Mercredi 14 juin 2006
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Les brèves études ci-après ne constituent pas des "corrigés" à part entière : il s'agit, plutôt, d'idées approximatives ou d'ébauches de plan possibles pour les sujets proposés.
Par voie de conséquence, ne vous alarmez pas trop si vous "n'avez pas mis ça" dans vos copies, et inversement, ne vous réjouissez pas trop si mon propos correspond à votre plan.
Supposé que tel soit le cas, d'ailleurs, je ne me hasarderai pas au moindre pronostic, faute d'avoir lu la copie. Un plan apparemment solide sur le brouillon peut occasionner une dissertation défectueuse dans l'écriture, dans la rigueur du vocabulaire, dans l'élégance, dans la force de conviction, etc.
J'espère en tous cas que, tous, vous avez réussi, et je vous souhaite bonne chance pour la suite.
Sujets de section L (juin 2006).
Sujets de section ES (juin 2006).
Sujets de section S (juin 2006).
Par Jérôme Coudurier-Abaléa
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Publié dans : Bac session juin 2006
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Mercredi 14 juin 2006
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Sujet 1 : Peut-on juger objectivement la valeur d'une culture ?
Remarque préalable : ce type de sujet pose habituellement un problème aux bacheliers, et donne des copies très faibles, faute d'une antithèse assez solide et radicale. Le politiquement correct inciterait sans doute à répondre négativement à la question ; mais pour que le problème philosophique apparaisse, il fallait, dans une des parties au moins, soutenir avec vigueur qu'en effet on peut juger en toute objectivité la valeur d'une culture - voire estimer objectivement qu'une culture est meilleure qu'une autre.
Le sujet pose d'emblée deux présupposés. Primo, un jugement peut être objectif. Il y aurait, sans doute, un examen long et précis à mener sur la question de savoir ce que peut bien être un "jugement objectif", mais là n'était pas le problème de ce libellé. Secundo, les cultures, au sens de l'ensemble des pratiques d'un groupe humain donné, possèdent une valeur, c'est-à-dire qu'on peut leur affecter une connotation qualitative portant sur (par exemple) la moralité, la hauteur de vues, la profondeur, l'importance. Ce second présupposé s'avère tout aussi lourd que le premier, et mériterait sans doute une remise en question ; mais encore une fois, le problème n'était pas là. En tout état de cause, le libellé pouvait inciter assez fortement à produire un "plan-miroir" du type : I. Un jugement peut-il être objectif ? II. Une culture peut-elle avoir une valeur ? III. Peut-on juger objectivement la valeur d'une culture ? Seul le III d'une telle dissertation répond à la question : les deux premières parties sont hors sujet.
Ces précautions prises, on saisit mieux le sens de la question. Supposé qu'on puisse assigner une valeur aux différentes cultures, le jugement particulier de cette valeur peut-il, précisément, dépasser le "jugement de valeur" sujectif ? Peut-il atteindre l'objectivité et, si oui, selon quels critères ?
L'approche que je propose ci-après aux candidats leur paraîtra peut-être très différente de ce qu'ils ont écrit ; et pourtant, il me semble beaucoup plus facile d'argumenter d'abord affirmativement plutôt que de céder au politiquement correct dès l'abord.
Non seulement on peut juger objectivement de la valeur d'une culture, mais encore nous y procédons très fréquemment. Lorsque nous estimons la culture grecque "importante", "féconde", "fondatrice", nous effectuons un tel jugement, et celui-ci s'appuie sur des raisons objectives, au double sens du mot : les objets hérités des Grecs (monuments, statues, oeuvres littéraires et philosophiques, analyses mathématiques et physique etc.) constituent des preuves de l'importance de cette culture. On peut même être plus précis et montrer que certaines cultures prolongent la vie des individus, leur donnent plus de bonheur, produisent des oeuvres scientifiques ou littéraires d'une plus grande portée. A vrai dire, il n'y a rien à rechercher de plus : si les productions objectives de cette culture ont été préservées des ravages du temps, des guerres et des cataclysmes, c'est bien parce que, depuis lors, une majorité d'individus s'accorda à les préserver - ou du moins à ne pas les endommager. L'itinéraire incroyable des traités d'Aristote (perdus pour l'Occident avec la chute de Rome, mais préservés et traduits par les Arabes, commentés - notamment par Averroès - puis réintroduits en Europe par la route de l'Emirat de Grenade) prouve que de très nombreux individus, de cultures différentes, estimèrent, sans se consulter les uns les autres, que ces textes en particulier (et la culture grecque en général) possédaient une très grande valeur. Comment mieux dire qu'un tel jugement est "objectif" ? Inversement, des foules de cultures de moindre valeur ont sans doute existé, qui ne subsistent plus - et précisément parce qu'elles ne subsistent plus, parce que nous ne pouvons pas les connaître, nous pouvons aussi les juger d'une importance ou d'une perfection moindre que la culture grecque. Jared Diamond montre, dans Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, que la culture de Rapa Nui conduisait les indigènes de l'Île de Pâques à épuiser toutes leurs ressources en vue de sculpter les célèbres statues : le cercle vicieux de cette culture - et son échec dramatique - prouve son imperfection.
Le problème évident de cette position tient au fait qu'elle couronne a posteriori les cultures des vainqueurs. "L'Histoire jugera", prétend-on, mais ce jugement présente une cruauté terrible. Les civilisations anéanties par la violence d'un colon impitoyable, ou disparues à la suite d'un cataclysme sans précédent, ne sont pas toujours "fautives" ou "imparfaites". Pour reprendre l'exemple de la première partie, malgré leur importance majeure, certains ouvrages d'Aristote ont disparu (ainsi son monumental exposé des Constitutions grecques). Ajoutons en outre que ce jugement "objectif" ne porte que sur des cultures passées ; non sur les cultures actuelles. Plus philosophiquement, il convient de rappeler que certaines cultures accordent une suprême valeur à l'éphémère, au passage, à l'équilibre transitoire : ainsi dans la culture des Polynésiens d'Hawaï, le chef se désigne non par ses exploits guerriers ou par les monuments qu'il fait construire, mais pour son habileté au surf - c'est-à-dire à s'adapter aux contraintes imprévisibles d'un environnement instable. L'affection pour le colossal, le minéral, le durable, peut à de nombreux égards s'analyser comme une spécificité occidentale (peut-être même révélatrice d'une certaine morbidité). Ainsi les tribus amérindiennes réclamaient-elles aux musées américains, et depuis longtemps, la restitution d'objets traditionnels (poteries, totems etc.), non pour en retrouver la propriété, mais parfois pour les enterrer ou les détruire, conformément aux intentions des concepteurs de ces objets. Le Native American Graves Protection and Repatriation Act de 1990 leur donne, désormais, en partie raison (voir également le très complet exposé de Posey et Dutfield consultable ici). La position soutenue en première partie s'appuie sur un présupposé très lourd (et très occidental) selon lequel une culture disparue est imparfaite parce qu'elle n'a pas su se préserver ; mais faute de preuve, faute même d'indice, comment évaluer une culture ? En somme, un jugement de valeur s'appuie forcément sur des critères (bonheur, importance, stabilité, fécondité) qui relèvent eux-mêmes de la culture. Aussi un tel jugement ne peut-il jamais s'avérer objectif : il entre toujours dans une cadre subjectif d'une culture particulière.
Plusieurs pistes s'ouvraient tout de même pour résoudre le problème. Si l'on ruine la possibilité d'un tel jugement objectif, on pouvait alors se demander pourquoi tant de civilisations, tant de cultures, ont prétendu juger - parfois de manière définitive - d'autres cultures. Quel sens ces jugements peuvent-ils bien avoir ? Il était également possible de montrer que, certes, juger la valeur d'une culture se fait toujours à travers le prisme d'une autre culture "de référence". L'Occidental devant le Polynésien juge conformément aux critères occidentaux ; il s'ensuit qu'un tel "jugement" est toujours relatif ; mais la relativité se distingue de la subjectivité. Un jugement relatif peut s'avérer objectif : ainsi la "Danse des Canards" est-elle objectivement moins riche, du point de vue musical, que la 40è symphonie de Mozart. Au sein, donc, de cette relativité (de la comparaison entre deux oeuvres par rapport à un point de vue - musical, en l'occurrence), on peut retrouver de l'objectivité. Dans le prolongement de cette même perspective, il était possible d'attirer l'attention sur l'article indéfini : "une". Toute la difficulté est là. Si l'on peut comparer objectivement des valeurs respectives de deux (ou plusieurs) cultures, il est impossible de juger objectivement de la valeur d'une (et une seule) culture. Enfin, il était très possible de finir sur un "non" catégorique : la "culture" constitue un champ extraordinairement vaste et varié (elle inclut aussi bien la cuisine que les rites funéraires, la religion et les conditions de travail, les choix vestimentaires et le langage, etc.). Tenter d'évaluer "la" valeur d'une culture constitue forcément une approximation très grossière, pour ne pas dire stupide. Prétendre juger objectivement de la valeur d'une culture constitue donc, déjà, ou une erreur, ou un mensonge - derniers refuges d'une conscience qui, malgré tout, sait bien que traiter l'autre de "barbare" prélude toujours à son aservissement ou à son assassinat.
Sujet 2 : L'expérience peut-elle démontrer quelque chose ?
Sujet spécialement destiné aux S, et de facture très classique - qui exigeait donc la plus grande précision de vocabulaire : candidats bacheliers, vous étiez ici sur votre terrain ! "L'expérience" peut se définir soit comme l'ensemble des données empiriques tirées du vécu, soit comme l'expérimentation (troisième stade du raisonnement scientifique, la vérification). La démonstration, quant à elle, s'entend stricto sensu comme le fait de déduire la vérité d'une conclusion à partir de prémisses supposées ou reconnues comme vraies. L'une des difficultés du sujet tient au flou intégral du "quelque chose".
Le problème soulevé par le sujet devrait paraître évident à des élèves scientifiques. Si l'expérience, en effet, ne peut rien "démontrer", alors les sciences expérimentales - à commencer par la physique - ne sont pas des "sciences exactes".
Une première partie pouvait montrer que, même si l'expérience peut "enseigner" quelque chose, la démonstration s'exerce essentiellement (pour ne pas dire exclusivement) dans le discours : elle relève de la logique, non de l'empirique. Les "preuves matérielles" qu'apporte l'expérience constituent sans doute des indices sérieux pour établir une théorie générale, mais ce raisonnement ne constitue pas à proprement parler une démonstration parce que le passage d'un nombre fini d'expériences à une théorie générale reste forcément tributaire d'une induction peu sûre (ainsi que le montre Russell). Il est peut-être vrai que j'ai vu un corbeau n°1 noir, et un corbean n°2 noir, etc. jusqu'au n-ième corbeau ; mais de cela, je ne puis tirer que la conclusion "tous les corbeaux sont noirs" est une proposition vraie. En toute rigueur terminologique, une expérience, même répétée un très grand nombre de fois, ne peut jamais rien démontrer : tout au plus peut-elle montrer (mettre en évidence) quelque chose. Cette distinction entre "montrer" et "démontrer" méritait sans doute des développements plus précis (mais voir sur ce point le cours sur la logique - pour l'instant en cours d'écriture).
Pourtant, une définition élargie de la "démonstration" pouvait redonner un rôle déterminant à l'expérience. Il suffit d'ajouter "ou la fausseté" entre "la vérité" et "d'une conclusion" dans la définition proposée ci-dessus. Dans le processus scientifique, si une expérimentation "rate", elle prouve (en principe) la fausseté de l'hypothèse qui justifiait le choix du protocole expérimental mis en place. Si par exemple je veux montrer que la vitesse d'un corps en chute libre dépend de son poids, les expériences de Galilée prouveront que mon hypothèse est fausse. Elargir la définition est-il légitime ? Oui, puisqu'on peut dire qu'est vraie la proposition : "l'hypothèse selon laquelle la vitesse d'un corps en chute libre dépend de son poids est fausse". De même, dans le Ménon, c'est par des preuves contraires tirées de l'expérience que l'esclave parvient, à l'issue de plusieurs réfutations, à construire un carré de surface double d'un carré donné. Dans ce sens, le pouvoir négateur de l'expérience, amplement souligné par Karl Popper, peut en effet démontrer quelque chose : le caractère scientifique d'une théorie, en effet, réside pour lui dans sa réfutabilité, c'est-à-dire dans sa propension à interdire à certains phénomènes de se produire : aussi la théorie scientifique doit-elle prêter le flanc à une expérience susceptible de la réfuter.
Il paraît tout de même assez bizarre de prétendre "démontrer la fausseté" d'une proposition. En particulier, réfuter une proposition peut effectivement s'opérer soit par la logique soit par l'expérience ; mais justement, peut-être faudrait-il distinguer la "réfutation" stricto sensu, logique (par un raisonnement par l'absurde, par exemple) de la "preuve contraire", apportée par un constat empirique. Il était également possible de revenir, en III, sur l'opposition entre "enseignement" de l'expérience et "démonstration" logique, en particulier en montrant qu'on peut, par induction, découvrir un certain nombre de règles (mathématiques par exemple) d'observations empiriques (ainsi le théorème de Pythagore) ; mais que la démonstration stricto sensu permet, quant à elle, de déduire analytiquement ces mêmes règles à partir de lois plus générales sur les triangles. Une autre approche aurait pu, elle, revenir sur le flou du "quelque chose" et, dans une perspective kantienne, se demander si l'expérience ne porte pas plus de leçons sur nous-mêmes que sur l'objet que nous tentons d'expérimenter. Ainsi, le fait que j'appelle "table" cet objet posé devant moi indépendamment de sa couleur, modifiée par la lumière des heures qui passent, montre que ma pensée conçoit comme "un" (et invariant) un objet dont les apparences varient : aussi suis-je fondé à distinguer entre noumène et phénomène, ainsi que le propose Kant, et l'on pouvait ici se demander si ce raisonnement, qui permet de conclure à la vérité de la proposition "le noumène se distingue du phénomène" constitue, oui ou non, une démonstration.
Sujet 3 : Texte de John Stuart Mill tiré de l'Utilitarisme
"En s'écartant, même sans le vouloir, de la vérité, on contribue beaucoup à diminuer la confiance que peut inspirer la parole humaine, et cette confiance est le fondement principal de notre bien-être social actuel ; disons même qu'il ne peut rien y avoir qui entrave davantage les progrès de la civilisation, de la vertu, de toutes les choses dont le bonheur humain dépend pour la plus large part, que l'insuffisante solidité d'une telle confiance. C'est pourquoi, nous le sentons bien, la violation, en vue d'un avantage présent, d'une règle dont l'intérêt est tellement supérieur, n'est pas une solution ; c'est pourquoi celui qui, pour sa commodité personnelle ou celle d'autres individus, accomplit, sans y être forcé, un acte capable d'influer sur la confiance réciproque que les hommes peuvent accorder à leur parole, les privant ainsi du bien que représente l'accroissement de cette confiance, et leur infligeant le mal que représente son affaiblissement, se comporte comme l'un de leurs pires ennemis. Cependant c'est un fait reconnu par tous les moralistes que cette règle même, aussi sacrée qu'elle soit, peut comporter des exceptions : ainsi - et c'est la principale - dans le cas où, pour préserver quelqu'un (et surtout un autre que soi-même) d'un grand malheur immérité, il faudrait dissimuler un fait (par exemple une information à un malfaiteur ou de maauvaises nouvelles à une personne dangereusement malade) et qu'on ne pût le faire qu'en niant le fait. Mais pour que l'exception ne soit pas élargie plus qu'il n'en est besoin et affaiblisse le moins possible la confiance en matière de véracité, il faut savoir la reconnaître et, si possible, en marquer les limites."
Le problème du mensonge constitue un point focal de la philosophie pratique. Si l'humain peut masquer, dissimuler, agir de manière malhonnête, parler de mauvaise foi, tromper et rompre ses serments, les gouvernants ne peuvent guère lui accorder leur confiance ; aussi sont-ils fondés, comme l'enseignent Machiavel et Hobbes, à employer la violence et la manipulation. D'où le caractère paradoxal du mensonge que présente Mill : si l'individu ment, c'est sans doute en vue d'un avantage immédiat, et dans son intérêt ; mais à plus long terme, parce qu'il induit un durcissement du régime politique, tous les citoyens en pâtissent, y compris le menteur. Est-il donc dans notre intérêt de mentir ? et sinon, la société doit-elle châtier le menteur ? A cette question, Mill apporte une réponse nuancée.
Depuis le début du XVIIè siècle, les philosophes politiques s'accordent sur l'idée que la communauté politique naquit d'une entente unanime entre les individus (Mill adhère implicitement à cette thèse). Ce moment où les individus quittent l'état de nature pour devenir des citoyens dans l'état civil - où chaque individu isolé adhère à une société en formation dont il va devenir, par l'acte même d'adhésion, l'un des membres - implique une belle unanimité, soit forcée par les circonstances (selon Hobbes), soit par une entente cordiale (selon Rousseau, qui nomme ce phénomène "volonté générale" dans Du Contrat social). Bien entendu, cette adhésion formelle ne peut s'opérer avec quelque réserve de la part des membres, sans quoi elle perd son sens. Elle présuppose donc une confiance minimum entre les individus ; c'est précisément cette confiance que le mensonge vient ruiner.
Aussi Mill n'hésite-t-il pas à flétrir le mensonge, acte antisocial par excellence, puisqu'il porte atteinte à la condition sine qua non de la vie en société. Assurément, le menteur (l'enfant qui accuse autrui d'une bêtise qu'il a lui-même commise, par exemple) a le sentiment de poursuivre son intérêt immédiat (éviter la punition) : mais à plus long terme, il porte un coup fatal à la confiance mutuelle entre citoyens, ce qui fait du menteur un ennemi de la société tout entière. Kant avait déjà porté cette thèse à son paroxysme dans son oppuscule en réponse à Benjamin Constant Sur un prétendu droit de mentir par humanité : contrevenir à la loi, en particulier par le mensonge aux autorités légales, et même en raison d'une amitié très forte, constitue un crime grave qui mérite un châtiment exemplaire.
Cependant, loin de tout rigorisme kantien, Mill nuance aussitôt son propos : le mensonge peut être admis si toutefois la révélation de la vérité provoquait des conséquences morales et sociales plus graves que le mensonge. Par les deux exemples qu'il donne (livrer des informations à un malfaiteur, révéler brutalement la grièveté de la maladie à un patient incurable), Mill montre, en bon utilitariste, que la vérité ne doit pas être systématiquement proclamée par principe (cette attitude abrupte serait d'ailleurs aussi antisociale que le mensonge permanent), mais qu'un usage judicieux et mesuré du mensonge permet à l'occasion de prévenir de grands malheurs, et ainsi tourner au bonheur de tous. En somme, puisque l'intérêt social à long terme domine la vie morale, alors certes il faut condamner le mensonge, sauf si celui-ci profite à la société. Un résistant sommé par la Gestapo de révéler le jour et le lieu du Débarquement a le devoir de mentir. Cette nuance, cependant, n'est pas sans poser de nombreux problèmes - et d'abord le plus pressant d'entre eux : si l'on comprend bien que le menteur "normal" estime dans son intérêt de mentir (d'où le mensonge effectif), comment peut-on demander au résistant de mentir alors que cela n'est certainement pas dans son intérêt personnel (il risque la mort) ? De plus, sous couvert de mener le peuple dans les gras pâturages, a-t-on le droit d'user d'un mensonge d'Etat, de dissimuler des affaires peu reluisantes, de recourir à la propagande et à la censure ? D'ailleurs, comment sait-on, au juste, à quel moment mentir entre dans l'intérêt général ? C'est sur cette question que Mill nous laisse, en nous incitant à garder cette exception... exceptionnelle.
Retour à l'avertissement préalable ici.
Par Jérôme Coudurier-Abaléa
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Publié dans : Bac session juin 2006
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Sujet 1 : Faut-il préférer le bonheur à la vérité ?
Question très classique, choquante d'emblée puisqu'en formulant l'alternative à l'impératif ("Faut-il préférer..."), elle présuppose l'incompatibilité entre bonheur et vérité - sous-entendu : le bonheur nous égare dans l'illusion, et la vérité nous rend malheureux. Cette incompatibilité postulée, la question peut se reformuler : l'individu doit-il préférer les douces illusions du bonheur aux amères victoires de la vérité ?
Oui, répond Nietzsche avec force ; et non seulement il le doit, mais encore il le fait, chaque jour, sans qu'on le lui demande, et sans qu'il se pose la question. Le propos central du Gai Savoir consiste à mettre en évidence les mérites de l'illusion dans la survie de l'individu et de l'espèce : l'illusion console, protège, enthousiasme - bref, elle permet le bonheur, sans quoi nul n'accepterait de vivre. Nietzsche note ainsi, §278, que la perspective de la mort - seule certitude ici-bas - ne joue quasi aucun rôle dans notre vie quotidienne, et au contraire que "chacun veut être le premier dans [l']avenir". La vie, phénomène marginal dans l'univers, se présente comme un pur gaspillage d'énergie profondément désespérant ; mais l'Homme, lui, "est devenu un petit animal fantasque qui aura à remplir une condition d'existence de plus que tout autres animal : il faut qu['il] se figure savoir pourquoi il existe" (§1) - pourtant une telle "raison" (plus exactement un tel "motif") de bonheur, une telle justification de la vie, s'avère forcément illusoire parce que, en tant que processus biologique, la vie reste radicalement absurde, sans but ni sens. Mieux encore : la "science" et la "vérité" elles-mêmes participent à cette illusion profitable à la survie : Nietzsche montre, dans les §110-112 que la vérité au sens de proposition générale portant sur plusieurs objets similaires et confirmée par l'expérience (ainsi "tous les ours sont dangereux") procède toujours d'approximations très grossières et d'impressions erronnées elles-mêmes dictées par les impératifs de la survie (fuir avant de tenir compte des détails), et du bonheur lui-même : car enfin, comment justifier la science et la recherche de la vérité, sinon au nom du "progrès", de "l'utilité" - donc du bonheur ? Nietzsche trace ainsi une ligne d'affrontement catégorique entre vie et vérité : "au nombre des conditions de la vie pourrait se trouver l'erreur" conclut-il (§121).
Analyse évidemment insupportable pour les scientifiques et la majorité des philosophes. Le bonheur dominé par l'illusion ne peut être qu'un bonheur factice, à la merci de la première... désillusion venue. D'abord, qu'entend-on au juste par bonheur ? Kant constate la diversité des réponses à cette question, et en tire l'idée que la notion de bonheur se présente comme une spéculation mentale, une vue de l'esprit, par rapport à une insatisfaction présente, et toujours variable : pour l'affamé, le bonheur consiste à manger ; mais sitôt rassasié, il investira la notion de "bonheur" d'un tout autre contenu. Aussi, affirme Kant, le bonheur est-il un "idéal de l'imagination" ; mais, défini comme "état de plaisir durable", le bonheur ne peut s'appuyer sur des images aussi inconstantes. Aussi la sagesse commanderait-elle plutôt de chercher des "certitudes fermes et assurées", autrement dit la vérité, comme nous y engage Descartes. A courir après ce qui nous apparaît, ici et maintenant, comme le bonheur, ne risquons-nous pas de découvrir, dans quelques années, que nous nous sommes fourvoyés, et que non seulement les objets poursuivis ne nous rendent pas heureux, mais encore que nous ne pouvons les atteindre ? Ne faut-il pas plutôt, d'abord, observer le monde lucidement, et rendre notre pensée adéquate aux choses, c'est-à-dire nous consacrer d'abord à la vérité ? Les stoïciens nous engagent ainsi à renoncer, une fois pour toutes, à cette illusion d'un bonheur à poursuivre "hors de nous" : ils nous invitent à nous retrancher dans la "citadelle intérieure", d'où nous acquiescerons adéquatement à tout ce qui nous arrive - y compris les malheurs et les accidents. L'ataraxie est à ce prix : cette absence de trouble, cette sérénité (qui a bien, tout de même, un vague parfum de bonheur), nous est donnée par surcroît à la soumission au réel.
En troisième partie, le sujet permettait une authentique synthèse. Parce que le monde des Idées, chez Platon, est éternel et invariant, il garantit la pérennité du sentiment de joie que le philosophe ressent lorsqu'il atteint la vérité - aussi voir le monde des Idées, monde parfait et d'une parfaite beauté (voir le Banquet) permet-il du même coup d'accéder au Vrai, au Beau et au Bien : pas de contradiction fondamentale, chez Platon, entre bonheur et vérité. Même conclusion, avec des arguments différents, chez Aristote (Ethique à Nicomaque) : en tant que Souverain Bien, le bonheur est naturellement poursuivi par les humains - et il prend ainsi le pas sur toutes les autres préoccupations ; mais Aristote montre bientôt que la vie heureuse, c'est-à-dire la vie excellente, ne peut se passer d'une vertu de justice, art de bien juger, c'est-à-dire de juger en toute connaissance de cause, conformément à la vérité. Pour élargir le propos, on pouvait remarquer que bonheur et vérité se combinent sans peine pourvu que l'univers se conçoive comme agréable, providentiel ou même simplement cohérent - ainsi chez Leibniz ; mais à ce stade, nous quittons, peut-être, l'intelligible pour tenir compte du sensible. En définitive, nous sentons-nous plutôt dans un univers hospitalier, ou hostile ? Au-delà de toute théorisation, ne s'agit-il pas là d'une question de tempérament ? En tous cas, la philosophie pratique rejoint ici les croyances métaphysiques fondamentales - ce qui permettait une belle ouverture en conclusion.
J'ajouterai une remarque personnelle : il me paraît assez frappant de constater que les Anciens affirment presque tous l'harmonie de l'univers (même les épicuriens, selon qui pourtant l'univers n'a ni but ni cause intelligente), d'où se déduit la compatibilité entre bonheur et vérité, alors que les Modernes entérinent avec amertume les dures leçons de la lucidité, en tirent l'incompatibilité entre vérité et bonheur, finissent (en poursuivant la vérité) par affirmer l'harmonie cosmique (sauf Nietzsche - qui, sur ce point précis, peut se présenter comme le plus cohérent des Modernes) et concluent sur le caractère illusoire du bonheur, ou sur les difficultés de la condition humaine dominée par la tyrannie des désirs subjectifs et l'insatisfaction. Dans les versions optimistes, une instance transcendante ("main invisible" chez Smith, "sens de l'Histoire" chez Hegel, Comte ou Marx, "société" chez Durkheim) rétablit un ordre d'un niveau "supérieur", mais la réalité humaine ne se présente pas moins comme une série de conflits violents. Il y a quand même de quoi s'étonner : si effectivement la présence des autres les indispose à ce point, et si effectivement la lucidité leur coûte tant de sueur et de larmes, on ne voit pas bien pourquoi ces penseurs s'obstinent à la chercher, ni surtout pourquoi ils publient son éloge en réclamant l'attention du public : dans une optique épicurienne un peu malicieuse, on serait presque tenté de leur recommander de faire autre chose que de la philosophie parce que, vraiment, ils s'usent la santé.
Sujet 2 : Une culture peut-elle être porteuse de valeurs universelles ?
Définie comme l'ensemble des pratiques d'un groupe social, toute culture s'associe à un peuple donné, nécessairement singulier ; comment une telle singularité pourrait-elle atteindre l'universel ? La question se pose avec acuité aujourd'hui puisque la culture occidentale - qui se veut porteuse de valeurs universelles (notamment les Droits de l'Homme) - tend à devenir la culture globale.
Remarque préalable : ce type de sujet présente une difficulté bien connue : en général, il donne lieu à des copies faibles, faute d'un affrontement assez radical et solide entre thèse et antithèse. Il était, à mon sens, absolument indispensable, dans une des parties, d'affirmer avec force qu'une culture peut vraiment porter des valeurs universelles donc, au mépris de tout politiquement correct, qu'une telle culture est objectivement meilleure que des cultures antagonistes (sur cette valeur précise).
Dans un premier temps, on serait tenté d'affirmer un relativisme complet des cultures. La vision ethnocentriste et évolutionniste du XIXème siècle, où la culture occidentale est présentée comme "en avance" par rapport aux cultures dites (à l'époque) "primitives", non seulement s'est vue démolie par des ethnologues comme Marcel Mauss ou Claude Levi-Strauss, mais encore avoue presque ouvertement un racisme aujourd'hui insoutenable. Faute d'un étalon des valeurs qui ne soit pas lui-même culturel, il est absolument impossible de décider si une valeur est "plus universelle" qu'une autre (autrement dit : "l'universel" est lui-même une valeur, occidentale et d'ailleurs assez récente puisqu'elle date de l'époque des Lumières : on peut fort bien la contester ou la dévaluer). Ajoutons qu'une "valeur" (morale, commerciale, scientifique, etc.) constitue par définition un rapport entre plusieurs choses, une évaluation dont on se demande comment elle pourrait être universelle. Pascal le remarque avec sa formule célèbre : "Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà." La diversité même des cultures plaide contre l'universalité d'une valeur donnée dans une culture donnée.
Pourtant, il convient de remarquer que les cultures visent volontiers à s'universaliser. Souvent un groupe estime qu'un groupe voisin "devrait faire comme nous" ; combien de peuples se désignent eux-mêmes, dans leur langue, par un terme signifiant "l'Homme" en général, et relèguent les peuples porteurs d'une culture différente, sous l'accusation de barbarie, dans l'inhumanité ? Cette propension des cultures à l'universalité est-elle, d'ailleurs, si infondée ? Il suffit de trouver une valeur commune à toutes les cultures pour que son universalité se présente comme un fait. Ainsi, la prohibition de l'inceste, le respect dû aux morts, mais aussi, comme l'indique Pierre Bourdieu dans La Domination masculine, l'association entre certains concepts, par exemple "féminin", "eau", "lune" et "froid" d'une part, et les concepts "masculin", "terre", "soleil" et "chaud" d'autre part. Derrière l'apparente diversité des cultures se profile, en fait, une profonde unité de l'espèce humaine, qui s'exprime notamment par l'existence de valeurs partagées. Une culture porteuse d'une telle valeur se trouve donc bien porteuse d'une "valeur universelle", non pas au sens d'un "rapport absolu", mais au sens où le rapport qu'elle propose se retrouve, par coïncidence en quelque sorte, dans toutes les cultures. L'effort politique actuel accompli pour mettre en place un dialogue interculturel, notamment au sein de structures supranationales comme l'ONU, vise à dégager, ainsi, des valeurs qui, si elles restent, comme dirait Nietzsche, "humaines, trop humaines", n'en sont pas moins partagées par toute l'humanité. Ajoutons aussi que certaines pratiques comme la cuisine, l'architecture, le langage, la religion, semblent universelles, et qu'elles portent nécessairement des valeurs qui, par voie de conséquence, sont elles-mêmes universelles. La cuisine suppose en effet une supériorité du met préparé sur la viande dévorée à même l'animal pantelant ; la religion suppose une supériorité du sacré sur le profane ; dans ces valeurs, toutes les cultures convergent.
A ce stade, on pouvait conclure après une dissertation en deux parties. Si en effet il existe de telles "valeurs universelles" (au sens "partagées par toutes les cultures humaines") - ce qui semble bien être le cas - alors non seulement une culture peut porter des valeurs universelles, mais c'est même certain puisque justement, si l'on juge telle valeur "universelle", c'est parce que toutes les cultures la portent en effet. Il était également possible, dans une troisième partie, de dépasser la question et de s'interroger : de facto, le singulier peut atteindre l'universel : mais alors, ne doit-on pas croire que, en fait, ces valeurs universellement partagées relèvent non des cultures particulières, mais plutôt de la nature humaine ? Il ne s'agirait pas de "valeurs culturelles", mais bien de jugements fondamentaux dictés par l'essence même de l'humanité. Reprenant une analyse d'inspiration aristotélicienne, on pouvait conclure en rappelant que ce qui rapproche les groupes humains entre eux, c'est la nature humaine ; alors que la culture désigne tout ce qui les différencie les uns des autres. Dans une telle conception de la culture, il est par définition impossible qu'une valeur soit "universelle".
Sujet 3 : Texte de Alain tiré de Propos sur les pouvoirs
"On serait tenté d'expliquer toute l'organisation sociale par le besoin de manger et de se vêtir, l'Economique dominant et expliquant alors tout le reste ; seulement il est probable que le besoin d'organisation est antérieur au besoin de manger. on connaît des peuplades heureuses qui n'ont point besoin de vêtements et cueillent leur nourriture en étendant la main ; or elles ont des rois, des prêtres, des institutions, des lois, une police ; j'en conclus que l'homme est citoyen par nature.
J'en conclus autres chose, c'est que l'Economique n'est pas le premier des besoins. Le sommeil est bien plus tyrannique que la faim. On conçoit un état où l'homme se nourrirait sans peine ; mais rien ne le dispensera de dormir, si fort et si audacieux qu'il soit, il sera sans perceptions, et par conséquent sans défense, pendant le tiers de sa vie à peu près. Il est donc probable que ses premières inquiétudes lui vinrent de ce besoin-là ; il organisa le sommeil et la veille : les uns montèrent la garde pendant que les autres dormaient ; telle fut la première esquisse de la cité. la cité fut militaire avant d'être économique. je crois que la Société est fille de la peur, et non pas de la faim. Bien mieux, je dirais que le premier effet de la faim a dû être de disperser les hommes plutôt que de les rassembler, tous allant chercher leurs nourriture justement dans les régions les moins explorées. Seulement, tandis que le désir les dispersait, la peur les rassemblait. Le matin, ils sentaient la faim et devenaient anarchistes. Mais le soir ils sentaient la fatigue et la peur, et ils aimaient les lois."
Quant à l'origine de la société, Alain propose une thèse limpide : plus que la faim, c'est la faiblesse de l'individu pendant le sommeil qui conduisit les humains à se rassembler.
Le texte soulève un problème ultra-classique. Quelle impulsion détermina les individus à s'associer ? La réponse à cette question détermine les missions premières de la société et, par voie de conséquence, la légitimité de l'Etat. A titre préliminaire, comparons sur ce point deux doctrines adverses : Aristote (dans les Politiques) voit dans la société l'effet de la nature humaine (celle d'un "animal qui parle", animal sociable "au plus haut degré", pour qui la philia constitue le plaisir le plus noble et la garantie la plus sûre d'une vie excellente). Aussi la polis, dans l'enseignement politique d'Aristote, vise-t-elle le bonheur des citoyens. Au contraire pour Hobbes (dans Leviathan), la proximité d'autrui constitue une menace permanente que seule la crainte d'une autre menace, plus grave et plus immédiate, peut tempérer : les humains ne se côtoient que contraints et forcés par l'hostilité du milieu. Aussi le Souverain a-t-il pour mission fondamentale non d'assister les sujets dans leur recherche du bonheur, mais de faire régner l'ordre et la sûreté. Ces deux visions antagonistes de l'Etat découlent, on le voit, des causes psychologiques que les auteurs supposent à l'origine du rassemblement : sympathie spontanée pour autrui chez Aristote (par le biais du logos - il faut entendre "sympathie", ici, au sens étymologique de "participation aux émotions d'autrui"), peur d'une menace extérieure chez Hobbes. Ces enjeux bien compris, le mouvement du texte apparaît clairement.
Dans une première partie, Alain évoque une tradition classique (remontant à la République de Platon), remise au goût du jour par les utilitaristes anglais (notamment Jeremy Bentham), laquelle voit dans l'organisation sociale le moyen idéal de répartir les tâches de production selon les aptitudes particulières à chaque citoyen. Dans la République, la division du travail entre spécialistes donne des résultats plus rentables et plus efficaces que si chaque individu exerçait lui-même tous les métiers. Aussi la société émerge-t-elle dans un simple objectif économique de maximisation de la production (en particulier la production de nourriture et de vêtements). Alain pourtant conteste cette analyse par le contre-exemple de peuples installés dans des milieux fort cléments (par exemple l'île de Hawaï), où nulle "maximisation de la production" ne paraît nécessaire, et qui pourtant connaissent une organisation sociale. Il faut donc croire que la société ne découle pas de la nécessité de parer aux rigueurs du climat ; et Alain, se rapprochant d'Aristote, conclut que "l'homme est citoyen par nature" : une inclination spontanée le pousse vers ses semblables ; la société n'est pas une simple conséquence seconde des besoins.
Pourtant, Alain poursuit en mentionnant un autre besoin (de repos, en l'occurrence), qu'il situe aux fondements de l'organisation sociale. Même à Hawaï, même dans un pays de cocagne, les humains dorment ; or le sommeil se présente pour nous comme un état de vulnérabilité extrême. Platon, rapportant le mythe de Prométhée, juge l'humain, privé de griffes, de cornes, de carapace etc., "le plus démuni d'entre les animaux". Aristote nuance en précisant que l'humain jouit d'une intelligence supérieure, qui lui permet de pourvoir à ces défauts ; mais précisément, pendant le sommeil, l'intelligence et les perceptions sont remplacées par le rêve. L'humain endormi se trouve donc à la merci de tous les animaux féroces ou même de n'importe quel accident. Insistant sur le caractère tyrannique de la fatigue (poussés à bout, nous finissons littéralement par "tomber de sommeil") et sur son importance temporelle (un tiers de nos journées), Alain souligne la nécessité impérieuse, pour les humains, d'organiser des tours de garde. Plus que les échanges économique, donc, c'est la sécurité des personnes qui poussa les individus à s'assembler, conclut Alain dans une pétition de principe hobbesienne : "la Société est fille de la peur, et non pas de la faim".
C'est donc bien un besoin qui est à l'origine de la société : les humains ne se rassemblent pas par plaisir, comme le pense Aristote, mais bien pour prévenir un danger mortel, comme le pense Hobbes. (Il conviendrait ici de questionner la phrase qui clôt la première partie du texte : "l'homme est citoyen par nature"). Cependant ce besoin n'est pas celui de manger, mais celui de dormir ; ainsi Alain s'engage-t-il vers une position nuancée qu'il exprime en réexaminant les effets de la faim dans une société déjà constituée sous l'effet de la peur. Il paraît de bon sens que la faim ait éloigné les individus plutôt que de les rassembler : le chasseur isolé sera sans doute plus discret qu'une troupe nombreuse, et la cueillette sera d'autant plus facile qu'on cherchera les fruits dans une région peu fréquentée, et non encore exploitée (cet argument mériterait contestation : la prise d'une grosse bête implique une stratégie de rabattage facilitée par le nombre, et la cueillette gagne à s'exercer en groupe pour s'assurer de n'avoir oublié aucun fruit). Alain estime, dans cette perspective, que loin de rapprocher les individus, la faim aurait au contraire pour effet de les disperser - opérant ainsi un renversement complet par rapport à la position platonicienne. Radicalisant le propos, et rappelant l'alternance quotidienne de la faim et de la fatigue, Alain termine en dressant un portrait ambivalent des citoyens : tantôt anarchistes affamés, tantôt respectueux des lois à bout de forces.
L'analyse d'Alain paraît critiquable : si la société surgit sous l'effet de la fatigue, alors l'Homme n'est pas stricto sensu "citoyen par nature" au sens où Aristote peut l'entendre ; du reste il n'est pas certain que la faim éloigne les individus : en déduire l'anarchisme paraît assez spéculatif. Pourtant la position de l'auteur présente un énorme avantage : par ses nuances, elle explique avec une remarquable économie de moyens l'ambiguité des sentiments que les citoyens peuvent ressentir pour l'organisation sociale, balancés entre rejet et affection, entre révolte et soumission, entre vagabondage et sédentarité. Loin de toute explication univoque et dogmatique, elle esquisse déjà les limites de l'Etat, qui ne pourra jamais paraître pleinement satisfaisant à des individus eux-mêmes partagés entre des inclinations contradictoires.
Retour à l'avertissement préalable ici.
Par Jérôme Coudurier-Abaléa
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Publié dans : Bac session juin 2006
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