Sauf mention contraire, je suis dans ce cours la traduction du Prince proposée par M. Christian Bec. D’autres éditions existent et peuvent être également consultées. On peut également télécharger le texte intégral de l’œuvre traduit en français sur ce site. Le texte intégral en italien (n’hésitez pas à le consulter : lue en parallèle avec le texte français, la prose machiavélienne se comprend assez facilement) est disponible ici.
La lecture du Prince, oeuvre phare de la pensée politique moderne, peut se révéler déroutante. Ce premier cours se donne pour but de « contextualiser » le livre dans son époque, afin de vous familiariser avec une culture très différente de la nôtre.
Cours n°1
Présentation générale du Prince
Présentation générale du Prince
I. Données historiques et culturelles
En 1513, à la différence de la France, de l’Angleterre ou de l’Espagne (royaumes unifiés en voie de se constituer en Etats modernes), l’Italie agrège une multitude de petits territoires sous l’influence de villes indépendantes comme Urbino, Ferrare, Pise, Sienne etc., qui passent une bonne partie de leur temps à se faire la guerre. Ces cités connaissent des régimes politiques variés, depuis la monarchie (Naples) jusqu’à la démocratie (Florence) en passant par la république oligarchique (Venise) ou encore la théocratie (Rome). Des Alpes à la Sicile, de la Corse à l’Adriatique, on parle (presque) la même langue, on vénère le même Dieu, on a les mêmes coutumes, les mêmes vêtements, les mêmes habitudes alimentaires et pourtant, l’Italie présente un territoire morcelé.
Parmi toutes ces villes, quatre se distinguent particulièrement :
# Florence (voir ci-dessous) ;
# Venise, puissance maritime et commerciale (elle jouit notamment d’un quasi-monopole sur le négoce entre chrétienté et empire musulman) ;
# Milan, dirigée par la famille Sforza, principale puissance militaire terrestre, place stratégique de première importance contrôlant la vallée du Pô et gardant les Alpes ;
# Rome, où siège le Pape. Longuement disputé entre les familles Colonna et Orsini, le trône de Saint-Pierre est passé aux mains de Rodrigo Borgia (élu Pape sous le nom d’Alexandre VI et longuement évoqué dans le Prince) et de son fils Cesare (« héros », en quelque sorte, du Prince).
# Venise, puissance maritime et commerciale (elle jouit notamment d’un quasi-monopole sur le négoce entre chrétienté et empire musulman) ;
# Milan, dirigée par la famille Sforza, principale puissance militaire terrestre, place stratégique de première importance contrôlant la vallée du Pô et gardant les Alpes ;
# Rome, où siège le Pape. Longuement disputé entre les familles Colonna et Orsini, le trône de Saint-Pierre est passé aux mains de Rodrigo Borgia (élu Pape sous le nom d’Alexandre VI et longuement évoqué dans le Prince) et de son fils Cesare (« héros », en quelque sorte, du Prince).
À l’époque, l’Eglise jouit d’un très grand pouvoir spirituel mais aussi temporel. Elle n’hésite pas à exercer un poids financier et militaire (Rome gouverne ses propres provinces, la région du « Latium », et les premières compagnies dont dispose Cesare Borgia appartiennent aux armées pontificales). La domination de l’Eglise ne vacille pas encore sous le coups du protestantisme (il ne fleurira qu’en 1517 avec la publication des quatre-vingt quinze Thèses de Luther) et de l’astronomie (Giordano Bruno ne soutient l’hypothèse de l’homogénéité de l’Univers infini qu’en 1584, et il faut attendre 1630 pour que Galilée porte un coup fatal à la physique d’Aristote).
Depuis le milieu du siècle précédent, Florence est gouvernée par la famille des Médicis (successivement Côme, Pierre et Lorenzo). Ces aristocrates s’opposent aux familles Pazzi et Strozzi, plutôt républicaines (cette rivalité dure jusqu’en 1550, voir Lorenzaccio de Musset). Lorenzo de Médicis, dit « le Magnifique », gagna son surnom par le patronage important qu’il consacra aux arts et aux lettres ; mais ce personnage raffiné se doublait d’un guerrier sans scrupule, et même cruel. Il décède en 1492. S’ensuit une période de troubles dominée par la figure de Jérôme Savonarole, un moine dominicain exalté, orateur charismatique qui persuade les Florentins, dans ses sermons, du caractère démoniaque des arts et les sciences cultivées par les Médicis.
Les armées françaises, intervenues en Italie pour y « mettre de l’ordre », chassent les Médicis de Florence en 1494. Savonarole y fonde un régime politique inédit, à la fois démocratique et théocratique ; mais l’intransigeance radicale du dominicain le rendent bientôt détestable : non content de jeter au bûcher des œuvres inestimables (notamment des toiles de Botticelli), il engage une sorte de « prohibition » avant la lettre (interdiction de la boisson et du jeu). Après son supplice en 1498, Florence devient une république à part entière, dirigée par un Grand Conseil (où siègent 3000 citoyens), d’où est issu un gouvernement élu, le « Conseil ».
Machiavel, né en 1469, va avoir trente ans. Il fait partie d’une génération arrivée aux affaires après la chute des Médicis. Ami des républicains, il devient ambassadeur de Florence. Il visite ainsi plusieurs villes italiennes, la France, l’Allemagne. Il rencontre et côtoie Cesare Borgia (nous reviendrons souvent sur ce personnage), mais aussi de nombreuses personnalités politiques de l’époque. Sa longue expérience de terrain le familiarise avec le protocole et la langue diplomatique. Pourtant, en 1513, suite à une intervention française, les Médicis reviennent aux affaires. Les républicains s’enfuient. L’ambassade de Machiavel est rappelée. Lui connaît une brutale gêne financière. Alors, au mépris du danger qu’il encourt en tant qu’ancien chargé de mission du Conseil, il reste à Florence et compose très rapidement le Prince (sans doute entre juillet et décembre 1513). Il le dédie au maître de la ville, Lorenzo II, dit « le jeune » (ne le confondez pas avec Lorenzo le Magnifique, mort quinze ans plus tôt). Disons le mot : il retourne sa veste.
II. Machiavel courtisan ?
Dès la première phrase, Machiavel se présente au nouveau maître de Florence comme un courtisan se courbe devant son monarque : « Ceux qui désirent acquérir la faveur d’un prince ont coutume le plus souvent de venir à lui avec les choses qu’ils ont de plus cher » écrit-il en accroche ; et il précise aussitôt qu’il « désire [s’]offrir à Votre Magnificence [c’est-à-dire à Lorenzo] avec quelque marque de [sa] soumission ». Quel cadeau, alors, apporte-t-il au Médicis ? Lui fera-t-il présent « de chevaux, d’armes, de tissus d’or, de pierres précieuses » ?
Non : mais un petit manuscrit de cent pages à peine, en vue de transmettre « la connaissance des actions des grands hommes ». « Cette œuvre, » prévient l’auteur, « je ne l’ai ni ornée ni remplie d’amples cadences, ou de paroles ampoulées et magnifiques, ou de quelque autre artifice ou ornement extrinsèque ». Il s’agit de « pouvoir en très peu de temps comprendre tout ce que [Machiavel a], en tant d’années, avec tant de tourments et de périls, appris et compris. » En clair, il s’agit d’un manuel de technique gouvernementale. Loin de tout souci poétique et d’embellissement inutile, Machiavel cherche d’abord et avant tout l’efficacité. Ce souci constant, rappelé plusieurs fois dans le livre, fait de Machiavel le premier penseur politique moderne.
Courtisan, alors, mais courtisan inhabituel, pour le moins : il s’adresse à son destinataire en lui disant « Votre Magnificence » et, cinq lignes plus loin, purge son livre des « paroles magnifiques ». Curieuse antanaclase : la magnificence est-elle donc vertu ou vice ? Ne pourrait-on pas déjà lire une insulte voilée ? D’autant que Machiavel achève son adresse par une phrase ambiguë, pour le moins : « Que Votre Magnificence prenne donc ce petit présent dans l’esprit où je l’envoie. » Oui, la langue de bois sévissait déjà voici quatre siècles !
« L’esprit » dans lequel Machiavel se trouve serait-il tout simplement cette tenace odeur de traîtrise qui attache aux fonctionnaires d’un régime abattu désireux de se recaser dans le nouveau ? On n’en saura pas plus avant le chapitre XXVI, en fin de volume : Machiavel attend en effet les dernières pages pour adresser une nouvelle fois la parole à son lecteur.
III. Les ambiguïtés de l’écriture machiavélienne
Cette conclusion s’intitule « exhortation à libérer l’Italie de l’esclavage des Barbares » (les « barbares » en question désignent les envahisseurs Français et les Espagnols qui se chamaillent l’Italie). Machiavel y assigne à Lorenzo de Médicis une tâche formidable : s’emparer de l’Italie et l’unifier afin de tenir tête aux royaumes européens, en passe de devenir des Etats souverains (ce sera chose faite cent ans plus tard, et Machiavel a parfaitement saisi quel progrès politique s’opère dans cette métamorphose). En somme, il s’agit de moderniser un pays en train de s’enliser dans un retard institutionnel.
Le Prince rassemble les conseils indispensables pour remplir ce programme. Le dernier chapitre plaide en faveur d’une intervention immédiate, l’Italie se présentant comme mûre pour une unification de ce type, que Machiavel présente comme un « exploit », dépeignant en un parallèle audacieux Lorenzo comme un nouveau Moïse « rédempteur » du pays. « Il ne faut pas laisser échapper l’occasion » s’exclame Machiavel avant de conclure : « Que votre illustre Maison assume donc cette tâche ». Ce n’est plus un conseil : c’est un ordre.
Un courtisan qui ordonne ? Un traître à la république qui vient expliquer à un prince aristocratique comment gouverner ? On écarquille de grands yeux.
Machiavel est bien conscient de sa présomption. Il s’en prévient dès la deuxième moitié de l’adresse : « Je ne veux pas que l’on juge présomptueux qu’un homme de basse et infime condition ose examiner et régler le gouvernement des princes » ; mais Machiavel ment à son destinataire : même s’il vient d’une basse extraction, il n’est plus de basse condition (il a été ambassadeur). D’ailleurs, pourquoi ne jugerait-on pas une telle entreprise orgueilleuse ? Parce que, argumente Machiavel, « comme ceux qui dessinent les paysages se placent en bas dans la plaine pour considérer la nature des montagnes […] et, pour considérer celle des lieux bas, se placent en haut sur les montagnes, de même, pour bien connaître la nature du peuple, il faut être prince, et, pour bien connaître celle des princes, il faut être du peuple. »
Comparaison au mieux douteuse : la politique diffère du dessin paysager ! D’ailleurs, un problème s’ensuit : si Machiavel dit vrai, alors la politique, où le peuple et le prince agissent sans savoir au juste ce qu’ils font, ni qui ils sont eux-mêmes, n’est peut-être pas rationnelle. Dans ce cas, peut-on vraiment écrire un manuel de technique gouvernementale ? N’est-il pas plus vraisemblable de penser que cette comparaison manque de sérieux, et qu’au fond Machiavel touche à l’insolence ?
A cette première ambiguïté, touchant à la position de l’auteur par rapport à son destinataire, s’en ajoute une seconde : puisque la « mission » d’unification italienne semble si urgente à Machiavel en décembre 1513, pourquoi n’a-t-il jamais transmis son livre, en fait une longue lettre, à Lorenzo le jeune ? Ce dernier décède en 1519. Machiavel le suit en 1527. La première édition du Prince date de 1532 seulement, cinq ans après la mort de Machiavel, survenue en 1527. Pourquoi ?
Plusieurs passages du livre mettent en cause l’Eglise. Peut-être Machiavel craignait-il les foudres religieuses ? Non sans raison : le Prince est mis à l’index dès 1559 ; mais cette explication ne tient pas. Le Prince devait rester un courrier secret entre Machiavel et Lorenzo, et les ecclésiastiques n’auraient théoriquement jamais dû y avoir accès. Machiavel aurait-il craint, alors, que son insolence ne lui attire les foudres des Médicis ? Pourtant, ambassadeur rompu aux sous-entendus et aux non-dits, il a selon toute vraisemblance fait preuve de prudence et de finesse dans sa manière de formuler les choses.
Nous voilà conduits à envisager une dernière hypothèse : peut-être, alors qu’il mettait la dernière main à son volume, Machiavel a-t-il pensé que Lorenzo n’avait peut-être pas, tous comptes faits, le caractère requis pour assumer son rôle de prince ? A moins qu’il ne l’ait compris dès le début de son travail et qu’il n’ait désiré, de bout en bout, précipiter la chute des Médicis ? Discrédité auprès d’eux, déchu de ses charges politiques par eux, ruiné à cause d’eux, n’avait-il pas quelque raison de vouloir se venger ? En somme : le Prince est-il un cadeau empoisonné ?
Pour nous faire une idée sur ce point, il est bon de consulter deux autres chapitres de l’ouvrage. Le chapitre XXII, en effet, s’intitule : « Des secrétaires [c’est-à-dire « ministres »] que les princes ont auprès d’eux ». Prodiguant conseils, avertissements et suggestions, le Prince peut, à bien des égards, être considéré comme un ministre de papier. Le titre du chapitre pourrait alors se reformuler : « Conseils de lecture pour le livre que vous tenez entre les mains ». Machiavel y écrit, dans ce style ambigu qui commence à nous être familier : « toutes les fois que quelqu’un a la capacité de discerner le bien ou le mal que l’on fait ou dit, même s’il n’a pas d’invention, il discerne les mauvaises et les bonnes actions de son ministre. » Tournure qui indique déjà que le ministre peut commettre de mauvaises actions, ou Le Prince donner de mauvais conseils. De plus, une lecture a contrario permet d’entendre que toutes les (autres) fois où ce « quelqu’un » (manière déjà dénigrante de parler du prince) n’a pas la qualité de discerner le bien et le mal, il est la dupe de son ministre.
Juste après, le chapitre XXIII s’intitule « Comment l’on doit fuir les flatteurs. » Conseil bien utile, comme le rappelait déjà Esope (au VIè siècle av. J.-C.) dans sa version du Corbeau et du Renard (ce renard au pied de l'arbre au sommet duquel est juché le corbeau, un peu comme Lorenzo se trouve au sommet de la montagne et Machiavel dans le fond de la vallée ?) ; or Machiavel lui-même flatte Lorenzo, surtout dans l’adresse et dans le chapitre final. Problème insurmontable, semble croire Machiavel, car « lorsque chacun vous dit la vérité, le respect vous fait défaut » (ce qui laisse entendre que la vérité à propos du prince n’est jamais flatteuse, et là encore, on frise l’insulte). Ou bien mentir et léser le prince par ses mauvais conseils, ou bien lui dire la vérité et le léser encore par manque de respect. Le dilemme paraît insoluble. Machiavel indique tout de même pour le prince une « troisième manière, en choisissant dans son Etat des hommes sages, et ne leur donner qu’à eux la liberté de lui dire la vérité, et sur les choses seules sur lesquelles il interroge et non pas sur d’autres. […] Il doit être quant à lui un grand questionneur, et […] un auditeur patient de la vérité. » Faut-il comprendre que la lecture du Prince doit s’opérer, questions sans cesse à l’esprit, non sur le mode passif de la lecture d’un roman (par exemple), mais sur le mode actif d’une sorte de dialogue avec le texte ? Sans doute. Au chapitre XV, Machiavel précise : « mon intention [est] d’écrire des choses utiles à qui les écoute » – manière claire de signaler qu’il a choisi son public, et que l’œuvre mérite une lecture attentive pour comprendre.
Depuis le début de ce cours, nous avons manié l’interprétation, le sous-entendu, la lecture a contrario. Ces modes d’appréhension des textes méritent en général une grande prudence ; mais Machiavel lui-même ne nous y invite-t-il pas ? Les ambiguïtés que nous venons d’identifier font que le Prince se présente à la manière d’une énigme policière. L’auteur ne dit pas tout ; et ce qu’il dit demande vérification. Pour comprendre le but de Machiavel, méditer son travail en profondeur s’impose.
NB : ce cours ne propose pas une lecture linéaire du texte. En particulier, les sept premiers chapitres, qui présentent une sorte de panorama de droit constitutionnel avec une série de dichotomies (républiques - monarchies ; monarchies anciennes - monarchies nouvelles ; etc.) seront examinés après une entrée en matière plus "naturelle".
Suite du cours : cliquez ici.
par Jérôme Coudurier-Abaléa
publié dans :
Etudes d'oeuvres intégrales
Pour rappel, le texte intégral de l’œuvre traduit en français est disponible ici. Une version en italien est disponible ici.
L’histoire a retenu essentiellement du Prince la phrase célèbre : « La fin justifie les moyens ». Il s’agit de faire flèche de tout bois sans le moindre scrupule. Le mensonge, la dissimulation, l’exploitation des faiblesses de l’adversaire, les « combines », les pièges, les manœuvres dolosives, les exécutions sommaires, voire l’alliance avec la mafia (ainsi que le gouvernement des Etats-Unis l’a fait afin d’organiser le débarquement de Sicile à l’été 1943), aucune perversion, aucun crime ne doit faire reculer le politique conscient. Aucune considération morale ne doit le détourner de son but. L’efficacité, rien que l’efficacité : et au diable la justice.
Il est tout de même étonnant que cette phrase sur la fin et les moyens ne figure nulle part sous la plume de Machiavel, et qu’on lui prête à tort une sentence bien trop schématique pour servir de résumé à sa doctrine. Si on ose ouvrir le Prince, on découvrira, en lieu et place des propos d’un gredin ou d’un brigand, une réflexion précise sur les rapports entre apparences et réalité.
1) Les embuscades
Les jeux « stratégique » font un large emploi des stratagèmes, c’est-à-dire, stricto sensu, de procédés habiles consistant à plonger un adversaire dans l’erreur. Se croyant en sécurité, appâté par un avantage apparent, il tombe dans le piège et précipite sa défaite. Certains mats exemplaires aux échecs s’appuient par exemple sur un sacrifice de dame (ainsi le célèbre « mat de Legal »). Ce qui est vrai de jeux stratégiques devrait, à plus forte raison, l’être encore lorsqu’il ne s’agit plus de s’amuser, mais que la guerre a lieu, ou que l’on gouverne un pays.
Il serait alors raisonnable d’attendre du Prince qu’il explorât longuement cet aspect de la politique ; de fait, le chapitre VIII s’intitule : « De ceux qui sont parvenus par des crimes à la monarchie » (sous-entendu : et ils ont bien fait, puisqu’ils ont rempli leurs ambitions) ; mais Machiavel déçoit notre attente. S’il relate plusieurs embuscades, celles-ci ne sont que très grossièrement des stratagèmes. Il leur manque l’habileté psychologique qui caractérise la ruse. Machiavel d’ailleurs ne les loue pas. Le massacre de l’élite syracusaine par les hommes de main d’Agathocle (premier exemple proposé) reçoit le qualificatif de « scélératesse », de « trahison » ; quant à Agathocle lui-même, Machiavel l’appelle « cruel » et même « inhumain ». Quelques pages plus tôt, narrant la prodigieuse ascension de Cesare Borgia, Machiavel raconte le piège qu’il tendit aux familles Orsini et aux Vitelli, ses adversaires à Rome : « Il [Borgia] se tourna vers la ruse. Il sut si bien dissimuler ses pensées que les Orsini se réconcilièrent avec lui par l’intermédiaire du seigneur Paolo. Avec celui-ci le duc [Borgia] ne manqua d’aucune espèce d’égard pour le rassurer, lui donnant de l’argent, des vêtements et des chevaux, si bien que leur ingénuité les conduisit à Sinigallia entre ses mains. » « Ingénuité », le mot est faible. Machiavel écrit « simplicità loro », « leur simplicité d’esprit » (au sens fort : la déficience mentale est quasi explicite). L’accent semble mis plutôt sur l’imprudente sottise des victimes que sur l’habileté du meurtrier.
En fait, seules deux ruses stricto sensu sont présentées dans le Prince. La première apparaît au chapitre VII (« Des monarchies nouvelles que l’on acquiert par les armes des autres et la fortune »). Il s’agit de la nomination de Remirro de Orco à la tête de la Romagne. L’autre figure au chapitre XIX : il s’agit de la manière dont Septime Sévère s’est débarrassé de ses rivaux.
2) Les deux ruses
Ayant soumis cette province par la force, Cesare Borgia y installe pour gouverneur son plus cruel lieutenant, le fameux Remirro de Orco, qui s’emploie, avec une brutalité sanglante, à réduire toutes les poches de résistance. Après quelque temps, Borgia revient en Romagne et tient un lit de justice. Inévitablement, un habitant, plus brave ou plus fou que les autres, ose porter plainte devant le duc contre les atrocités commises par de Orco. Feignant l’ignorance de tels crimes, le duc fait mettre son second aux fers et dépêche une enquête qui conclut à la culpabilité du prévenu. « Ayant saisi l’occasion sur ce point, un matin à Cesena il le fit mettre en deux morceaux sur la place […]. La férocité d’un tel spectacle rendit le peuple à la fois satisfait et stupéfait. » Résumons : par cette seule ruse, Borgia a pacifié la Romagne, passe dorénavant pour un prince juste auprès de ses sujets, et en prime s’est débarrassé d’un second qui, à terme, aurait pu devenir gênant ou menaçant. D’une pierre trois coups. Chapeau bas.
L’autre ruse, celle du chapitre XIX, explique comment Sévère, proclamé empereur à Rome, devait composer avec deux rivaux, l’un (Niger) proclamé empereur par les légions d’Asie, et Albin (stationné avec ses troupes en Europe occidentale), autre aspirant à l’empire. Sévère convainquit Albin, sous promesse d’empire partagé, de marcher avec lui contre Niger. Sitôt ce dernier écarté, Sévère n’eut évidemment rien de plus pressé que de trahir son allié et de le tuer.
3) Dans quels cas recourir à la ruse ?
Machiavel semble bien faire l’éloge de cette ruse ; au chapitre VII, surtout, chiffre hautement symbolique à la Renaissance. Il désigne la complétude (Dieu a créé le monde en sept jours, il existe sept vertus, sept sciences et sept planètes…). C’est le chiffre de l’accomplissement au sens où l’on parle, par exemple, d’un pianiste « accompli ». Notons encore que l’arcane majeure VII d’un jeu de Tarots est celle du Char triomphal. On peut comprendre que pour Machiavel, la ruse parachève le prince et lui fait atteindre la complétude, la perfection ; mais en même temps, il convient de remarquer que ce chapitre VII est le dernier à être annoncé dans le chapitre I (qui forme une sorte d’introduction générale), et dans ce sens, il constitue la fin de la première partie du livre. Entre-temps, parmi les vertus du prince, Machiavel a loué la constance (chapitre II), la prudence et la prévoyance (chapitre III), l’intelligence stratégique (chapitre IV), la détermination (chapitre V), la vaillance et la force (chapitre VI). La ruse achève et orne, comme la pierre de faîte au sommet d’une pyramide, mais ne peut tenir lieu de socle ou d’assise. Un prince lucide ne s’en remettra pas à elle.
Eloge de la ruse, donc, mais éloge tardif et mesuré, d’autant qu’il figure dans un chapitre intitulé : « Des monarchies nouvelles que l’on acquiert par les armes des autres et la fortune » or Machiavel consacre ultérieurement deux chapitres (XII et XIII) à convaincre que le Prince ne doit jamais s’en remettre aux armes d’autrui, si du moins il peut l’éviter. Cesare Borgia lui-même « entra en Romagne avec des armes [armées] auxiliaires [françaises] et prit avec elles Imola et Forlì. Mais ensuite, de telles armes ne lui semblant pas sûres, il se tourna vers les mercenaires […] et il prit à sa solde les Orsini et les Vitelli. Les trouvant ensuite douteuses, déloyales, et périlleuses à manier, il les supprima et se tourna vers des armes qui lui fussent propres. » (XIII). Orsini et Vitelli dont Borgia se débarrassera ensuite par la ruse narrée au chapitre VII. Autrement dit : la ruse sert beaucoup pour s’émanciper des situations de dépendances que la prévoyance et la prudence devraient, en principe, permettre d’éviter – mais auxquelles on est parfois réduit contre son gré.
Si l’on compare maintenant Cesare Borgia et Sévère, l’on remarque qu’ils firent tous deux usage de leur (unique) ruse au début de leur carrière, alors qu’ils n’étaient pas bien établis, et ces deux ruses ont le même but : permettre à leur auteur de se passer de forces d’appoint pour voler de ses propres ailes. Par ailleurs, ces deux personnages sont qualifiés par Machiavel « d’exceptionnels », un honneur que seul Ferdinand d’Aragon partage (XXI). À tous points de vue, Machiavel semble suggérer que la ruse est peut-être la plus haute qualité du Prince. C’est peut-être même à cette qualité qu’on reconnaît le prince ; mais il en use avec parcimonie, dans des moments précis, et pour quitter la dépendance dans laquelle il se trouve.
A cette figure du prince rusé, Machiavel oppose d’ailleurs, dès le chapitre VI et en quelque sorte « par avance », une figure bien différente, celle du prince qui acquiert une monarchie nouvelle « par ses propres armes et sa vaillance ». Il mentionne notamment Moïse, Cyrus, Romulus et Thésée, et les désigne comme des « prophètes armés ». Non seulement ces Princes n’ont pas besoin de ruse pour garder leur place, mais encore, précise Machiavel, « ceux qui […] deviennent princes par les voies de la vaillance, acquièrent difficilement le pouvoir, mais le gardent facilement » (VI). Par contraste, « ceux qui grâce à la fortune seulement deviennent princes, de simples particuliers qu’ils étaient, le deviennent sans grande peine, mais en ont beaucoup pour se maintenir » (VII). En somme, la ruse apparaît comme une solution de facilité, qui sur le long terme pose peut-être plus de problèmes qu’elle n’en résout, puisqu’elle propulse l’individu sur le trône avant qu’il n’ait assuré à son pouvoir des fondements solides.
1) Le projet central du Prince
Ces dernières remarques permettent de dégager les deux questions centrales du Prince. Comment s’emparer du pouvoir ? Une fois au pouvoir, comment s’y maintenir ? Ces deux questions reçoivent des réponses, en quelque sorte, inversement proportionnelles : plus il a été facile d’arriver au pouvoir, plus il sera difficile d’y rester. La seule exception à cette règle est indiquée dès les premières pages, au chapitre II : « pour les Etats héréditaires et accoutumés à la lignée de leur prince, il y a de bien moindres difficultés à les conserver que pour les nouveaux, parce qu’il suffit de ne pas négliger les institutions de ses ancêtres et puis de temporiser avec les événements ». Autrement dit : sauf bourde monumentale, le prince héritier n’a guère de souci à se faire. Le problème de la conquête et de l’exercice du pouvoir se pose essentiellement – et peut-être uniquement – pour les fondateurs de dynasties.
Si seulement, étant un prince fraîchement établi, on pouvait avoir tous les avantages du prince « ancien » (issu d’une lignée bien établie)… Eh bien, justement, Machiavel s’est avisé de cette question : « Les choses susdites », écrit-il au chapitre XXIV (presque à la fin de son livre), « si elles sont sagement observées, font paraître ancien un nouveau prince, et le rendent aussitôt plus sûr et plus solide dans son pouvoir que s’il y avait vieilli ».
« Paraître ». Nous y voilà. Dans un sens, tout l’ouvrage est destiné à rendre le prince maître des apparences.
2) Pourquoi paraître ?
Qu’on lise le Prince avec un peu d’attention, en particulier les chapitres XV à XIX, et on verra que, pour Machiavel, la faculté de paraître autre qu’il n’est (donc de surprendre ses adversaires, de leur couper l’herbe sous le pied, de les forcer à réagir dans l’urgence – et en définitive les pousser à la faute) constitue une qualité fondamentale du prince. Elle lui assure une puissance certaine sur les sujets. Dans le terrible chapitre XVIII, on peut lire : « il est nécessaire [au prince] de savoir bien farder cette nature [déloyale] et d’être un grand simulateur et dissimulateur : les hommes sont si simples et obéissent si bien aux nécessités présentes, que celui qui trompe trouvera toujours quelqu’un qui se laissera tromper. » Il va sans dire que, pour se faire obéir, une telle tromperie est un moyen beaucoup plus subtil, et tout aussi efficace, que la brutalité, d’autant qu’elle n’occasionne pas de rancunes inextinguibles.
Outre cet instrument de pouvoir, la maîtrise des apparences se trouve rendue indispensable en vertu d’un autre argument. Selon le principe de réalisme et d’efficacité qui polarise tout l’ouvrage, Machiavel écrit avec netteté (XVIII) : « il y a deux façons de combattre : l’une avec les lois, l’autre avec la force ; la première est propre à l’homme, la deuxième aux bêtes. Mais, parce que très souvent la première ne suffit pas, il convient de recourir à la seconde. […] Il faut comprendre qu’un prince, et surtout un nouveau prince, ne peut observer toutes les choses pour lesquelles les hommes sont jugés bons, étant souvent contraint, pour maintenir son pouvoir, d’agir contre sa parole, contre la charité, contre l’humanité, contre la religion. Aussi faut-il qu’il ait un esprit disposé à tourner selon ce que les vents de la fortune et les variations des choses lui commandent, et, comme je l’ai dit plus haut, ne pas s’écarter du bien s’il le peut, mais savoir entrer dans le mal, y étant contraint. »
La pression des circonstances suspend la morale ; mais, semble nous dire Machiavel, il faut savoir ce que l’on veut. Si l’on veut être prince, il faut s’attendre à devoir commettre des horreurs. Si l’on ne peut s’y résoudre, alors il vaut mieux céder la place. La politique se distingue du Club Med. Au-delà de cette première leçon, cette même partie du livre (XV-XIX) en porte une seconde : le prince doit à tout prix éviter « le mépris et la haine » de ses sujets. Ce point apparaît tout aussi indispensable que de savoir se plier aux circonstances, et Machiavel va jusqu’à écrire avec une netteté étonnante (XIX) : « si [le peuple] lui est hostile et l’a en haine, [le prince] doit craindre tout et tout le monde. Les Etats bien ordonnés et les princes sages ont soigneusement pensé […] à satisfaire le peuple et à le tenir content ; car c’est l’un des problèmes les plus importants que rencontre un prince. » De même au chapitre IX : « in est nécessaire pour un prince d'avoir l'amitié du peuple; autrement il n'a pas de remède dans l'adversité. » Il faut donc éviter la colère du peuple, et pour cela le prince devrait, autant que possible, manifester les vertus morales : générosité, loyauté, honnêteté, etc.
Pris entre l’étau des circonstances et la nécessité de plaire à son peuple, le prince a donc fort peu de marge de manœuvre, et se voit, qu’il le veuille ou non, réduit à l’hypocrisie : « Pour un prince, donc, il n’est pas nécessaire d’avoir en fait toutes les qualités susdites, mais il est tout à fait nécessaire de paraître les avoir » (XVIII). S’il ne parvient pas à paraître ainsi, il succombera aux périls intérieurs et encourra la colère du peuple ; s’il ne parvient pas à faire le mal en temps voulu, il succombera aux périls extérieurs et sera défait par ses ennemis.
3) L’organisation de l’Etat machiavélien
Répondra-t-on que paraître hypocrite rend méprisable et odieux aux yeux du peuple ? C’est vraiment se leurrer sur les capacités mentales et morales des gens, réplique Machiavel. « Chacun a la capacité de voir, mais peu celle de ressentir [ de comprendre]. Chacun voit ce que vous paraissez, peu ressentent ce que vous êtes. Ce petit nombre n’ose pas s’opposer à l’opinion du grand nombre, qui a la majesté de l’Etat pour le soutenir » (XVIII). Les rares intellectuels qui, parmi les sujets, comprennent le caractère réel de leur prince, comprennent également très bien qu’ils sont trop peu nombreux pour s’opposer à lui s’il a le soutien populaire ; et le prince avisé le sait bien : il cherchera donc plutôt le soutien du peuple que celui de l’élite intellectuelle et morale.
Pour résumer : un Etat bien ordonné, explique Machiavel dans un saisissant contraste avec les Grecs (Platon et Aristote surtout), ne s’organise pas sous la forme d’un gouvernement d’experts dirigeant selon la science un peuple ignorant (donc à bon droit « gouverné », « dirigé » au sens étymologique de ces termes) ; mais au contraire, il s’appuie sur la masse du peuple (ces imbéciles qui ne voient pas la méchanceté du prince derrière son apparente moralité) pour tenir en bride les « éminences grises », toujours susceptibles de comploter. Un Etat efficace fuit la technocratie, et recourt à la démagogie.
Maître des illusions, spécialiste du paraître (on dirait aujourd’hui de la « communication »), le prince doit évidemment, pour sa part, résister aux apparences trompeuses. A la crédulité du peuple s’oppose la prévoyance et la prudence, exposées au chapitre III. Machiavel explique que lorsque l’on perçoit les maux de loin, il est possible d’y remédier correctement. Cette précision de jugement apparaît donc comme l’une des qualités fondamentales du prince.
Cette prévoyance, cette lucidité, ne peuvent exister qu’à la condition que le prince ait une expérience de terrain. Machiavel insiste explicitement à cinq reprises sur ce point.
Au chapitre III, il explique que le prince doit vivre à proximité de ses sujets. C’est le meilleur moyen de conserver ses nouvelles colonies : « en y habitant, on voit naître les désordres, et on peut promptement y remédier ».
Le chapitre XIV, lui, est tout entier destiné à faire la louange de l’expérience de terrain, et à insister sur la nécessité pour le prince de bien connaître son pays, sa géographie, ses accidents de terrain, son climat.
Au chapitre XV, Machiavel précise nettement que son impératif d’efficacité (« écrire des choses utiles ») l’a conduit à préférer « la vérité effective des choses que l’idée que l’on s’en fait. »
Enfin, nous avons déjà insisté (dans ce cours) sur les chapitres XXII (sur les ministres) et XXIII (sur les flatteurs).
Tous ces conseils se résument à un seul : le prince doit, autant que possible, régler sa conduite sur ce qui est, plutôt que sur ce qui devrait être. Pour gouverner, mieux vaut s’en remettre à la science et à la technique qu’aux modèles fournis par la morale, l’imagination ou l’utopie. Ce réalisme par-delà les apparences ou les images permet de gagner un coup d’avance sur les autres (qui, eux, perdent ce temps à se complaire à ces fables) ; de sorte que, par la lucidité, on parvient à entrer dans une temporalité légèrement décalée, légèrement « en avance sur son temps », d’où on peut agir (librement), contraignant les autres à seulement réagir.
En totale rupture avec les Anciens, pour qui la philosophie politique est indissociable de l’éthique et d’une méditation sur le meilleur régime (comme la menèrent Platon, Aristote ou saint Augustin), Machiavel estime tout au contraire que le gouvernant doit se fonder sur une science politique, avec l’efficacité pour seul souci. Par ce déplacement des soucis, qui conduit à une nouvelle appellation de la discipline, on voit ici la modernité totale de Machiavel, et sa profonde actualité. À bien des égards, nos gouvernants actuels ne s’intéressent qu’à l’efficacité de leur action, sans se poser la question de la moralité.
En conclusion, il semble que le prince machiavélien n’est peut-être pas nécessairement machiavélique – la ruse ne s’avère nécessaire que pour quitter la dépendance des armes d’autrui. En revanche, il lui faut impérativement être prévoyant et lucide. En cela, Machiavel n’est pas très éloigné d’Aristote, qui plaçait déjà la prudence au centre de l’art politique. Du reste, il est nécessaire au prince de savoir conserver une liberté de manœuvre, et il lui faut pour cela être maître des apparences.
Pourtant, comme nous l’avons remarqué, la ruse « emblématique » du prince ne saurait faire oublier ces autres qualités primordiales que sont la vaillance et la force.
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Cours n°2
La ruse, les apparences, la réalité
La ruse, les apparences, la réalité
L’histoire a retenu essentiellement du Prince la phrase célèbre : « La fin justifie les moyens ». Il s’agit de faire flèche de tout bois sans le moindre scrupule. Le mensonge, la dissimulation, l’exploitation des faiblesses de l’adversaire, les « combines », les pièges, les manœuvres dolosives, les exécutions sommaires, voire l’alliance avec la mafia (ainsi que le gouvernement des Etats-Unis l’a fait afin d’organiser le débarquement de Sicile à l’été 1943), aucune perversion, aucun crime ne doit faire reculer le politique conscient. Aucune considération morale ne doit le détourner de son but. L’efficacité, rien que l’efficacité : et au diable la justice.
Il est tout de même étonnant que cette phrase sur la fin et les moyens ne figure nulle part sous la plume de Machiavel, et qu’on lui prête à tort une sentence bien trop schématique pour servir de résumé à sa doctrine. Si on ose ouvrir le Prince, on découvrira, en lieu et place des propos d’un gredin ou d’un brigand, une réflexion précise sur les rapports entre apparences et réalité.
I. Les stratagèmes présentés dans le Prince
1) Les embuscades
Les jeux « stratégique » font un large emploi des stratagèmes, c’est-à-dire, stricto sensu, de procédés habiles consistant à plonger un adversaire dans l’erreur. Se croyant en sécurité, appâté par un avantage apparent, il tombe dans le piège et précipite sa défaite. Certains mats exemplaires aux échecs s’appuient par exemple sur un sacrifice de dame (ainsi le célèbre « mat de Legal »). Ce qui est vrai de jeux stratégiques devrait, à plus forte raison, l’être encore lorsqu’il ne s’agit plus de s’amuser, mais que la guerre a lieu, ou que l’on gouverne un pays.
Il serait alors raisonnable d’attendre du Prince qu’il explorât longuement cet aspect de la politique ; de fait, le chapitre VIII s’intitule : « De ceux qui sont parvenus par des crimes à la monarchie » (sous-entendu : et ils ont bien fait, puisqu’ils ont rempli leurs ambitions) ; mais Machiavel déçoit notre attente. S’il relate plusieurs embuscades, celles-ci ne sont que très grossièrement des stratagèmes. Il leur manque l’habileté psychologique qui caractérise la ruse. Machiavel d’ailleurs ne les loue pas. Le massacre de l’élite syracusaine par les hommes de main d’Agathocle (premier exemple proposé) reçoit le qualificatif de « scélératesse », de « trahison » ; quant à Agathocle lui-même, Machiavel l’appelle « cruel » et même « inhumain ». Quelques pages plus tôt, narrant la prodigieuse ascension de Cesare Borgia, Machiavel raconte le piège qu’il tendit aux familles Orsini et aux Vitelli, ses adversaires à Rome : « Il [Borgia] se tourna vers la ruse. Il sut si bien dissimuler ses pensées que les Orsini se réconcilièrent avec lui par l’intermédiaire du seigneur Paolo. Avec celui-ci le duc [Borgia] ne manqua d’aucune espèce d’égard pour le rassurer, lui donnant de l’argent, des vêtements et des chevaux, si bien que leur ingénuité les conduisit à Sinigallia entre ses mains. » « Ingénuité », le mot est faible. Machiavel écrit « simplicità loro », « leur simplicité d’esprit » (au sens fort : la déficience mentale est quasi explicite). L’accent semble mis plutôt sur l’imprudente sottise des victimes que sur l’habileté du meurtrier.
En fait, seules deux ruses stricto sensu sont présentées dans le Prince. La première apparaît au chapitre VII (« Des monarchies nouvelles que l’on acquiert par les armes des autres et la fortune »). Il s’agit de la nomination de Remirro de Orco à la tête de la Romagne. L’autre figure au chapitre XIX : il s’agit de la manière dont Septime Sévère s’est débarrassé de ses rivaux.
2) Les deux ruses
Ayant soumis cette province par la force, Cesare Borgia y installe pour gouverneur son plus cruel lieutenant, le fameux Remirro de Orco, qui s’emploie, avec une brutalité sanglante, à réduire toutes les poches de résistance. Après quelque temps, Borgia revient en Romagne et tient un lit de justice. Inévitablement, un habitant, plus brave ou plus fou que les autres, ose porter plainte devant le duc contre les atrocités commises par de Orco. Feignant l’ignorance de tels crimes, le duc fait mettre son second aux fers et dépêche une enquête qui conclut à la culpabilité du prévenu. « Ayant saisi l’occasion sur ce point, un matin à Cesena il le fit mettre en deux morceaux sur la place […]. La férocité d’un tel spectacle rendit le peuple à la fois satisfait et stupéfait. » Résumons : par cette seule ruse, Borgia a pacifié la Romagne, passe dorénavant pour un prince juste auprès de ses sujets, et en prime s’est débarrassé d’un second qui, à terme, aurait pu devenir gênant ou menaçant. D’une pierre trois coups. Chapeau bas.
L’autre ruse, celle du chapitre XIX, explique comment Sévère, proclamé empereur à Rome, devait composer avec deux rivaux, l’un (Niger) proclamé empereur par les légions d’Asie, et Albin (stationné avec ses troupes en Europe occidentale), autre aspirant à l’empire. Sévère convainquit Albin, sous promesse d’empire partagé, de marcher avec lui contre Niger. Sitôt ce dernier écarté, Sévère n’eut évidemment rien de plus pressé que de trahir son allié et de le tuer.
3) Dans quels cas recourir à la ruse ?
Machiavel semble bien faire l’éloge de cette ruse ; au chapitre VII, surtout, chiffre hautement symbolique à la Renaissance. Il désigne la complétude (Dieu a créé le monde en sept jours, il existe sept vertus, sept sciences et sept planètes…). C’est le chiffre de l’accomplissement au sens où l’on parle, par exemple, d’un pianiste « accompli ». Notons encore que l’arcane majeure VII d’un jeu de Tarots est celle du Char triomphal. On peut comprendre que pour Machiavel, la ruse parachève le prince et lui fait atteindre la complétude, la perfection ; mais en même temps, il convient de remarquer que ce chapitre VII est le dernier à être annoncé dans le chapitre I (qui forme une sorte d’introduction générale), et dans ce sens, il constitue la fin de la première partie du livre. Entre-temps, parmi les vertus du prince, Machiavel a loué la constance (chapitre II), la prudence et la prévoyance (chapitre III), l’intelligence stratégique (chapitre IV), la détermination (chapitre V), la vaillance et la force (chapitre VI). La ruse achève et orne, comme la pierre de faîte au sommet d’une pyramide, mais ne peut tenir lieu de socle ou d’assise. Un prince lucide ne s’en remettra pas à elle.
Eloge de la ruse, donc, mais éloge tardif et mesuré, d’autant qu’il figure dans un chapitre intitulé : « Des monarchies nouvelles que l’on acquiert par les armes des autres et la fortune » or Machiavel consacre ultérieurement deux chapitres (XII et XIII) à convaincre que le Prince ne doit jamais s’en remettre aux armes d’autrui, si du moins il peut l’éviter. Cesare Borgia lui-même « entra en Romagne avec des armes [armées] auxiliaires [françaises] et prit avec elles Imola et Forlì. Mais ensuite, de telles armes ne lui semblant pas sûres, il se tourna vers les mercenaires […] et il prit à sa solde les Orsini et les Vitelli. Les trouvant ensuite douteuses, déloyales, et périlleuses à manier, il les supprima et se tourna vers des armes qui lui fussent propres. » (XIII). Orsini et Vitelli dont Borgia se débarrassera ensuite par la ruse narrée au chapitre VII. Autrement dit : la ruse sert beaucoup pour s’émanciper des situations de dépendances que la prévoyance et la prudence devraient, en principe, permettre d’éviter – mais auxquelles on est parfois réduit contre son gré.
Si l’on compare maintenant Cesare Borgia et Sévère, l’on remarque qu’ils firent tous deux usage de leur (unique) ruse au début de leur carrière, alors qu’ils n’étaient pas bien établis, et ces deux ruses ont le même but : permettre à leur auteur de se passer de forces d’appoint pour voler de ses propres ailes. Par ailleurs, ces deux personnages sont qualifiés par Machiavel « d’exceptionnels », un honneur que seul Ferdinand d’Aragon partage (XXI). À tous points de vue, Machiavel semble suggérer que la ruse est peut-être la plus haute qualité du Prince. C’est peut-être même à cette qualité qu’on reconnaît le prince ; mais il en use avec parcimonie, dans des moments précis, et pour quitter la dépendance dans laquelle il se trouve.
A cette figure du prince rusé, Machiavel oppose d’ailleurs, dès le chapitre VI et en quelque sorte « par avance », une figure bien différente, celle du prince qui acquiert une monarchie nouvelle « par ses propres armes et sa vaillance ». Il mentionne notamment Moïse, Cyrus, Romulus et Thésée, et les désigne comme des « prophètes armés ». Non seulement ces Princes n’ont pas besoin de ruse pour garder leur place, mais encore, précise Machiavel, « ceux qui […] deviennent princes par les voies de la vaillance, acquièrent difficilement le pouvoir, mais le gardent facilement » (VI). Par contraste, « ceux qui grâce à la fortune seulement deviennent princes, de simples particuliers qu’ils étaient, le deviennent sans grande peine, mais en ont beaucoup pour se maintenir » (VII). En somme, la ruse apparaît comme une solution de facilité, qui sur le long terme pose peut-être plus de problèmes qu’elle n’en résout, puisqu’elle propulse l’individu sur le trône avant qu’il n’ait assuré à son pouvoir des fondements solides.
II. Le prince, maître des apparences
1) Le projet central du Prince
Ces dernières remarques permettent de dégager les deux questions centrales du Prince. Comment s’emparer du pouvoir ? Une fois au pouvoir, comment s’y maintenir ? Ces deux questions reçoivent des réponses, en quelque sorte, inversement proportionnelles : plus il a été facile d’arriver au pouvoir, plus il sera difficile d’y rester. La seule exception à cette règle est indiquée dès les premières pages, au chapitre II : « pour les Etats héréditaires et accoutumés à la lignée de leur prince, il y a de bien moindres difficultés à les conserver que pour les nouveaux, parce qu’il suffit de ne pas négliger les institutions de ses ancêtres et puis de temporiser avec les événements ». Autrement dit : sauf bourde monumentale, le prince héritier n’a guère de souci à se faire. Le problème de la conquête et de l’exercice du pouvoir se pose essentiellement – et peut-être uniquement – pour les fondateurs de dynasties.
Si seulement, étant un prince fraîchement établi, on pouvait avoir tous les avantages du prince « ancien » (issu d’une lignée bien établie)… Eh bien, justement, Machiavel s’est avisé de cette question : « Les choses susdites », écrit-il au chapitre XXIV (presque à la fin de son livre), « si elles sont sagement observées, font paraître ancien un nouveau prince, et le rendent aussitôt plus sûr et plus solide dans son pouvoir que s’il y avait vieilli ».
« Paraître ». Nous y voilà. Dans un sens, tout l’ouvrage est destiné à rendre le prince maître des apparences.
2) Pourquoi paraître ?
Qu’on lise le Prince avec un peu d’attention, en particulier les chapitres XV à XIX, et on verra que, pour Machiavel, la faculté de paraître autre qu’il n’est (donc de surprendre ses adversaires, de leur couper l’herbe sous le pied, de les forcer à réagir dans l’urgence – et en définitive les pousser à la faute) constitue une qualité fondamentale du prince. Elle lui assure une puissance certaine sur les sujets. Dans le terrible chapitre XVIII, on peut lire : « il est nécessaire [au prince] de savoir bien farder cette nature [déloyale] et d’être un grand simulateur et dissimulateur : les hommes sont si simples et obéissent si bien aux nécessités présentes, que celui qui trompe trouvera toujours quelqu’un qui se laissera tromper. » Il va sans dire que, pour se faire obéir, une telle tromperie est un moyen beaucoup plus subtil, et tout aussi efficace, que la brutalité, d’autant qu’elle n’occasionne pas de rancunes inextinguibles.
Outre cet instrument de pouvoir, la maîtrise des apparences se trouve rendue indispensable en vertu d’un autre argument. Selon le principe de réalisme et d’efficacité qui polarise tout l’ouvrage, Machiavel écrit avec netteté (XVIII) : « il y a deux façons de combattre : l’une avec les lois, l’autre avec la force ; la première est propre à l’homme, la deuxième aux bêtes. Mais, parce que très souvent la première ne suffit pas, il convient de recourir à la seconde. […] Il faut comprendre qu’un prince, et surtout un nouveau prince, ne peut observer toutes les choses pour lesquelles les hommes sont jugés bons, étant souvent contraint, pour maintenir son pouvoir, d’agir contre sa parole, contre la charité, contre l’humanité, contre la religion. Aussi faut-il qu’il ait un esprit disposé à tourner selon ce que les vents de la fortune et les variations des choses lui commandent, et, comme je l’ai dit plus haut, ne pas s’écarter du bien s’il le peut, mais savoir entrer dans le mal, y étant contraint. »
La pression des circonstances suspend la morale ; mais, semble nous dire Machiavel, il faut savoir ce que l’on veut. Si l’on veut être prince, il faut s’attendre à devoir commettre des horreurs. Si l’on ne peut s’y résoudre, alors il vaut mieux céder la place. La politique se distingue du Club Med. Au-delà de cette première leçon, cette même partie du livre (XV-XIX) en porte une seconde : le prince doit à tout prix éviter « le mépris et la haine » de ses sujets. Ce point apparaît tout aussi indispensable que de savoir se plier aux circonstances, et Machiavel va jusqu’à écrire avec une netteté étonnante (XIX) : « si [le peuple] lui est hostile et l’a en haine, [le prince] doit craindre tout et tout le monde. Les Etats bien ordonnés et les princes sages ont soigneusement pensé […] à satisfaire le peuple et à le tenir content ; car c’est l’un des problèmes les plus importants que rencontre un prince. » De même au chapitre IX : « in est nécessaire pour un prince d'avoir l'amitié du peuple; autrement il n'a pas de remède dans l'adversité. » Il faut donc éviter la colère du peuple, et pour cela le prince devrait, autant que possible, manifester les vertus morales : générosité, loyauté, honnêteté, etc.
Pris entre l’étau des circonstances et la nécessité de plaire à son peuple, le prince a donc fort peu de marge de manœuvre, et se voit, qu’il le veuille ou non, réduit à l’hypocrisie : « Pour un prince, donc, il n’est pas nécessaire d’avoir en fait toutes les qualités susdites, mais il est tout à fait nécessaire de paraître les avoir » (XVIII). S’il ne parvient pas à paraître ainsi, il succombera aux périls intérieurs et encourra la colère du peuple ; s’il ne parvient pas à faire le mal en temps voulu, il succombera aux périls extérieurs et sera défait par ses ennemis.
3) L’organisation de l’Etat machiavélien
Répondra-t-on que paraître hypocrite rend méprisable et odieux aux yeux du peuple ? C’est vraiment se leurrer sur les capacités mentales et morales des gens, réplique Machiavel. « Chacun a la capacité de voir, mais peu celle de ressentir [ de comprendre]. Chacun voit ce que vous paraissez, peu ressentent ce que vous êtes. Ce petit nombre n’ose pas s’opposer à l’opinion du grand nombre, qui a la majesté de l’Etat pour le soutenir » (XVIII). Les rares intellectuels qui, parmi les sujets, comprennent le caractère réel de leur prince, comprennent également très bien qu’ils sont trop peu nombreux pour s’opposer à lui s’il a le soutien populaire ; et le prince avisé le sait bien : il cherchera donc plutôt le soutien du peuple que celui de l’élite intellectuelle et morale.
Pour résumer : un Etat bien ordonné, explique Machiavel dans un saisissant contraste avec les Grecs (Platon et Aristote surtout), ne s’organise pas sous la forme d’un gouvernement d’experts dirigeant selon la science un peuple ignorant (donc à bon droit « gouverné », « dirigé » au sens étymologique de ces termes) ; mais au contraire, il s’appuie sur la masse du peuple (ces imbéciles qui ne voient pas la méchanceté du prince derrière son apparente moralité) pour tenir en bride les « éminences grises », toujours susceptibles de comploter. Un Etat efficace fuit la technocratie, et recourt à la démagogie.
III. Le prince, esprit lucide entre tous
Maître des illusions, spécialiste du paraître (on dirait aujourd’hui de la « communication »), le prince doit évidemment, pour sa part, résister aux apparences trompeuses. A la crédulité du peuple s’oppose la prévoyance et la prudence, exposées au chapitre III. Machiavel explique que lorsque l’on perçoit les maux de loin, il est possible d’y remédier correctement. Cette précision de jugement apparaît donc comme l’une des qualités fondamentales du prince.
Cette prévoyance, cette lucidité, ne peuvent exister qu’à la condition que le prince ait une expérience de terrain. Machiavel insiste explicitement à cinq reprises sur ce point.
Au chapitre III, il explique que le prince doit vivre à proximité de ses sujets. C’est le meilleur moyen de conserver ses nouvelles colonies : « en y habitant, on voit naître les désordres, et on peut promptement y remédier ».
Le chapitre XIV, lui, est tout entier destiné à faire la louange de l’expérience de terrain, et à insister sur la nécessité pour le prince de bien connaître son pays, sa géographie, ses accidents de terrain, son climat.
Au chapitre XV, Machiavel précise nettement que son impératif d’efficacité (« écrire des choses utiles ») l’a conduit à préférer « la vérité effective des choses que l’idée que l’on s’en fait. »
Enfin, nous avons déjà insisté (dans ce cours) sur les chapitres XXII (sur les ministres) et XXIII (sur les flatteurs).
Tous ces conseils se résument à un seul : le prince doit, autant que possible, régler sa conduite sur ce qui est, plutôt que sur ce qui devrait être. Pour gouverner, mieux vaut s’en remettre à la science et à la technique qu’aux modèles fournis par la morale, l’imagination ou l’utopie. Ce réalisme par-delà les apparences ou les images permet de gagner un coup d’avance sur les autres (qui, eux, perdent ce temps à se complaire à ces fables) ; de sorte que, par la lucidité, on parvient à entrer dans une temporalité légèrement décalée, légèrement « en avance sur son temps », d’où on peut agir (librement), contraignant les autres à seulement réagir.
En totale rupture avec les Anciens, pour qui la philosophie politique est indissociable de l’éthique et d’une méditation sur le meilleur régime (comme la menèrent Platon, Aristote ou saint Augustin), Machiavel estime tout au contraire que le gouvernant doit se fonder sur une science politique, avec l’efficacité pour seul souci. Par ce déplacement des soucis, qui conduit à une nouvelle appellation de la discipline, on voit ici la modernité totale de Machiavel, et sa profonde actualité. À bien des égards, nos gouvernants actuels ne s’intéressent qu’à l’efficacité de leur action, sans se poser la question de la moralité.
En conclusion, il semble que le prince machiavélien n’est peut-être pas nécessairement machiavélique – la ruse ne s’avère nécessaire que pour quitter la dépendance des armes d’autrui. En revanche, il lui faut impérativement être prévoyant et lucide. En cela, Machiavel n’est pas très éloigné d’Aristote, qui plaçait déjà la prudence au centre de l’art politique. Du reste, il est nécessaire au prince de savoir conserver une liberté de manœuvre, et il lui faut pour cela être maître des apparences.
Pourtant, comme nous l’avons remarqué, la ruse « emblématique » du prince ne saurait faire oublier ces autres qualités primordiales que sont la vaillance et la force.
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par Jérôme Coudurier-Abaléa
publié dans :
Etudes d'oeuvres intégrales
Pour rappel, le texte intégral de l’œuvre traduit en français est disponible ici. Une version en italien est disponible ici.
Echapper aux situations périlleuses, premier devoir du prince, peut s’opérer par la « virtù », mot toscan que l’on peut traduire par « mérite », « vaillance » ou encore « valeur » (de racine latine virtu, la force virile). Le chapitre VI du Prince traite des conquêtes que l’on fait par sa propre « virtù », c’est-à-dire des cas où la monarchie nouvelle est fondée par un prince nouvellement arrivé au pouvoir. Machiavel y écrit : « la nature des peuples est changeante ; et il est facile de les persuader d’une chose, mais difficile de les maintenir en cette persuasion. Aussi faut-il être organisé de façon telle que, lorsqu’ils ne croient plus, on puisse les faire croire de force. Moïse, Cyrus, Thésée et Romulus n’auraient pas pu leur faire observer longuement leurs institutions, s’ils avaient été désarmés. De même arriva-t-il à notre époque au frère Jérôme Savonarole, qui s’effondra dans ses nouvelles institutions dès que la foule commença à ne plus croire en lui ; et il n’avait pour sa part aucun moyen de tenir assurés ceux qui avaient cru en lui, ni de faire croire les incrédules. »
Moïse et les autres grands exemples présentés par Machiavel sont ces « prophètes armés » qui possèdent la vaillance – à la différence d’Agathocle (voir ce cours), qui, lui, n’a que de la scélératesse. De plus, par cette vaillance, ils savent conquérir la première place – à la différence de ceux qui y parviennent par les armes d’autrui ou par la fortune, comme Cesare Borgia, et qui doivent recourir à la ruse pour s’émanciper et exercer leur propre autorité. (Sur Jérôme Savonarole, voir ce cours.)
Encore une fois, persuader, convaincre, ruser, tromper ne suffit pas. Les gens changent aisément de conviction ou de suffrage, pour une raison simple : « les hommes changent volontiers de maître en croyant trouver mieux. » Aussi faut-il savoir forcer autrui.
Dès le chapitre III, Machiavel est d’une lumineuse clarté sur le recours à la force : « l’on doit soit cajoler les hommes, soit les anéantir ; en effet ils se vengent des offenses légères, mais avec les graves, ils ne le peuvent pas » (trad. Fournel et Zancarini). Machiavel conclut : « aussi ne faut-il jamais maltraiter personne, à moins qu’on ne lui ôte entièrement le pouvoir de se venger. » Machiavel n’accepte pas de demi-mesure en ces matières. Quand on use de la violence, il faut y aller sans détour. Cette démesure s’exprime sous de multiples formes dans le Prince. C’est ainsi que Machiavel indique que, lorsqu’on conquiert un Etat, il faut s’assurer « que la lignée de leur ancien prince soit éteinte », sous peine de voir quelques temps plus tard resurgir un héritier légitime qui souffle la place (III et IV). Il ajoute, sur le même ton, que « la guerre n’est [jamais] évitée, mais différée au profit d’autrui ». qu’on n’évite jamais la guerre, mais qu’on la diffère à l’avantage de l’adversaire (III). Il note encore que « celui qui devient maître d’une ville habituée à vivre libre et ne la détruit pas s’attende à être défait par elle ; car elle a toujours pour soutien, dans sa révolte, le nom de la liberté et ses anciennes institutions, qui ne s’oublient ni du fait du temps ni des bienfaits reçus […] de sorte que la voie la plus sûre est de les détruire. »
On pourrait redouter que la guerre ne fût un grand embarras pour le prince, qui y risque sa vie et y perd ses finances. Opinion de bon sens, en apparence. Machiavel, pour sa part, instruit une thèse toute contraire. Paradoxalement, à ses yeux, la paix constitue un état plus dangereux que la guerre : « un […] prince ne peut se fonder sur ce qu’il voit en temps de paix, lorsque les citoyens ont besoin de l’Etat, car chacun s’empresse alors, chacun promet, et tous veulent mourir pour lui, lorsque la mort est lointaine ; mais, dans les temps contraires, quand l’Etat a besoin des citoyens, alors on en trouve peu » (IX). En écho, au chapitre XVII, il écrira encore : « Tant que vous leur [aux sujets] faites du bien, ils sont tout à vous, vous offrent leur richesse, leurs biens, leur vie et leurs enfants […] quand le besoin est éloigné. Mais, quand celui-ci s’approche de vous, il se détourne. Le prince qui s’est entièrement fondé sur leurs paroles, se trouvant dépourvu de tout préparatif, s’effondre. » La paix est le temps des conjurations, signale encore l’auteur (XIX) ; c’est aussi celui des flatteurs (XXIII) ; c’est encore celui d’une insouciance irréfléchie, qui confine à l’irresponsabilité : certains princes, « n’ayant jamais pensé en des périodes de calme qu’elles pouvaient changer (ce qui est un défaut commun des hommes, de ne pas tenir compte, dans la bonace, de la tempête), quand vinrent ensuite des temps contraires, ils pensèrent à fuir et non à se défendre » (XXIV).
En somme, la paix constitue une illusion politique, aux effets funestes, parce que le prince se croit plus fort et mieux entouré qu’il ne l’est en fait. Machiavel ne croit pas aux rêveries de paix universelle. Au nom d’un réalisme qui envisage la guerre comme un moment normal et inévitable de la politique, l’auteur prévient encore, à demi-mot : si vous n’êtes pas prêt à faire le mal, n’entrez pas en politique ; et si vous y êtes prêt, alors vous devrez mentir au peuple, et le cas échéant recourir à la violence contre lui.
On peut dire qu’il s’agit d’un changement de repère complet. Les Anciens (surtout Platon et Aristote) étudient le phénomène politique dans le cadre quasi exclusif de la paix. Le problème qu’ils s’efforcent de résoudre se formule ainsi : comment gouverner des citoyens libres lorsque aucun danger ne les menace ? Pour eux, la guerre ne peut se présenter qu’en dernier recours et Thucydide s’indigne de voir une grande puissance comme Athènes susciter des événements qui contribuent à exciter la haine, préparant cette « guerre mondiale » que fut la guerre du Péloponnèse. Pour Machiavel, c’est exactement le contraire. La paix se présente comme un équilibre précaire, toujours porteur d’une guerre larvée, latente, toujours prête à éclater.
Raison pour laquelle il réserve les chapitres centraux du Prince à la question des armées (chapitres XII à XIV). L’éducation du prince se limite à la discipline militaire et à la connaissance de la géographie physique : « Un prince ne doit donc avoir d’autre objet ni d’autre pensée ni choisir d’autre chose quant à son métier, hors de la guerre, des institutions et de la discipline militaires ; car c’est le seul métier qui convienne à qui commande. […] Aussi un prince qui n’entend rien à l’armée […] ne peut être estimé de ses soldats, ni avoir confiance en eux » (XIV).
C’est dans la guerre que la vérité se révèle, que les masques tombent, que les ennemis montrent leur vrai visage. Machiavel ne croit pas que la société parfaite doive être pacifique, ni que la guerre soit mauvaise par nature. À l’en croire, il est même extrêmement souhaitable d’exercer la force, ne serait-ce que pour connaître sa propre valeur. Il va jusqu’à écrire explicitement : « un prince sage doit […] nourrir astucieusement quelque inimitié contre lui afin que, l’ayant écrasée, il s’ensuive pour lui une grandeur plus haute » (XX). On n’est pas loin de la figure du pompier pyromane ; et l’on frise le crime d’Etat.
Brutalité démesurée, paix trompeuse, guerre nécessaire, voire souhaitable… L’ambiance n’est guère agréable. Cette atmosphère de violence et de méchanceté ne fait que s’accentuer lorsque l’on constate que Machiavel semble encourager l’usage résolu de la force. Plus exactement, il existe, aussi paradoxal que cet oxymore puisse paraître, un « bon usage des cruautés […] : celles qu’on fait d’un coup, par nécessité de sécurité » (VIII). Il y a de quoi frémir ! Prêt à « entrer dans le mal » (voir ce cours), le prince machiavélien semble dans un sens très machiavélique : les sujets ont le sentiment de vivre libre aussi longtemps qu’ils servent de bon gré la politique du prince : mais pourvu qu’ils aillent contre lui, le prince n’hésitera pas à déchaîner la violence contre eux, ou à les précipiter dans les batailles. Illusoire gouvernement, vraie tyrannie.
En fait, cette interprétation signale une lecture hâtive. Machiavel poursuit son chapitre VIII : « Qui fait différemment [du bon usage des cruautés], soit par timidité, soit par mauvais calcul, est toujours contraint de tenir le couteau à la main, et il ne peut jamais se fonder sur ses sujets, ceux-ci ne pouvant, à cause de ses violences récentes et continues, être sûrs de lui. Car les violences doivent être faites toutes à la fois, afin que, les goûtant moins longtemps, elles fassent moins de mal ; les bienfaits doivent être faits peu à peu, afin qu’on les savoure mieux. » Machiavel ajoutera, chapitre XIX : « les princes doivent faire administrer par d’autres les affaires dommageables, par eux-mêmes les affaires qui procurent la reconnaissance. »
La violence aux yeux de Machiavel apparaît comme un mal nécessaire en politique ; il faut s’y résoudre, et s’y tenir. Cette règle ne connaît aucune exception pour Machiavel. Ainsi en politique étrangère : au chapitre XXI, Machiavel montre que le prince doit se comporter en véritable ami en et véritable ennemi, en prenant parti dans les conflits tiers, la neutralité ne menant qu’à la ruine ou au discrédit. De même dans les affaires intérieures : les chapitres XXIV et XXV s’efforcent de montrer qu’il existe un parallélisme entre la fermeté de caractère du prince, et le fait de tenir « fermement » ses Etats, autrement dit d’établir un pouvoir stable. Au-delà de la seule conquête du pouvoir, qui peut relever d’un heureux hasard ou d’une ruse hardie, le prince doit parvenir à se stabiliser au sommet ; pour cela, il ne possède aucune autre arme que sa propre volonté (il doit, encore une fois, « savoir ce qu’il veut »).
Dans une page particulièrement inspirée, Machiavel formule cette double nécessité dans une allégorie frappante : « Un prince étant donc obligé de savoir bien user de la bête, il doit parmi elles choisir le renard et le lion, car le lion ne se défend pas des pièges, le renard ne se défend pas des loups. Il faut donc être renard pour connaître les pièges et lion pour effrayer les loups. Ceux qui s’en tiennent simplement au lion n’y entendent rien. » On pourrait ajouter : et ceux qui s’en tiennent au renard manquent de carrure. Machiavel appelle « virtù » cette détermination, ce mérite, cette vaillance, qualité majeure du prince. Elle lui donne la bravoure au combat, la force de tenir tête à des ennemis puissants et nombreux, la majesté. Elle permet même d’accomplir des tâches quasi-surhumaines, et le Prince fourmille d’exemples à ce sujet. Nous en examinons deux plus en détail.
Le premier exemple est celui des lois nouvelles. Machiavel insiste à plusieurs reprises sur le fait que changer les lois est une tâche extrêmement périlleuse, qui ne devrait jamais être entreprise lorsque le Prince hérite de ses Etats (II), et qui devrait être exercée au minimum lorsqu’il conquiert un Etat nouveau (III) : c’est même un impératif aussi essentiel que d’éteindre la lignée de l’ancien prince. Machiavel précise, au chapitre VI : « l’on doit considérer qu’il n’y a pas de chose plus difficile à entreprendre et plus incertaine à réussir ni plus périlleuse à conduire que de prendre l’initiative pour introduire de nouvelles institutions. Car celui qui les introduit a pour ennemis tous ceux qui profitent des anciennes institutions, et il trouve de tièdes défenseurs en ceux à qui profiteraient de nouvelles. » Qui peut réussir un tel tour de force ? Eh bien, justement, ceux qui détiennent cette force, la « virtù », à l’image des « prophètes armés ».
Second exemple, celui de la conjuration : selon Machiavel (XIX), les complots réussissent rarement, puisque l’un des comploteurs trouve souvent plus avantageux d’obtenir les faveurs du prince en dénonçant ses complices qu’en espérant le renverser par la conjuration ; mais, précise Machiavel un peu plus loin dans le chapitre, « de tels meurtres, [quand] ils procèdent de la délibération d’un esprit obstiné, ne peuvent être évités par les princes ». Autrement dit, la conspiration peut réussir si le traître est doté de la « virtù ».
Ce ne sont là que deux exemples. En fait, dans la pensée machiavélienne, la « virtù » permet de triompher pratiquement de tous les obstacles. Grâce à elle, par exemple, le prince peut faire supporter les sévérités d’un long siège à ses sujets (fin du chapitre VIII). Au chapitre XXI, sur « Ce qui convient au prince pour qu’il soit estimé », Machiavel explique que la « virtù » inspire aux prince des ambitions exceptionnelles, et le désir de « grandes entreprises », qui d’une part forcent le respect du peuple dans les affaires intérieures, et d’autre part, comme le montre l’exemple de Ferdinand d’Aragon, elle l’entraîne de conflit en conflit de telle manière « qu’il n’a jamais […] donné aux hommes le temps de pouvoir agir calmement contre lui. » On retrouve ici le thème de la temporalité particulière au prince, qui doit déjà, par sa lucidité, disposer d’un coup d’avance sur ses adversaires. Il s’agit, parce qu’on ne cesse de s’élancer dans des actions libres, de forcer les autres à réagir dans l’urgence et sans réflexion (voir ce cours).
Enfin, et surtout, la « virtù » permet enfin au prince de se faire aimer du peuple, élément décisif ainsi qu’on l’a vu dans ce cours. « Le prince » écrit Machiavel au début du chapitre XIX, « doit […] s’ingénier que l’on perçoive dans ses actions de la grandeur, du courage, de la gravité et de la fermeté ; quant aux affaires privées de ses sujets, il lui faut vouloir que la sentence soit irrévocable ; et se maintenir en cette opinion de sorte que nul ne pense à le tromper ni à le circonvenir. Le prince qui donne cette image de lui-même est fort réputé : contre qui a de la réputation, il est difficile de conspirer, difficile de l’attaquer, pourvu qu’on sache qu’il est […] révéré par les siens. »
On voit alors pourquoi la tâche du prince est si complexe : pour assurer son pouvoir, il doit tenir ferme face à un peuple dont on a déjà souligné, ci-dessus, le caractère changeant et inconstant. Entre le prince et son peuple, la différence de tempérament creuse un abîme dont on ne voit pas comment il sera possible de le surmonter sans recourir à une brutalité que le peuple n’apprécie certainement pas ; et en même temps, il faut se garder d’être haï par le peuple. Comment débrouiller les fils de ces contradictions ?
Toute la difficulté, pour le prince, est de savoir punir (donc d’employer la force) sans se faire haïr, ainsi que Machiavel l’exprime au chapitre XVII, lorsqu’il cherche à montrer qu’il est préférable d’être craint qu’aimé. Or cette difficulté, pour Machiavel, n’est qu’apparente. S’interrogeant, au chapitre VIII, sur la raison pour laquelle Agathocle n’eut jamais, en dépit de ses cruautés, à affronter de conjurations, Machiavel remarque que ce tyran fit « bon usage » de la cruauté.
Si nous tentons de dépasser l’expression que Machiavel emploie délibérément pour choquer le lecteur (et lui faire prendre conscience que tous les princes, tyrans ou non, se montrent un jour ou l’autre cruels), que découvrons-nous ? Que, pour l’auteur, il est très important de frapper ; mais qu’il ne faut pas frapper n’importe qui, n’importe quand, n’importe comment.
La violence, comme on l’a vu, doit s’exercer d’un seul coup. Elle doit en outre être exercée dès le début, pour assurer l’autorité. Machiavel ajoute deux interdits catégoriques : le prince « arrivera toujours [à se garder de la haine] pourvu qu’il s’abstienne des biens de ses […] sujets et de leurs femmes. S’il lui faut cependant s’en prendre à la vie de quelqu’un, il faut le faire à condition qu’il y ait une justification convenable et une cause manifeste ; mais surtout s’abstenir du bien d’autrui car les hommes » ajoute Machiavel dans un moment d’atroce lucidité, « oublient plus vite la mort de leur père que la perte de leur patrimoine ». L’interdit est d’autant plus catégorique que, si l’on met le doigt dans l’engrenage, la rapine se transforme en cercle vicieux : « les motifs d’enlever son bien à autrui ne manquent jamais ; et toujours celui qui commence à vivre de brigandage trouve des motifs de prendre le bien d’autrui ». On se voulait prince, et on finit bandit. Ce dérapage n’était pas le but escompté.
En somme : la violence, d’accord, à condition qu’elle soit justifiée, proportionnée et surtout appliquée rapidement. Machiavel en donne un exemple précis au début du chapitre XVII : « Cesare Borgia était jugé cruel ; néanmoins sa cruauté avait restauré la Romagne, l’avait unifiée, l’avait ramenée en paix et en confiance […] Aussi un prince ne doit-il pas se soucier du mauvais renom de cruel, pour maintenir ses sujets dans l’union et la confiance. Car, avec très peu d’exemples, il sera plus miséricordieux que ceux qui, par excès de pitié, laissent se développer les désordres d’où naissent meurtres et brigandages : car ceux-ci nuisent d’ordinaire à une collectivité tout entière, alors que les exécutions venant du prince nuisent à un individu. » Le but de la violence régalienne tient tout entier dans la nécessité d’éviter un mal plus grand. Mieux encore : au chapitre XXI, consacré à « ce qui convient au prince pour qu’il soit estimé », Machiavel écrit : « il doit encourager ses citoyens à pouvoir exercer paisiblement leurs métiers, dans le commerce, l’agriculture [etc.] ». Paisiblement ! alors qu’il n’a été question que de guerre ! La visée de la violence serait donc son contraire.
C’est avec, à l’esprit, l’amour du peuple et la paix du pays que le prince se montrera inflexible envers les bandits. Difficile, dans ces conditions, de voir en Machiavel le pousse-au-crime hypocrite que certains se sont complus à imaginer. La violence doit rester un recours exceptionnel, mesuré, justifié et pondéré. Une telle pondération implique de la prudence et de la prévoyance. C’est, en définitive, vers ces qualités que le prince machiavélien doit s’orienter.
Cours n°3
La force et la virtù
La force et la virtù
Echapper aux situations périlleuses, premier devoir du prince, peut s’opérer par la « virtù », mot toscan que l’on peut traduire par « mérite », « vaillance » ou encore « valeur » (de racine latine virtu, la force virile). Le chapitre VI du Prince traite des conquêtes que l’on fait par sa propre « virtù », c’est-à-dire des cas où la monarchie nouvelle est fondée par un prince nouvellement arrivé au pouvoir. Machiavel y écrit : « la nature des peuples est changeante ; et il est facile de les persuader d’une chose, mais difficile de les maintenir en cette persuasion. Aussi faut-il être organisé de façon telle que, lorsqu’ils ne croient plus, on puisse les faire croire de force. Moïse, Cyrus, Thésée et Romulus n’auraient pas pu leur faire observer longuement leurs institutions, s’ils avaient été désarmés. De même arriva-t-il à notre époque au frère Jérôme Savonarole, qui s’effondra dans ses nouvelles institutions dès que la foule commença à ne plus croire en lui ; et il n’avait pour sa part aucun moyen de tenir assurés ceux qui avaient cru en lui, ni de faire croire les incrédules. »
Moïse et les autres grands exemples présentés par Machiavel sont ces « prophètes armés » qui possèdent la vaillance – à la différence d’Agathocle (voir ce cours), qui, lui, n’a que de la scélératesse. De plus, par cette vaillance, ils savent conquérir la première place – à la différence de ceux qui y parviennent par les armes d’autrui ou par la fortune, comme Cesare Borgia, et qui doivent recourir à la ruse pour s’émanciper et exercer leur propre autorité. (Sur Jérôme Savonarole, voir ce cours.)
Encore une fois, persuader, convaincre, ruser, tromper ne suffit pas. Les gens changent aisément de conviction ou de suffrage, pour une raison simple : « les hommes changent volontiers de maître en croyant trouver mieux. » Aussi faut-il savoir forcer autrui.
I. L’usage de la violence dans le Prince
Dès le chapitre III, Machiavel est d’une lumineuse clarté sur le recours à la force : « l’on doit soit cajoler les hommes, soit les anéantir ; en effet ils se vengent des offenses légères, mais avec les graves, ils ne le peuvent pas » (trad. Fournel et Zancarini). Machiavel conclut : « aussi ne faut-il jamais maltraiter personne, à moins qu’on ne lui ôte entièrement le pouvoir de se venger. » Machiavel n’accepte pas de demi-mesure en ces matières. Quand on use de la violence, il faut y aller sans détour. Cette démesure s’exprime sous de multiples formes dans le Prince. C’est ainsi que Machiavel indique que, lorsqu’on conquiert un Etat, il faut s’assurer « que la lignée de leur ancien prince soit éteinte », sous peine de voir quelques temps plus tard resurgir un héritier légitime qui souffle la place (III et IV). Il ajoute, sur le même ton, que « la guerre n’est [jamais] évitée, mais différée au profit d’autrui ». qu’on n’évite jamais la guerre, mais qu’on la diffère à l’avantage de l’adversaire (III). Il note encore que « celui qui devient maître d’une ville habituée à vivre libre et ne la détruit pas s’attende à être défait par elle ; car elle a toujours pour soutien, dans sa révolte, le nom de la liberté et ses anciennes institutions, qui ne s’oublient ni du fait du temps ni des bienfaits reçus […] de sorte que la voie la plus sûre est de les détruire. »
On pourrait redouter que la guerre ne fût un grand embarras pour le prince, qui y risque sa vie et y perd ses finances. Opinion de bon sens, en apparence. Machiavel, pour sa part, instruit une thèse toute contraire. Paradoxalement, à ses yeux, la paix constitue un état plus dangereux que la guerre : « un […] prince ne peut se fonder sur ce qu’il voit en temps de paix, lorsque les citoyens ont besoin de l’Etat, car chacun s’empresse alors, chacun promet, et tous veulent mourir pour lui, lorsque la mort est lointaine ; mais, dans les temps contraires, quand l’Etat a besoin des citoyens, alors on en trouve peu » (IX). En écho, au chapitre XVII, il écrira encore : « Tant que vous leur [aux sujets] faites du bien, ils sont tout à vous, vous offrent leur richesse, leurs biens, leur vie et leurs enfants […] quand le besoin est éloigné. Mais, quand celui-ci s’approche de vous, il se détourne. Le prince qui s’est entièrement fondé sur leurs paroles, se trouvant dépourvu de tout préparatif, s’effondre. » La paix est le temps des conjurations, signale encore l’auteur (XIX) ; c’est aussi celui des flatteurs (XXIII) ; c’est encore celui d’une insouciance irréfléchie, qui confine à l’irresponsabilité : certains princes, « n’ayant jamais pensé en des périodes de calme qu’elles pouvaient changer (ce qui est un défaut commun des hommes, de ne pas tenir compte, dans la bonace, de la tempête), quand vinrent ensuite des temps contraires, ils pensèrent à fuir et non à se défendre » (XXIV).
En somme, la paix constitue une illusion politique, aux effets funestes, parce que le prince se croit plus fort et mieux entouré qu’il ne l’est en fait. Machiavel ne croit pas aux rêveries de paix universelle. Au nom d’un réalisme qui envisage la guerre comme un moment normal et inévitable de la politique, l’auteur prévient encore, à demi-mot : si vous n’êtes pas prêt à faire le mal, n’entrez pas en politique ; et si vous y êtes prêt, alors vous devrez mentir au peuple, et le cas échéant recourir à la violence contre lui.
On peut dire qu’il s’agit d’un changement de repère complet. Les Anciens (surtout Platon et Aristote) étudient le phénomène politique dans le cadre quasi exclusif de la paix. Le problème qu’ils s’efforcent de résoudre se formule ainsi : comment gouverner des citoyens libres lorsque aucun danger ne les menace ? Pour eux, la guerre ne peut se présenter qu’en dernier recours et Thucydide s’indigne de voir une grande puissance comme Athènes susciter des événements qui contribuent à exciter la haine, préparant cette « guerre mondiale » que fut la guerre du Péloponnèse. Pour Machiavel, c’est exactement le contraire. La paix se présente comme un équilibre précaire, toujours porteur d’une guerre larvée, latente, toujours prête à éclater.
Raison pour laquelle il réserve les chapitres centraux du Prince à la question des armées (chapitres XII à XIV). L’éducation du prince se limite à la discipline militaire et à la connaissance de la géographie physique : « Un prince ne doit donc avoir d’autre objet ni d’autre pensée ni choisir d’autre chose quant à son métier, hors de la guerre, des institutions et de la discipline militaires ; car c’est le seul métier qui convienne à qui commande. […] Aussi un prince qui n’entend rien à l’armée […] ne peut être estimé de ses soldats, ni avoir confiance en eux » (XIV).
C’est dans la guerre que la vérité se révèle, que les masques tombent, que les ennemis montrent leur vrai visage. Machiavel ne croit pas que la société parfaite doive être pacifique, ni que la guerre soit mauvaise par nature. À l’en croire, il est même extrêmement souhaitable d’exercer la force, ne serait-ce que pour connaître sa propre valeur. Il va jusqu’à écrire explicitement : « un prince sage doit […] nourrir astucieusement quelque inimitié contre lui afin que, l’ayant écrasée, il s’ensuive pour lui une grandeur plus haute » (XX). On n’est pas loin de la figure du pompier pyromane ; et l’on frise le crime d’Etat.
II. La détermination, la virtù
Brutalité démesurée, paix trompeuse, guerre nécessaire, voire souhaitable… L’ambiance n’est guère agréable. Cette atmosphère de violence et de méchanceté ne fait que s’accentuer lorsque l’on constate que Machiavel semble encourager l’usage résolu de la force. Plus exactement, il existe, aussi paradoxal que cet oxymore puisse paraître, un « bon usage des cruautés […] : celles qu’on fait d’un coup, par nécessité de sécurité » (VIII). Il y a de quoi frémir ! Prêt à « entrer dans le mal » (voir ce cours), le prince machiavélien semble dans un sens très machiavélique : les sujets ont le sentiment de vivre libre aussi longtemps qu’ils servent de bon gré la politique du prince : mais pourvu qu’ils aillent contre lui, le prince n’hésitera pas à déchaîner la violence contre eux, ou à les précipiter dans les batailles. Illusoire gouvernement, vraie tyrannie.
En fait, cette interprétation signale une lecture hâtive. Machiavel poursuit son chapitre VIII : « Qui fait différemment [du bon usage des cruautés], soit par timidité, soit par mauvais calcul, est toujours contraint de tenir le couteau à la main, et il ne peut jamais se fonder sur ses sujets, ceux-ci ne pouvant, à cause de ses violences récentes et continues, être sûrs de lui. Car les violences doivent être faites toutes à la fois, afin que, les goûtant moins longtemps, elles fassent moins de mal ; les bienfaits doivent être faits peu à peu, afin qu’on les savoure mieux. » Machiavel ajoutera, chapitre XIX : « les princes doivent faire administrer par d’autres les affaires dommageables, par eux-mêmes les affaires qui procurent la reconnaissance. »
La violence aux yeux de Machiavel apparaît comme un mal nécessaire en politique ; il faut s’y résoudre, et s’y tenir. Cette règle ne connaît aucune exception pour Machiavel. Ainsi en politique étrangère : au chapitre XXI, Machiavel montre que le prince doit se comporter en véritable ami en et véritable ennemi, en prenant parti dans les conflits tiers, la neutralité ne menant qu’à la ruine ou au discrédit. De même dans les affaires intérieures : les chapitres XXIV et XXV s’efforcent de montrer qu’il existe un parallélisme entre la fermeté de caractère du prince, et le fait de tenir « fermement » ses Etats, autrement dit d’établir un pouvoir stable. Au-delà de la seule conquête du pouvoir, qui peut relever d’un heureux hasard ou d’une ruse hardie, le prince doit parvenir à se stabiliser au sommet ; pour cela, il ne possède aucune autre arme que sa propre volonté (il doit, encore une fois, « savoir ce qu’il veut »).
Dans une page particulièrement inspirée, Machiavel formule cette double nécessité dans une allégorie frappante : « Un prince étant donc obligé de savoir bien user de la bête, il doit parmi elles choisir le renard et le lion, car le lion ne se défend pas des pièges, le renard ne se défend pas des loups. Il faut donc être renard pour connaître les pièges et lion pour effrayer les loups. Ceux qui s’en tiennent simplement au lion n’y entendent rien. » On pourrait ajouter : et ceux qui s’en tiennent au renard manquent de carrure. Machiavel appelle « virtù » cette détermination, ce mérite, cette vaillance, qualité majeure du prince. Elle lui donne la bravoure au combat, la force de tenir tête à des ennemis puissants et nombreux, la majesté. Elle permet même d’accomplir des tâches quasi-surhumaines, et le Prince fourmille d’exemples à ce sujet. Nous en examinons deux plus en détail.
Le premier exemple est celui des lois nouvelles. Machiavel insiste à plusieurs reprises sur le fait que changer les lois est une tâche extrêmement périlleuse, qui ne devrait jamais être entreprise lorsque le Prince hérite de ses Etats (II), et qui devrait être exercée au minimum lorsqu’il conquiert un Etat nouveau (III) : c’est même un impératif aussi essentiel que d’éteindre la lignée de l’ancien prince. Machiavel précise, au chapitre VI : « l’on doit considérer qu’il n’y a pas de chose plus difficile à entreprendre et plus incertaine à réussir ni plus périlleuse à conduire que de prendre l’initiative pour introduire de nouvelles institutions. Car celui qui les introduit a pour ennemis tous ceux qui profitent des anciennes institutions, et il trouve de tièdes défenseurs en ceux à qui profiteraient de nouvelles. » Qui peut réussir un tel tour de force ? Eh bien, justement, ceux qui détiennent cette force, la « virtù », à l’image des « prophètes armés ».
Second exemple, celui de la conjuration : selon Machiavel (XIX), les complots réussissent rarement, puisque l’un des comploteurs trouve souvent plus avantageux d’obtenir les faveurs du prince en dénonçant ses complices qu’en espérant le renverser par la conjuration ; mais, précise Machiavel un peu plus loin dans le chapitre, « de tels meurtres, [quand] ils procèdent de la délibération d’un esprit obstiné, ne peuvent être évités par les princes ». Autrement dit, la conspiration peut réussir si le traître est doté de la « virtù ».
Ce ne sont là que deux exemples. En fait, dans la pensée machiavélienne, la « virtù » permet de triompher pratiquement de tous les obstacles. Grâce à elle, par exemple, le prince peut faire supporter les sévérités d’un long siège à ses sujets (fin du chapitre VIII). Au chapitre XXI, sur « Ce qui convient au prince pour qu’il soit estimé », Machiavel explique que la « virtù » inspire aux prince des ambitions exceptionnelles, et le désir de « grandes entreprises », qui d’une part forcent le respect du peuple dans les affaires intérieures, et d’autre part, comme le montre l’exemple de Ferdinand d’Aragon, elle l’entraîne de conflit en conflit de telle manière « qu’il n’a jamais […] donné aux hommes le temps de pouvoir agir calmement contre lui. » On retrouve ici le thème de la temporalité particulière au prince, qui doit déjà, par sa lucidité, disposer d’un coup d’avance sur ses adversaires. Il s’agit, parce qu’on ne cesse de s’élancer dans des actions libres, de forcer les autres à réagir dans l’urgence et sans réflexion (voir ce cours).
Enfin, et surtout, la « virtù » permet enfin au prince de se faire aimer du peuple, élément décisif ainsi qu’on l’a vu dans ce cours. « Le prince » écrit Machiavel au début du chapitre XIX, « doit […] s’ingénier que l’on perçoive dans ses actions de la grandeur, du courage, de la gravité et de la fermeté ; quant aux affaires privées de ses sujets, il lui faut vouloir que la sentence soit irrévocable ; et se maintenir en cette opinion de sorte que nul ne pense à le tromper ni à le circonvenir. Le prince qui donne cette image de lui-même est fort réputé : contre qui a de la réputation, il est difficile de conspirer, difficile de l’attaquer, pourvu qu’on sache qu’il est […] révéré par les siens. »
On voit alors pourquoi la tâche du prince est si complexe : pour assurer son pouvoir, il doit tenir ferme face à un peuple dont on a déjà souligné, ci-dessus, le caractère changeant et inconstant. Entre le prince et son peuple, la différence de tempérament creuse un abîme dont on ne voit pas comment il sera possible de le surmonter sans recourir à une brutalité que le peuple n’apprécie certainement pas ; et en même temps, il faut se garder d’être haï par le peuple. Comment débrouiller les fils de ces contradictions ?
III. La pondération dans l’exercice de la force
Toute la difficulté, pour le prince, est de savoir punir (donc d’employer la force) sans se faire haïr, ainsi que Machiavel l’exprime au chapitre XVII, lorsqu’il cherche à montrer qu’il est préférable d’être craint qu’aimé. Or cette difficulté, pour Machiavel, n’est qu’apparente. S’interrogeant, au chapitre VIII, sur la raison pour laquelle Agathocle n’eut jamais, en dépit de ses cruautés, à affronter de conjurations, Machiavel remarque que ce tyran fit « bon usage » de la cruauté.
Si nous tentons de dépasser l’expression que Machiavel emploie délibérément pour choquer le lecteur (et lui faire prendre conscience que tous les princes, tyrans ou non, se montrent un jour ou l’autre cruels), que découvrons-nous ? Que, pour l’auteur, il est très important de frapper ; mais qu’il ne faut pas frapper n’importe qui, n’importe quand, n’importe comment.
La violence, comme on l’a vu, doit s’exercer d’un seul coup. Elle doit en outre être exercée dès le début, pour assurer l’autorité. Machiavel ajoute deux interdits catégoriques : le prince « arrivera toujours [à se garder de la haine] pourvu qu’il s’abstienne des biens de ses […] sujets et de leurs femmes. S’il lui faut cependant s’en prendre à la vie de quelqu’un, il faut le faire à condition qu’il y ait une justification convenable et une cause manifeste ; mais surtout s’abstenir du bien d’autrui car les hommes » ajoute Machiavel dans un moment d’atroce lucidité, « oublient plus vite la mort de leur père que la perte de leur patrimoine ». L’interdit est d’autant plus catégorique que, si l’on met le doigt dans l’engrenage, la rapine se transforme en cercle vicieux : « les motifs d’enlever son bien à autrui ne manquent jamais ; et toujours celui qui commence à vivre de brigandage trouve des motifs de prendre le bien d’autrui ». On se voulait prince, et on finit bandit. Ce dérapage n’était pas le but escompté.
En somme : la violence, d’accord, à condition qu’elle soit justifiée, proportionnée et surtout appliquée rapidement. Machiavel en donne un exemple précis au début du chapitre XVII : « Cesare Borgia était jugé cruel ; néanmoins sa cruauté avait restauré la Romagne, l’avait unifiée, l’avait ramenée en paix et en confiance […] Aussi un prince ne doit-il pas se soucier du mauvais renom de cruel, pour maintenir ses sujets dans l’union et la confiance. Car, avec très peu d’exemples, il sera plus miséricordieux que ceux qui, par excès de pitié, laissent se développer les désordres d’où naissent meurtres et brigandages : car ceux-ci nuisent d’ordinaire à une collectivité tout entière, alors que les exécutions venant du prince nuisent à un individu. » Le but de la violence régalienne tient tout entier dans la nécessité d’éviter un mal plus grand. Mieux encore : au chapitre XXI, consacré à « ce qui convient au prince pour qu’il soit estimé », Machiavel écrit : « il doit encourager ses citoyens à pouvoir exercer paisiblement leurs métiers, dans le commerce, l’agriculture [etc.] ». Paisiblement ! alors qu’il n’a été question que de guerre ! La visée de la violence serait donc son contraire.
C’est avec, à l’esprit, l’amour du peuple et la paix du pays que le prince se montrera inflexible envers les bandits. Difficile, dans ces conditions, de voir en Machiavel le pousse-au-crime hypocrite que certains se sont complus à imaginer. La violence doit rester un recours exceptionnel, mesuré, justifié et pondéré. Une telle pondération implique de la prudence et de la prévoyance. C’est, en définitive, vers ces qualités que le prince machiavélien doit s’orienter.
par Jérôme Coudurier-Abaléa
publié dans :
Etudes d'oeuvres intégrales











