Nous évoquions, à la fin du cours sur autrui, la difficulté que nous pouvons ressentir à lui reconnaître sa dignité humaine, et même à l'aimer, lorsque ses goûts heurtent notre propre sensibilité. Une première attitude, et qui semblerait sage à première vue, consisterait alors, pour désamorcer ces conflits, de tout simplement taire les goûts.
I. « Des goûts et des couleurs il ne faut pas discuter »
Ci-contre, Composition VI de Vassili Kandinsky, 1913.1) Le plaisir et l’amabilité
Il n'est pas facile de taire nos goûts en permanence. Certaines choses nous procurent du plaisir, d’autres du déplaisir ; or il semble naturel aux humains de transmettre et partager ce plaisir ressenti. Nous conseillons à autrui tel roman, tel album de musique, tel film qui nous ont réjouis ou émus. Ce partage des plaisirs nous rend agréables aux autres ; et quand, sur le conseil d'autrui, nous jouissons d'une oeuvre d'art, nous ressentons de la reconnaissance, parfois même de l'amitié, pour la personne qui nous fournit des avis si justes. Elément important de la socialisation, l’art embellit la vie, facilite les rapports humains et pacifie la société. Aussi tendons-nous à discuter des goûts et des couleurs : eh bien, selon un célèbre proverbe, cette disposition doit être tuée dans l’œuf.
2) Des goûts et des couleurs, il ne faut point discuter
Le débat sur les goûts et les couleurs est très pauvre. Pourvu qu'on s'accorde, non seulement le niveau de la discussion reste faible, mais souvent même la discussion s'achève net une fois que chacun a reconnu l'oeuvre « géniale » (il suffit d'écouter deux fans bavarder du dernier opus de leur idole). Quant aux querelles sur les goûts et les couleurs, elles donnent des discordes stériles où l'on part de « c’est bien/c’est pas bien » et où l'on arrive vite au « j’aime/j’aime pas », sous-entendu : on ne peut rien dire d’autre. Reformulons en termes philosophiques : chacun est pleinement subjectif dans ses goûts. Cette totale absence d’objectivité empêche toute entente, toute synthèse. Les chamailleries creuses sur les goûts pourraient se poursuivre à l'infini : si on veut la paix, on ne disputera pas des goûts et des couleurs.
Devant l’art, devant nos goûts et nos dégoûts, nous sommes des « sujets » au sens plein. Cette analyse constitue un des préjugés les plus profonds et les plus tenaces de notre époque. Il n'est d'ailleurs pas nouveau : déjà Voltaire le rapportait dans l’article « Beau » de son Dictionnaire philosophique.
Il n'est pas facile de taire nos goûts en permanence. Certaines choses nous procurent du plaisir, d’autres du déplaisir ; or il semble naturel aux humains de transmettre et partager ce plaisir ressenti. Nous conseillons à autrui tel roman, tel album de musique, tel film qui nous ont réjouis ou émus. Ce partage des plaisirs nous rend agréables aux autres ; et quand, sur le conseil d'autrui, nous jouissons d'une oeuvre d'art, nous ressentons de la reconnaissance, parfois même de l'amitié, pour la personne qui nous fournit des avis si justes. Elément important de la socialisation, l’art embellit la vie, facilite les rapports humains et pacifie la société. Aussi tendons-nous à discuter des goûts et des couleurs : eh bien, selon un célèbre proverbe, cette disposition doit être tuée dans l’œuf.
2) Des goûts et des couleurs, il ne faut point discuter
Le débat sur les goûts et les couleurs est très pauvre. Pourvu qu'on s'accorde, non seulement le niveau de la discussion reste faible, mais souvent même la discussion s'achève net une fois que chacun a reconnu l'oeuvre « géniale » (il suffit d'écouter deux fans bavarder du dernier opus de leur idole). Quant aux querelles sur les goûts et les couleurs, elles donnent des discordes stériles où l'on part de « c’est bien/c’est pas bien » et où l'on arrive vite au « j’aime/j’aime pas », sous-entendu : on ne peut rien dire d’autre. Reformulons en termes philosophiques : chacun est pleinement subjectif dans ses goûts. Cette totale absence d’objectivité empêche toute entente, toute synthèse. Les chamailleries creuses sur les goûts pourraient se poursuivre à l'infini : si on veut la paix, on ne disputera pas des goûts et des couleurs.
Devant l’art, devant nos goûts et nos dégoûts, nous sommes des « sujets » au sens plein. Cette analyse constitue un des préjugés les plus profonds et les plus tenaces de notre époque. Il n'est d'ailleurs pas nouveau : déjà Voltaire le rapportait dans l’article « Beau » de son Dictionnaire philosophique.
Demandez à un crapaud ce que c’est que la beauté, le grand beau, le to kalon. Il vous répondra que c’est sa crapaude avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun. Interrogez un nègre de Guinée ; le beau est pour lui une peau noire, huileuse, des yeux enfoncés, un nez épaté.
[Le philosophe] conclut, après bien des réflexions, que le beau est souvent très relatif, […] et ce qui est la mode à Paris ne l’est pas à Pékin ; et il [s’épargne] la peine de composer un long traité sur le beau.
[Le philosophe] conclut, après bien des réflexions, que le beau est souvent très relatif, […] et ce qui est la mode à Paris ne l’est pas à Pékin ; et il [s’épargne] la peine de composer un long traité sur le beau.
Voltaire, Dictionnaire philosophique, article « Beau »
Inutile d’examiner l’esthétique : on ne peut rien en dire. Point final. Chacun est renvoyé à sa propre préférence, à sa propre solitude.
3) Contester l’argument de Voltaire
Je vais avoir à présent l’honneur de détruire l’opinion voltairienne.
Primo : Voltaire constate ici son échec. Faut-il l'imputer à sa paresse, ou à sa simplicité d’esprit ?
Secundo : le raisonnement de Voltaire contient une spéculation très audacieuse. Que veut dire « beau » pour un crapaud ? On comprend bien que Voltaire utilise cet exemple de manière métaphorique, mais a-t-il la moindre valeur ?
Tertio, l'analyse voltairienne s'appuie sur un racisme scandaleux et stupide, qu’il est facile de ridiculiser. Admettons que le « nègre » trouve belle sa « négresse », l’européen son européenne etc. Poursuivons l'argument et précisons : le Coréen du Sud trouve belle sa Coréenne du Sud (plus qu'une Coréenne du Nord, par exemple) ; le Rennais trouve belle sa Rennaise (plus qu'une Marseillaise) ; et le bobo du VIème arrondissement trouve belle sa bobotte du VIème arrondissement. A ce rythme, on ne se marierait jamais qu'avec ses voisins de palier ! Où s’arrêter dans la précision des groupes sociaux ? Sur quel fondement séparer les uns des autres ?
Quarto, et c’est peut-être le plus drôle : Voltaire donne là un critère clair et précis du beau. Pour lui, le beau, c’est le ressemblant (critère d'ailleurs banal, et qu'on trouve déjà chez Platon). Le crapaud aime ce qui lui ressemble, le « nègre » ce qui lui ressemble, et ainsi de suite. Le beau selon Voltaire est donc, dans un sens, « relatif » au juge particulier, mais le critère du beau est, pour sa part, absolu et d'application universelle ; or Voltaire, ce brave garçon, ne s'aperçoit pas qu'il donne ce critère. Il soutient même qu'un tel critère n'existe pas.
Voltaire ? Une plume « brillante », si l'on veut, mais qui sert toujours des causes insoutenables. Son « esprit » tient tout entier dans son venin : ce n'est pas un philosophe, c'est un scorpion. Cet « esprit », d'ailleurs, si vanté en France qu'on le qualifie volontiers de « français », se réduit presque toujours à une pointe mesquine et méchante endimanchée d'un bon mot.
(Vous comprendrez, chers collègues de littérature, que nous autres philosophes ne pouvons guère, dans la querelle entre Rousseau et Voltaire, ne pas nous ranger aux côtés du premier.)
Le proverbe « des goûts et des couleurs il ne faut pas discuter » s'entend donc d’abord au sens dur, voltairien, raciste. On déduit, puisqu’il a des goûts différents, qu'autrui est barbare, ignoble, à peine humain. Cet argument se trouve au coeur de la Controverse de Valladolid (un bon résumé assorti de remarques critiques est lisible ici ; ci-contre, Jean-Pierre Marielle, Jean Carmet et Jean-Louis Trintignant dans le téléfilm de Jean-Daniel Verhaeghe, inspiré du livre de Jean-Claude Carrière) : puisqu’ils ornent leurs temples de serpents à plumes et d'autres idoles monstrueuses, les Amérindiens peuvent-ils être considérés comme humains ? Avec des goûts aussi discutables, avec un sens de l'humour aussi différent du nôtre, ont-ils une âme ? Pourtant, le proverbe peut aussi s'entendre au sens mou : il forme alors une solution de facilité pour éviter des débats ardus, qui peuvent vite devenir très techniques ou dégénérer en querelle. Solution fort efficace, d’ailleurs, qui coupe court à toute discussion : au lieu de dialoguer à deux, l'un et l'autre se renvoient dos à dos, chacun enfermé dans ses goûts personnels subjectifs, séparés par ce que l'on nomme aujourd'hui « tolérance » (en fait, une profonde indifférence) qui consiste à dire « chacun son truc, c’est vrai quoi, tout le monde a le droit de penser ce qu’il veut » - sous-entendu : ne venez pas me chercher noise avec vos goûts différents des miens. Halte ! Comment méconnaître l'égoïsme inouï de cette attitude ? Chacun chez soi ! Toi, qui es différent, tais-toi, ou va-t-en ! Comment méconnaître le fascisme rampant derrière ce discours ? (Sur ce point, une remarque : l’un des buts du cours de philosophie consiste à vous apprendre à rejeter systématiquement cette « tolérance » dévoyée, vrai relativisme qui constitue en fait une paresse et une lâcheté).
Cette idée selon laquelle « des goûts et des couleurs il ne faut point discuter », de quelque manière qu’on l'entende, s'avère insoutenable.
Suite du cours : surmonter la relativité des goûts.
par Jérôme Coudurier-Abaléa
publié dans :
Notions











