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Dimanche 29 janvier 2006

3) Les passions, accès à une réalité supérieure

Pour l’artiste et pour les mystiques, la passion, dans toute sa démesure délirante, peut être une voie d’accès à une conscience nouvelle, à une version exaltée du monde, plus vraie parce que plus forte que le monde banal : c’est le programme proposé par Rimbaud dans sa célèbre lettre à Paul Demeny :

La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance entière ; il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, il l’apprend. Dès qu’il la sait, il doit la cultiver ! Cela semble simple : en tout cerveau s’accomplit un développement naturel ; tant d’égoïstes se proclament auteurs ; il en est bien d’autres qui s’attribuent leur progrès intellectuel ! – Mais il s’agit de se faire l’âme monstrueuse […] ! Imaginez un homme s’implantant et se cultivant des verrues sur le visage.
Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant.
Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit – et le suprême Savant ! – Car il arrive à l’inconnu ! Puisqu’il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu’il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innommables : viendront d’autres obscurs travailleurs : ils commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé !
Arthur Rimbaud, Lettre à Paul Demeny, dite "du Voyant"

Le jeune Rimbaud trace un portrait univoque du poète : il lui appartient, parmi les hallucinations nées du dérèglement de tous les sens, d'y voir clair. Ainsi que l'avait déjà écrit Baudelaire dans Le Voyage, il appartient à l'artiste d'aller "Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau" - au risque de la folie et du crime (Rimbaud le Voyant cèdera la place à Rimbaud le Voyou). Ce risque, il l'accepte ; il le revendique même, sans quoi la frénésie poétique de nouveauté ne serait qu'une pose. L'écolier de Charleville se maudit lui-même dès 1871 : il a dix-sept ans. Votre âge. Il boira la coupe jusqu'à la lie.

Tout le contraire de Boileau et du classicisme ! Très loin des jolies harmonies appoliniennes, des amourettes agrestes et des soupirs sur le lac, nous conjurons en ce moment même le haut patronage de Dionysos, le dieu de l'excès, de la hubris, de la démesure, de la fête et de l'ivresse. La compagnie des artistes n'a rien de la bonne société : lorsque Jim Morrison (ci-contre) tente de prolonger l'effort rimbaldien, il sombre dans la drogue, dans l'alcool, dans la violence. Dans cette frénésie de météore, on tutoie les corps célestes et l'harmonie des sphères, mais on se consume vite - et on meurt jeune.

Notons à ce stade, avec Platon, la grande proximité de l'inspiration poétique avec l'extase mystique des chamanes ou des devins (lesquels recouraient volontiers aux paradis artificiels) :

C’est le même délire qui agit dans l’âme des poètes lyriques, comme ils l’avouent eux-mêmes. Les poètes nous disent bien, en effet, qu’ils puisent à des sources de miel et butinent les poèmes qu’ils nous apportent dans les jardins et les vallons boisés des Muses, à la manière des abeilles, en voltigeant comme elles, et ils disent la vérité. Car le poète est chose légère, ailée, sacrée, et il ne peut créer avant de sentir l’inspiration, d’être hors de lui et de perdre l’usage de sa raison. Tant qu’il n’a pas reçu ce don divin, tout homme est incapable de faire des vers et de rendre des oracles […]. Et si le dieu leur ôte le sens et les prend pour ministres, comme il fait des prophètes et des devins inspirés, c’est pour que nous qui les écoutons sachions bien que ce n’est pas eux qui disent des choses si admirables, puisqu’ils sont hors de leur bon sens, mais que c’est le dieu même qui les dit et qui nous parle par leur bouche.
Platon, Ion, 534a-534d

Dans une telle perspective, cependant, une question dérangeante se pose. Si en effet la passion ouvre les portes de l'inconnu et de la nouveauté, alors le scientifique a peut-être intérêt, à l'occasion, à lui céder - plus précisément à céder à la rage de comprendre, à l'appétit démesuré de lucidité et d'intelligence, qui confine au vertige. La violence inouïe de la passion, l'énergie mentale astronomique qu'elle dégage, pourrait-elle se mettre au service d'une découverte ? Dans les années 70, alors que Nicolas Mandelbrot élaborait sa Géométrie fractale de la nature, il travaillait chez IBM (ci-contre, l'ensemble de Mandelbrot, dont une version zoomable est disponible ici). A l'époque, le laboratoire de recherche s'efforçait de concevoir des supercalculateurs capables de résoudre laborieusement des équations très complexes, lesquels absorbaient tous les investissements ; or Mandelbrot, pour valider sa théorie, avait besoin d'un petit ordinateur capable de résoudre rapidement des séries d'opérations simples, mais en très grand nombre. Avec la complicité d'un ami comptable, il parvint à obtenir un PC qui entra dans les charges comme "calculette de bureau". Evidemment, Mandelbrot savait que la supercherie risquait d'être rapidement éventée. En quatre mois, travaillant vingt heures sur vingt-quatre, à bout de nerfs à force de café et de tabac, il boucla son livre - sans doute l'ouvrage de mathématiques le plus révolutionnaire du XXème siècle. Comment ne pas rapprocher une telle fureur de la passion la plus brûlante ?

Allons plus loin :

On peut admettre que les plaisirs se divisent en plaisirs du corps et en plaisirs de l’âme. Comme exemples de plaisirs de l’âme nous avons l’ambition et l’amour du savoir : en effet, pour chacun de ces cas on trouve son plaisir dans l’objet qu’on est porté à aimer sans que le corps en soit affecté en rien, mais c’est plutôt l’esprit qui l’est. Mais ceux qui recherchent [sans frein ni mesure] les plaisirs de l’ambition ou du savoir ne sont appelés ni modérés ni déréglés, et il en est de même pour tous ceux qui se livrent aux autres plaisirs non corporels […].
Aristote, Ethique à Nicomaque, 1117b 27-36

On peut blâmer les passions lorsqu'elles portent sur les plaisirs corporels et sur les questions du caractère ; mais les plaisirs de l'esprit, à commencer par l'amour du savoir (la science), le goût du beau (les arts) et l'amitié pour la sagesse (la philosophie), peuvent, et même doivent, être poursuivis jusqu'à la démesure. C’est Aristote lui-même qui le dit ! Le penseur de la mesure, du juste milieu, de la modération, de la tempérance ! On y reviendra lors du cours sur la justice ; en attendant, ne croyez pas à cette image d’Epinal selon laquelle le philosophe est un personnage rangé, pusillanime, rassis, tiède. Les vrais philosophes, les premiers couteaux, sont tout au contraire des passionnés, peut-être même des exaltés. Ce ne sont jamais des universitaires poussifs, ni des Assis haïs de Rimbaud.

Techniquement, nous pourrions ici nous lancer dans la question religieuse ; mais auparavant, sans d’ailleurs me détourner de la route, j’aimerais introduire une parenthèse sur l’amour.

Suite du cours : l'amour.



par Jérôme Coudurier-Abaléa publié dans : Notions
 
 
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