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Merci à Beniamjn pour ce super-bestiau. Le prion touche-t-il le Minotaure ?

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Dimanche 5 février 2006 7 05 /02 /Fév /2006 08:55

2) La critique radicale de Nietzsche

Nous voilà face à une grave difficulté. Ma conscience tend vers autre chose que moi ; ma mémoire se reconstruit de manière fantasmatique ou partiellement irrationnelle - et peut-être aléatoire ; quant à moi, je change, je passe d’un état à l’autre (retour vers Sextus Empiricus). Reste-t-il quelque chose d’identique « sous » tous ces changements (reste-t-il encore un « sujet » au changement) ? Le simple bon sens tendrait à suggérer que oui ; et pourtant, il s'agit d'une question très difficile de la philosophie, qui remonte à la plus haute antiquité. Les Athéniens conservaient, dans le Pirée, un navire dont on prétendait qu'il avait appartenu à Thésée. Au fil des années, pourtant, le sel de la mer avait rongé le bois du navire et il avait fallu le restaurer en changeant certaines pièces, jusqu'au jour où le navire ne compta plus aucune pièce d'origine. S'agissait-il encore du « vaisseau de Thésée » ? La même question se pose pour notre corps, dont les cellules se renouvellent intégralement tous les cinq ans. Alors que reste-t-il de notre identité ? Qui suis-je ?

Il y a encore d’innocents adeptes de l’introspection qui croient qu’il existe des « certitudes immédiates », par exemple « je pense » […]. Mais les termes de « certitude immédiate » […] impliquent une contradictio in adjecto, je le répèterai cent fois ! On devrait enfin cesser de se laisser abuser par les mots ! Le peuple peut bien croire, à la rigueur, que la connaissance va au fond des choses, mais le philosophe, lui, doit se dire : Si j’analyse le processus qu’exprime la proposition « je pense », j’obtiens toute une série d’affirmations téméraires qu’il est difficile, peut-être impossible de fonder ; par exemple que c’est moi qui pense, qu’il faut qu’il y ait un quelque chose qui pense, que la pensée est le résultat de l’activité d’un être conçu comme cause, qu’il y a un « je », enfin que ce qu’il faut entendre par « pensée » est une donnée déjà bien établie, – que je sais ce qu’est penser. […] Au lieu de cette « certitude immédiate », à laquelle peut bien croire le peuple, le philosophe a l’embarras d’une série de questions métaphysiques, vrais cas de conscience de l’intellect, telles que : « D’où est-ce que je prends la notion de pensée ? », « Pour quelle raison croire à la cause et à l’effet ? », « Qui me donne le droit de parler d’un « je », et d’un « je » qui soit une cause, et pour comble, cause de pensée ? »
Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, §16

Il n’est pas légitime de prendre « je » comme sujet logique auquel je pourrais attribuer des prédicats différents (« penser » ou « être ») puisque, justement, « je » change selon ce que « je » fait. Je n'ai aucune raison décisive de croire que le « je » qui pense est bien le même que le « je » qui se figure qu'il existe un « je » qui pense ; et par ailleurs, je ne peux pas être sûr que le « je » qui pense et le « je » qui est sont bien une seule et même entité, puisque « je » change.

Ces questions sont extrêmement pressantes. Nous avons dit de la conscience réfléchie qu'elle se sasissait elle-même, c'est-à-dire qu'elle se prenait comme objet ; mais justement, ce faisant, elle ne perçoit qu'une fraction d'elle-même - à vrai dire sa fraction la moins intéressante et la moins authentique, parce que la conscience n'est pas du tout un objet : elle est un sujet. Lorsque je me prends comme objet de pensée, je ne me conçois plus comme un sujet. Lorsque nous nous examinons nous-mêmes et que nous retraçons par la pensée le parcours qui nous a conduit du ventre de notre mère jusqu'à ce blog, nous nous observons comme une chose du passé, finie, désactivée. Le « moi » objet que je cherche à définir s'oppose frontalement au « je » sujet qui, par la propriété même de la conscience, s'élance toujours vers quelque chose d'autre que lui-même - et n'est donc jamais fini - donc jamais non plus défini. Pour le dire avec le mot de Rimbaud : « Je est un autre ».

Comme la conscience déchire le cosmos entre moi et le monde, la conscience réfléchie me brise en deux et me livre, de moi-même, une vision déformée, tronquée, fort peu fiable. Badaboum ! Tout s’effondre. Le cogito était pourtant la dernière chance, le dernier espoir. Que reste-t-il ?


Suite du cours : les altérations de la conscience.

Par Jérôme Coudurier-Abaléa - Publié dans : Notions
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