tout en mesure de comprendre "l'ordre du monde" : lorsque nous croyons trouver de l'ordre, il existe une raison solide de penser qu'en fait, cet "ordre" n'est peut-être qu'une pure création fantasmatique de notre psychisme (ci-contre, toile de René Magritte). Ainsi Freud, en prenant au sérieux la critique contre le troisième présupposé rationaliste, commence à saper le deuxième présupposé, et jette un doute sur le premier : non seulement la raison ne domine pas l'inconscient, mais du coup elle n'est peut-être pas capable de comprendre "l'ordre" de l'univers, si tant est que cet "ordre" soit seulement autre chose qu'un fantasme venu de l'inconscient.

Deuxième coup fatal porté au rationalisme cartésien : la physique contemporaine (dont quelques éléments sont disponibles ici) dessine un univers déroutant, presque totalement contraire à nos expériences quotidiennes, voire au simple bon sens. La relativité de l'espace-temps, la dualité onde-corpuscule, les systèmes déterministes mais imprédictibles, les théorèmes d'incomplétude de Gödel (voir ce cours), non contents de questionner la capacité humaine à "comprendre" rationnellement le fonctionnement de l'univers, interrogent aussi la "rationalité" de cet univers lui-même. S'il existe, semble-t-il, un "ordre" de l'univers, il n'est plus certain que cet ordre soit parfaitement rationnel au sens de Descartes et de Laplace, c'est-à-dire explicable sous forme d'une "longue chaîne de raisons".

Dans ces incertitudes (qui, soulignons-le encore, proviennent non pas des philosophes ou des poètes, mais bien de la physique fondamentale, des mathématiques les plus avancées et de la logique la plus rigoureuse), peut-on encore espérer de la science qu'elle nous livre la "vérité" ? (Ci-contre, Brume hivernale, photographie (c) Jacques Violet). A cette question, l'épistémologue contemporain Karl Popper répond, très clairement, par la négative :

1) Si ce sont des confirmations que l’on recherche, il n’est pas difficile de trouver, pour la grande majorité des théories, des confirmations ou des vérifications.
2) Il convient de ne tenir réellement compte de ces confirmations que si elles sont le résultat de prédictions qui assument un certain risque ; autrement dit, si, en l’absence de la théorie en question, nous avions dû escompter un événement qui n’aurait pas été compatible avec celle-ci – un événement qui l’eût réfutée.
3) Toute « bonne » théorie scientifique consiste à proscrire : à interdire à certains faits de se produire. Sa valeur est proportionnelle à l’envergure de l’interdiction.
4) Une théorie qui n’est réfutable par aucun événement qui se puisse concevoir est dépourvue de caractère scientifique. Pour les théories, l’irréfutabilité n’est pas (comme on l’imagine souvent) vertu, mais défaut. […]
On pourrait résumer ces considérations ainsi : le critère de la scientificité d’une théorie réside dans la possibilité de l’invalider, de la réfuter ou encore de la tester. […]
L’astrologie, elle, n’a pas subi ce test avec succès. Les astrologues se sont mépris en faisant grand cas de ce qui leur apparaissait comme une confirmation, au point de demeurer indifférents à toute donnée empirique qui n’allait pas dans le sens de leurs affirmations. Ils formulaient en outre leurs interprétations et leurs prophéties de manière suffisamment vague pour pouvoir faire bon marché, par une explication superficielle, de ce qui eût pu constituer un motif de réfutation de la théorie si celle-ci, comme les prophéties effectuées, avait été formulée avec une plus grande précision. Pour se soustraire à cette réfutation, ils ont privé la théorie de sa capacité d’être testée.
Popper, Conjectures et réfutations

Popper cherche un critère pour distinguer les théories scientifiques des théories non-scientifiques. Il trouve ce critère dans la "réfutabilité" de la théorie. Il ne veut évidemment pas dire qu'une théorie est scientifique à partir du moment où elle est réfutée ! Dans ce cas, elle est simplement fausse. En revanche, il explique qu'en présence d'une théorie dont nous ne savons pas encore si elle est vraie ou fausse, nous pouvons cependant la considérer comme scientifique si elle prête le flanc à une expérience qui la contredise, c'est-à-dire qui la réfute. Si une théorie ne peut pas être réfutée, alors elle n'est pas scientifique ; et dans ce cas, elle appartient aux "indécidables" dont on ne peut jamais savoir avec certitude s'ils sont vrais ou faux.

Popper dévalue ainsi complètement les "confirmations", et incite à nous en méfier. Raymond Boudon donne pour exemple, dans son précieux ouvrage L'art de (se) persuader des idées douteuses, fragiles ou fausses, la danse de la pluie qui, aux yeux des fidèles, "marche" très efficacement. Pourquoi ? demande Boudon. Evidemment parce qu'on célèbre la danse de la pluie au moment critique, lorsque l'eau commence vraiment à manquer... donc à la fin de la saison sèche, juste avant la mousson. La saison humide arrivant ainsi quelques jours après la "danse", cette dernière paraît parfaitement efficace. Comme Popper, Boudon nous invite à nous défier des "confirmations" et des théories qui se prévalent systématiquement de leurs succès, et dévaluent leurs échecs comme "négligeables". Ainsi la psychanalyse, explique Popper, ou l'idéologie marxiste, ou encore les parfaites idioties de l'astrologie.

Lorsque Elizabeth Teissier réclame une sorte d'indulgence pour les astrologues, au motif que les médecins, eux aussi, commettent parfois des erreurs de diagnostic, elle signe une pensée antiscientifique bornée à un rare degré (ou plutôt un très net intérêt commerçant à abuser de la crédulité des malheureux assez désespérés pour s'en remettre à de telles fumisteries). Pourquoi ? parce que la science, évidemment, commet des erreurs ; mais ces erreurs sont fécondes. Elles poussent les scientifiques à remettre en cause leurs théories, et le cas échéant à bousculer tout l'édifice théorique de ce qu'ils croyaient être des "connaissances" ; alors que cette misérable excuse de Mme Teissier ne sert qu'à réaffirmer la validité prétendue de pratiques obscurantistes et à se crisper sur une représentation du ciel qui, par exemple, ne tient aucun compte des planètes au-delà de Saturne, ni des comètes. Peut-on imaginer sottise plus flagrante ? (Ci-contre, version hébraïque de la roue du Zodiaque, dont le style graphique laisse croire qu'elle remonte à l'antiquité, mais je livre cette information sous toute réserve car le site où je l'ai trouvée ne mentionne aucune indication historique : peut-être met-on ainsi à l'épreuve la puissance extralucide des visiteurs ?)

La méfiance à l'égard des confirmations conduit cependant à dévaluer les "succès" de la science appliquée (ainsi la découverte de Neptune par Le Verrier, voir ce cours), explique Popper, car ils ne nous permettent pas de déduire que la théorie qui les a rendus possible est vraie. Tout au plus pouvons-nous dire que cette théorie rend compte des phénomènes "tels que nous avons pu les observer" "en l'état actuel de nos connaissances". Une théorie scientifique ne vaut que "en attendant mieux", "sous réserve d'observations contraires". Résultat un peu décevant, sans doute ; mais également, résultat des plus précieux, parce qu'il nous place devant un choix très clair. Ou bien de fausses certitudes antiscientifiques (du fait même qu'il s'agit de certitudes, suggère Popper, cela suffit pour nous faire entrevoir leur fausseté), ou bien d'incertaines vérités scientifiques ("en attendant mieux").

Echec et mat à Descartes. S'il existe une vérité, elle ne peut être certaine, c'est-à-dire "ferme et assurée" ; s'il existe des certitudes "fermes et assurées", elles ne sont probablement pas scientifiques. Le projet cartésien vole en éclats, et la notion de vérité chancelle.

Le troisième et dernier coup fatal porté au rationalisme vient, quant à lui, de la politique, et de la tentative d'inclusion des questions socioéconomiques dans la stricte rationalité moderne. Ainsi que le soulignait déjà amplement le projet cartésien, la raison est liée au pouvoir, à une puissance de domination sur la nature. Il suffisait alors de concevoir l'humain comme partie intégrante de cette nature pour vouloir, dans une funeste confusion entre raison et efficacité, entre rationnel et systématique, traiter les humains comme on traite le bétail, considérer l'individu comme une simple unité de calcul statistique, ou militaire. La raison et la vérité entendent mettre tout le monde d'accord, puisqu'elles s'estiment universellement valables ; mais alors, si celui qui estime "avoir" raison constate que le réel diverge de ses plans et refuse de lui "donner" raison, peut-il avoir un autre réflexe que de s'emparer d'un fusil pour "arraisonner" ce réel rétif, comme Herakles en fureur décocha ses flèches contre le Soleil ?

On passe très aisément de l'idée à l'idéologie, si l'on n'est pas prêt, avec Karl Popper et son épistémologie de la réfutation, à fragiliser toujours la théorie devant les faits contraires. Hélas, Popper arrivait après la Seconde Guerre mondiale, où, comme jamais auparavant, on a falsifié l'histoire et détruit les faits indubitables qui ne cadraient pas avec la théorie idéologique. Les nazis, les staliniens (ci-contre, portrait de Lénine, propagande soviétique), les maoistes, les Khmers rouges, tous ont cédé au fanatisme, c'est-à-dire à la passion enragée d'avoir raison ; et poussée à terme, cette "logique" délirante débouche sur une "raison d'Etat", cette sorte de "raison du plus fort" qui commande les pires crimes, les pires folies. Robert Black n'est qu'un exemple privé de ce même dérapage (voir ce cours). Porter la raison au pinacle, l'ériger en déesse comme le fit Robespierre dans le cadre de la Terreur, conduit tôt ou tard au meurtre et au génocide ; et peut-être cette dimension nocive, voire morbide, s'inscrit-elle au plus intime de la raison. Quand on prétend "avoir raison" sur tel point, on finit par vouloir "avoir raison d'autrui", c'est-à-dire s'en rendre maître par l'intimidation ou par la violence. "Rendre raison", formule par laquelle on défiait autrui en duel, s'accorde moins avec "rendre justice" qu'avec "rendre gorge", voire "rendre l'âme". Dans son généreux projet d'unité, la raison peut-elle se garder de la rage unificatrice, au point de devenir tyrannique ? Peut-elle s'abstenir de trouver insupportable la diversité constitutive du vivant ?


Suite du cours : l'irrationalisme de Nietzsche.
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