3) Délimitation précise de la religion
Durkheim pose des problèmes difficiles et d’abord celui-ci : il pourrait exister des religions laïques. Elaboration de concepts comme le rituel, la pratique, le culte, le fanatisme, l’opposition sacré/profane applicables hors du domaine religieux stricto sensu pour qualifier aussi des comportements de groupe partiellement irrationnels. Très fécond d’examiner le patriotisme, l’idéologie politique (Kressman Taylor, Jour sans retour), le star-system, le sport ou la science avec ces concepts religieux.
Mais oui : même la science. Elle a eu ses croyances obligatoires (Newton et la lumière), ses espaces sacrés (« ici vécut Albert Einstein ») et ses « grand-messes » (les colloques, remises de Nobel etc.).
Plus flou encore : recenser, si l’on peut, l’ensemble des comportements ritualisés associés aux vacances. L’écoute de Bison Futé, le départ, l’embouteillage, la dispute dans la voiture, le pique-nique dans l’aire de repos surpeuplée, puis une fois sur place le barbecue – totalement aberrant, pour le coup : consiste à manger de la viande pas cuite avec des doigts brûlés, d’une toxicité à faire pâlir. Les photos « qui ne donnent rien ». Tellement observé qu’on peut penser que c’est obligatoire. Quelle croyance derrière ? le temps libre.
Même chez les plus féroces ennemis de la religion « classique », les anarchistes, il existe des comportements religieux (premier mai, vêtements…). S’uniformiser pour célébrer la liberté : le comble du paradoxe. Athéisme très difficile, dans ces conditions. Notre époque est peut-être moins spirituelle que les précédentes, mais pas moins religieuse.
L’analyse de Durkheim dévalue complètement la notion de Dieu. Problème d’ailleurs général dans les relations entre philosophes et théologiens. Les premiers reprochent aux seconds d’aborder la philosophie avec un préjugé énorme (Dieu existe), qui polarise toute leur réflexion ; et les seconds reprochent aux premiers de méconnaître un problème fondamental : à savoir que Dieu excède toute rationalisation. Tenter d’appréhender la foi ou le numineux sous l’angle rationnel, c’est se condamner à penser la religion comme un fait social parmi d’autres – et une telle approche est un préjugé au moins aussi lourd que la croyance en Dieu.
Vous voyez que je suis dans une très grande difficulté ici, non seulement pour parler de religion en tant que philosophe, mais d’autant plus que école confessionnelle…
Dans ce sens, je propose une distinction entre religion stricto sensu (avec croyance au surnaturel, y inclus magie, sorcellerie etc.) et faits religieux largo sensu (sans croyance au surnaturel, mais déjà très compliqué parce que Nicolas Sarkozy et l’insécurité).
Religion : croyances socialement obligatoires. Justement, cette définition pose déjà deux problèmes très épineux : l’un politique, l’autre épistémologique.
Suite du cours : religion et politique.
par Jérôme Coudurier-Abaléa
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