La philosophie tente de répondre à des questions complexes. Pour y parvenir, nous effectuons un énorme travail mental d'analyse, de réflexion, de définition, de synthèse, de déduction, d'induction etc. (ci-contre, Afrique de Serge Aubert Martial, de l'école congolaise de Poto-Poto). Pourtant, ce travail mental peut passer entièrement inaperçu d'autrui ; mon voisin, dans le métro, peut songer à toutes sortes de choses sans que je m'en aperçoive. La pensée, en tant que telle, n'a aucun effet sinon chez celui qui la pense - et si jamais ce penseur ne parvient pas à la transmettre, la pensée est perdue définitivement. Pour transmettre ses pensées, cependant, l'individu humain dispose d'un outil : le langage. Des controverses à mener, des choix à argumenter, des textes à lire et à expliquer, des copies à rédiger et à justifier : tout cela se déroule dans le langage. Il manifeste une idée de manière perceptible (visuelle par des mots imprimés, auditive par des paroles énoncées). Dans ce sens, l'étude de la philosophie en Terminale prolonge et poursuit le travail mené en français depuis vos années de collège. D'ailleurs, vous avez déjà commencé à examiner, en Seconde et en Première, par le biais de la littérature, des questions de morale (l'analyse de l'esclavage et la réflexion sur l'égalité dans le mouvement des Lumières) ou de philosophie (la possibilité de produire une belle représentation d'un objet hideux ou atroce, par exemple avec la lecture des Fleurs du mal de Baudelaire - le texte intégral est téléchargeable ici).
L'humain est le « zoôn logôn », l'animal (« zoôn ») qui possède le « logos », terme grec ambigu qui désigne à la fois la pensée conceptuelle et le discours articulé. Ces facultés le distinguent catégoriquement de tous les autres animaux, lesquels ne diposent pas du discours articulé mais seulement de la voix (phonê).
On voit d’une manière évidente pourquoi l’homme est un animal sociable à un plus haut degré que les abeilles et tous les animaux qui vivent réunis. La nature, comme nous disons, ne fait rien en vain. Seul, entre les animaux, l’homme a l’usage du discours (logos) ; la voix (phonê) est le signe de la douleur et du plaisir, et c’est pour cela qu’elle a été donnée aussi aux autres animaux. Leur organisation va jusqu’à éprouver des sensations de douleur et de plaisir, et à se le faire comprendre les uns aux autres ; mais le discours a pour but de faire comprendre ce qui est utile ou nuisible, et par conséquent aussi, ce qui est juste ou injuste. Ce qui distingue l’homme d’une manière spéciale, c’est qu’il perçoit le bien et le mal, le juste et l’injuste, et tous les sentiments de même ordre dont la communication constitue précisément la famille et l’Etat.Aristote, Politique, 1253a 6-19
Aristote opère une distinction conceptuelle entre l'humain et l'animal, qu'il double d'une autre distinction entre logos et phonê. Au-delà des seules sensations (de plaisir et de douleur), les humains peuvent communiquer sur l'utile et l'inutile : ils peuvent échanger des pensées. Ces échanges sur les sentiments moraux entraînent une organisation sociale (comme chez d'autres animaux vivant en troupeaux, en hordes ou en essaims) et politique : non seulement chacun se trouve assigné à une tâche et à une place, mais encore chaque individu peut délibérer avec d'autres du juste et de l'injuste - et, le cas échéant, proposer des changements dans l'organisation.
Examiner le langage revient à examiner la caractéristique majeure de l'humanité ; mais à ce stade, une question se présente. Puisque le langage exprime, au-delà des constats bruts (comme « Le ciel est bleu » ou « Le chien aboie »), la confrontation des opinions, cela implique qu'il peut véhiculer ces opinions - même approximatives ou fausses. D'où une grave conséquence : dans la mesure où il laisse passer le mensonge ou l'erreur, cet outil de la pensée n'est peut-être pas fiable. On peut même être certain de ses défauts car, évidemment, les mots sont flous. Pour moi qui ai vécu à Londres, le mot « rivière » évoque tout de suite des images de la Tamise. Pour vous qui n'avez jamais vécu à Londres mais qui avez passé vos dernières vacances au Brésil, le même mot vous rappelle l'Amazone, que je n'ai pour ma part jamais vu. Cette « imprécision » des mots insinue le doute à deux niveaux :
- Au niveau politique, le langage permet à certains individus mal intentionnés de nous mentir de manière calculée, par des effets rhétoriques. - Au niveau psychologique, il se pourrait que, par ses structures grammaticales, une langue donnée (par exemple, le français) perturbe l'expression de nos pensées les plus vraies et les plus profondes - voire les empêche purement et simplement.
Dans l'Antiquité, en Grèce, un groupe de penseurs, les sophistes, avaient choisi d'employer ces faiblesses du langage pour en tirer un profit politique. Grammairiens, linguistes, avocats (ci-contre, Robert Macaire, avocat de Daumier), les sophistes enseignaient aux jeunes gens à composer des discours propres à persuader les assemblées politiques et les tribunaux. Ils prétendaient, en particulier, que la vérité n'était qu'une question de point de vue, ce qui autorisait par avance toutes les volte-faces.
Contre les sophistes, contre leur puissance politique indue et contre leur relativisme à l'égard de la vérité, s'éleva Socrate : cet acte fondateur de révolte contre certains modes du discours constitue, à bien des égards, le point de départ de la philosophie.
Suite du cours : Usages persuasifs et scientifiques du langage.
par Jérôme Coudurier-Abaléa
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