
Parfois, un génie hors du commun accomplit une découverte révolutionnaire ; mais, faute d'une "com" adéquate, faute d'être en phase avec son époque, du fait parfois d'une misanthropie complète, il ne recueille pas les fruits de son labeur. Un de ses disciples, parfois un ami proche, lui pique l'essentiel de son idée, mais comme lui est charismatique, charmeur, brillant, insolent, il parvient à la vendre. Très cher. Le maître reste dans l'ombre, méconnu, souvent méjugé voire méprisé, pendant que le disciple jubile sous les spotlight. Je voudrais ramener un tel maître au premier plan.

Yves Tanguy (1900-1955, ci-contre photographié par Man Ray), s'il a appartenu dès l'origine au mouvement surréaliste, et s'il y est resté fidèle jusqu'au bout, malgré les schismes successifs, n'appartient pas aux plus tapageurs du groupe. Certes, il participe au banquet en l'honneur de Saint-Pol-Roux, il signe les pamphlets, et s'affiche comme un révolutionnaire (il aura les dents cassées d'un coup de matraque lors d'une émeute anti-fasciste) ; mais il ne pratique guère la provocation gratuite, et ne participe que de loin à la "vie parisienne" très relâchée des surréalistes. Discret, secret même, il s'acharne à explorer par la peinture les recoins de son inconscient : il croit en effet aux thèses de Freud sur la sexualité et tente de restituer par l'image ce que la langue ne sait pas dire - ou n'ose pas dire.
Sa toile
Maman, Papa est blessé (à droite), réalisée en 1927, constitue à mes yeux une oeuvre d'une audace et d'une complexité stupéfiantes, non seulement pour l'époque, mais encore aujourd'hui : si la toile n'est pas à proprement parler figurative, elle n'est pas non plus complètement abstraite ; elle ne restitue pas de perspective, mais elle dégage quand même une impression de profondeur et une succession de plans identifiables. La combinaison du net et du flou (c'est-à-dire la manière dont un rêve ou un lointain souvenir nous apparaît à l'état de veille) culmine dans de petites formes molles, haricots secs ou flaques avachies.

On n'a jamais vu ça. Nous voici complètement dépaysés. L'abstration pure de Kandinsky, à la suite de Delaunay, restitue une ambiance sans peindre de "choses" ; le cubisme de Picasso et Braque abstrait des choses leurs formes fondamentales et les rendent presque méconnaissables ; mais Tanguy, quant à lui, parvient à ce tour de force tout à fait inouï : devant nous, ce sont bien des choses représentées (et pas seulement une ambiance restituée) et pourtant nous sommes absolument incapables de dire où nous sommes ni ce que nous voyons.
L'atmosphère surprenante, de proche familiarité mêlée d'étrangeté absolue, qui baigne les tableaux de Tanguy (à gauche :
Sans Titre (Il vente), 1928), me semble exiger un énorme travail d'approche de la part du spectateur, et reflète l'art d'un peintre qui a osé s'aventurer très loin dans son propre psychisme - plus loin, peut-être, que Rimbaud.
"Ce que Tanguy nous montre" n'a sans doute pas beaucoup d'importance par rapport à l'endroit d'où il nous le montre. Des profondeurs les plus authentiques du rêve et de l'imaginaire, il nous les livre presque à l'état brut - visions en cours de construction, métamorphoses interrompues, chimères indéchiffrables.
Pendant ce temps-là, un autre jeune surréaliste, Salvador Dali, se faisait exclure, en raison de sa turbulence, de l'école des Beaux-Arts de Madrid. A bien des égards, sa célèbre "méthode paranoïaque-critique" (énoncée en 1931) correspond point pour point au programme rempli par Tanguy dès 1927. De 1931 également date la toile de Dali
La Persistance de la mémoire, avec les célèbres montres molles (ci-dessous). Osera-t-on dire qu'il a piqué l'idée de la forme molle à Tanguy ? Pour ma part, ma religion est faite. Lorsque l'increvable Dali déclarera, fracassant : "La seule différence entre un fou et moi, c'est que je ne suis pas fou", on reconnaîtra qu'il avait le sens de la formule ; mais cette affirmation n'est-elle pas rendue vraisemblable avec plus de force par Tanguy ?
En 1934, suite aux prises de position de Dali en faveur d'Hitler et de Franco, Tanguy signera la lettre d'exclusion du groupe surréaliste contre le peintre espagnol. En 1939, comme bien des peintres accusés de commettre de "l'art dégénéré", il fuira aux Etats-Unis, où il mourra d'une hémorragie cérébrale. Pendant ce temps-là, Dali fera de la pub.
Aujourd'hui, que d'admirateurs pour Dali ! Mais regardez bien, la toile
Sans Titre, penchez la tête à gauche, et regardez la forme à gauche, au second plan... Hé oui ! Dali, même sa moustache, il l'a piquée à Tanguy ! Vive Tanguy !
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