3) L’idée de nature a-t-elle un sens ?
Peut-on conserver le moindre sens à la dichotomie nature / culture ?
Le sentiment d'un clivage entre l'univers et nous, entre la nature et la culture, entre le milieu et l'humain, entre le naturel et l'artificiel, traverse toutes les notions abordées jusqu'ici, comme on s'en convaincra sans peine en réexaminant le cours. Si nous renonçons un instant à cette opposition, pourtant, tous les problèmes que nous avons examiné jusqu'à présent s'en trouvent métamorphosés. N'est-il pas temps d'examiner avec un peu d'esprit critique ce sentiment que nous pouvons avoir d'un décalage entre l'univers et nous-mêmes (par où commence l'interrogation philosophique occidentale, voir ce cours), pour nous demander si ce sentiment est bien authentique, ou s'il ne relève pas plutôt d'un apprentissage typique de la pensée occidentale ? Dans une telle perspective, se pourrait-il que tous les problèmes que nous avons examinés jusqu'à présent ne soient que des faux problèmes inspirés d'un sentiment de décalage que rien, à y bien regarder, ne justifie ?
Cette question apparaît d’autant plus pressante que l’idée de nature (que nous divinisons volontiers d'une majuscule) semble indéfectiblement associée, dans la pensée occidentale, à des concepts qui semblent relever de la fantaisie et du fabuleux.
Ainsi, l’ampleur et l’immensité des phénomènes naturels inspirent des sentiments de sublime et d’effroi, lesquels affublent la nature tantôt des ornements flatteurs de la terre-mère nourricière et prodigue, tantôt du masque grimaçant de marâtre saisie d’une rage destructrice aveugle. Jardin d'abondance, lieu de toutes les calamités : ces représentations païennes se compliquent d'une dimension judéo-chrétienne de la nature comme lieu de la gloire et de la colère divine. S'y ajoute une troisième couche de représentations, athée et scientiste : la nature s'y présente comme une machine infiniment plus complexe que celles que nous avons produites jusqu’à présent, mais aussi un système cruel de lutte pour la survie. La notion de "nature", ambiguë dès l'origine, fait l’objet d’un "complexe" fantasmatique très élaboré et volontiers contradictoire. On lui prête des vertus mystérieuses (le naturel serait "pur"), on la lie à un mythe des origines ("l’âge d’or"), à un sublime menaçant (apocalypse par la révolte de la nature comme dans le film-catastrophe Le Jour d'après), à une harmonie universelle (dans le monde de la pure nature, les humains et les animaux se comprennent "d’instinct", voire parlent "la même langue"). Dans tous les cas, nous tendons à qualifier la nature de "bonne" ou de "mauvaise", à la valoriser sous une qualification morale - et les "sagesses des peuples primitifs" succombent à ces mêmes images ; alors que, peut-être, il serait temps que nous affirmions, en toute simplicité, loin de ces images dédoublées, que la nature "est", point final. Ou peut-être, que nous renoncions complètement à ce concept car, comme le signalait Rousseau (voir le texte dans ce cours), nous ne pouvons peut-être pas penser la "nature" autrement que sous le mode mythographique.
Ce programme paraît d'autant plus réalisable que l’idée de nature est… une idée. Qui a évolué, qui possède une histoire, magistralement contée par Pierre Hadot (Le Voile d’Isis, Essai sur l’histoire de l’idée de nature). Et n'avons-nous pas quelque raison politique de renoncer à cette idée de "nature", à la "désamorcer" en en débusquant les conséquences ou les sous-entendus dans notre pensée ?
Lévi-Strauss tente ici d’exprimer que, peut-être, l’amour narcissique de l’occidental pour lui-même serait à l’origine de l’idée d'une "nature", catégorie pratique pour reléguer les "non-occidentaux" dans l'animalité brute, prélude à leur réduction en esclavage ou à leur extermination.
A ce stade, une question se pose : la science consteste le clivage entre nature et culture, avec une insistance croissante, depuis maintenant un siècle et demi. La philosophie peut-elle continuer à soutenir cette disjonction, restant obstinément sourde aux conclusions de la science ?
Qu'on me permette, d'un mot, de revenir sur l'avertissement que j'ai fait figuré en tête de ce cours : j'approuve, on le comprend, que la notion de "nature" ait disparu des programmes de philosophie ; mais je ne m'explique pas du tout que les autres notions n'aient pas été toutes réévaluées à la faveur de ce nouvel éclairage. Pouvons-nous vraiment étudier le travail comme nous l'avons fait, si la frontière entre nature et culture tombe ? Ou l'art ? Ou la conscience ? Ou la vérité ? Pouvons-nous, nous autres professeurs de philosophie, "enseigner" le travail, ou l'art, ou la conscience, ou la vérité, "comme si de rien n'était", comme on les enseignait encore au siècle dernier ? Sommes-nous payés pour inculquer un panorama de la pensée occidentale, ou pour enseigner la philosophie ?
Encore une fois, l'opposition entre nature et culture se trouve aussi bien dans la racine grecque que dans la racine judéo-chrétienne de notre civilisation. Elle constitue peut-être l'axe principal autour duquel tous nos problèmes théoriques (philosophiques, mais aussi scientifiques, politiques, artistiques, historiques...) se distribuent. Si nous nions cette opposition, ce n'est pas seulement le projet cartésien que nous remettons en cause, mais toute notre civilisation.
Cela commence. C'est commencé, depuis cent cinquante ans. Nous sommes au seuil d'un changement civilisationnel comme on n'en a pas connu, peut-être, depuis les Egyptiens. Nous pouvons comprendre ce qu'ont pu ressentir en leur temps les Chaldéens, ou les Mayas.
Dans la nouvelle civilisation qui s'annonce, nous avons tout, ou presque, à inventer.
Le XXIè siècle sera intéressant.
Suite du cours : la liberté.
Peut-on conserver le moindre sens à la dichotomie nature / culture ?
Le sentiment d'un clivage entre l'univers et nous, entre la nature et la culture, entre le milieu et l'humain, entre le naturel et l'artificiel, traverse toutes les notions abordées jusqu'ici, comme on s'en convaincra sans peine en réexaminant le cours. Si nous renonçons un instant à cette opposition, pourtant, tous les problèmes que nous avons examiné jusqu'à présent s'en trouvent métamorphosés. N'est-il pas temps d'examiner avec un peu d'esprit critique ce sentiment que nous pouvons avoir d'un décalage entre l'univers et nous-mêmes (par où commence l'interrogation philosophique occidentale, voir ce cours), pour nous demander si ce sentiment est bien authentique, ou s'il ne relève pas plutôt d'un apprentissage typique de la pensée occidentale ? Dans une telle perspective, se pourrait-il que tous les problèmes que nous avons examinés jusqu'à présent ne soient que des faux problèmes inspirés d'un sentiment de décalage que rien, à y bien regarder, ne justifie ?
Cette question apparaît d’autant plus pressante que l’idée de nature (que nous divinisons volontiers d'une majuscule) semble indéfectiblement associée, dans la pensée occidentale, à des concepts qui semblent relever de la fantaisie et du fabuleux.
Ainsi, l’ampleur et l’immensité des phénomènes naturels inspirent des sentiments de sublime et d’effroi, lesquels affublent la nature tantôt des ornements flatteurs de la terre-mère nourricière et prodigue, tantôt du masque grimaçant de marâtre saisie d’une rage destructrice aveugle. Jardin d'abondance, lieu de toutes les calamités : ces représentations païennes se compliquent d'une dimension judéo-chrétienne de la nature comme lieu de la gloire et de la colère divine. S'y ajoute une troisième couche de représentations, athée et scientiste : la nature s'y présente comme une machine infiniment plus complexe que celles que nous avons produites jusqu’à présent, mais aussi un système cruel de lutte pour la survie. La notion de "nature", ambiguë dès l'origine, fait l’objet d’un "complexe" fantasmatique très élaboré et volontiers contradictoire. On lui prête des vertus mystérieuses (le naturel serait "pur"), on la lie à un mythe des origines ("l’âge d’or"), à un sublime menaçant (apocalypse par la révolte de la nature comme dans le film-catastrophe Le Jour d'après), à une harmonie universelle (dans le monde de la pure nature, les humains et les animaux se comprennent "d’instinct", voire parlent "la même langue"). Dans tous les cas, nous tendons à qualifier la nature de "bonne" ou de "mauvaise", à la valoriser sous une qualification morale - et les "sagesses des peuples primitifs" succombent à ces mêmes images ; alors que, peut-être, il serait temps que nous affirmions, en toute simplicité, loin de ces images dédoublées, que la nature "est", point final. Ou peut-être, que nous renoncions complètement à ce concept car, comme le signalait Rousseau (voir le texte dans ce cours), nous ne pouvons peut-être pas penser la "nature" autrement que sous le mode mythographique.
Ce programme paraît d'autant plus réalisable que l’idée de nature est… une idée. Qui a évolué, qui possède une histoire, magistralement contée par Pierre Hadot (Le Voile d’Isis, Essai sur l’histoire de l’idée de nature). Et n'avons-nous pas quelque raison politique de renoncer à cette idée de "nature", à la "désamorcer" en en débusquant les conséquences ou les sous-entendus dans notre pensée ?
On a commencé par couper l’homme de la nature, et par le constituer en règne souverain ; on a cru ainsi effacer son caractère le plus irrécusable, à savoir qu’il est d’abord un être vivant. Et, en restant aveugle à cette propriété commune, on a donné le champ libre à tous les abus. Jamais mieux qu’au terme des quatre derniers siècles de son histoire, l’homme occidental ne put-il comprendre qu’en s’arrogeant le droit de séparer radicalement l’humanité de l’animalité, en accordant à l’une tout ce qu’il retirait à l’autre, il ouvrait un cycle maudit, et que la même frontière, constamment reculée, servirait à écarter des hommes d’autres hommes, et à revendiquer, au profit de minorités toujours plus restreintes, le privilège d’un humanisme, corrompu aussitôt né, pour avoir emprunté à l’amour-propre son principe et sa notion.
Lévi-Strauss, Anthropologie structurale II
Lévi-Strauss tente ici d’exprimer que, peut-être, l’amour narcissique de l’occidental pour lui-même serait à l’origine de l’idée d'une "nature", catégorie pratique pour reléguer les "non-occidentaux" dans l'animalité brute, prélude à leur réduction en esclavage ou à leur extermination.
A ce stade, une question se pose : la science consteste le clivage entre nature et culture, avec une insistance croissante, depuis maintenant un siècle et demi. La philosophie peut-elle continuer à soutenir cette disjonction, restant obstinément sourde aux conclusions de la science ?
Qu'on me permette, d'un mot, de revenir sur l'avertissement que j'ai fait figuré en tête de ce cours : j'approuve, on le comprend, que la notion de "nature" ait disparu des programmes de philosophie ; mais je ne m'explique pas du tout que les autres notions n'aient pas été toutes réévaluées à la faveur de ce nouvel éclairage. Pouvons-nous vraiment étudier le travail comme nous l'avons fait, si la frontière entre nature et culture tombe ? Ou l'art ? Ou la conscience ? Ou la vérité ? Pouvons-nous, nous autres professeurs de philosophie, "enseigner" le travail, ou l'art, ou la conscience, ou la vérité, "comme si de rien n'était", comme on les enseignait encore au siècle dernier ? Sommes-nous payés pour inculquer un panorama de la pensée occidentale, ou pour enseigner la philosophie ?
Encore une fois, l'opposition entre nature et culture se trouve aussi bien dans la racine grecque que dans la racine judéo-chrétienne de notre civilisation. Elle constitue peut-être l'axe principal autour duquel tous nos problèmes théoriques (philosophiques, mais aussi scientifiques, politiques, artistiques, historiques...) se distribuent. Si nous nions cette opposition, ce n'est pas seulement le projet cartésien que nous remettons en cause, mais toute notre civilisation.
Cela commence. C'est commencé, depuis cent cinquante ans. Nous sommes au seuil d'un changement civilisationnel comme on n'en a pas connu, peut-être, depuis les Egyptiens. Nous pouvons comprendre ce qu'ont pu ressentir en leur temps les Chaldéens, ou les Mayas.
Dans la nouvelle civilisation qui s'annonce, nous avons tout, ou presque, à inventer.
Le XXIè siècle sera intéressant.
Suite du cours : la liberté.
par Jérôme Coudurier-Abaléa
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