2) La guerre entre raison et passion
Ennemie de l’intérêt rationnel, la passion bataille contre l’intelligence. Au caprice démesuré de la passion répondent les appels à la raison et à la mesure. Face à la hubris, le logos. Tous, nous avons déjà senti ce tiraillement, cette déchirure intérieure, où notre tête s'oppose spontanément à nos viscères. L’humain se présente comme ce mélange étonnant d’ange et de bête. La guerre intérieure se confondrait avec la condition humaine.
Guerre intestine de l’homme entre la raison et les passions. S’il n’y avait que la raison sans passions… S’il n’y avait que les passions sans raison… Mais ayant l’un et l’autre, il ne peut être sans guerre, ne pouvant avoir la paix avec l’un qu’ayant guerre avec l’autre : ainsi il est toujours divisé, et contraire à lui-même.
- Cette guerre intérieure de la raison contre les passions a fait que ceux qui ont voulu la paix se sont partagés en deux sectes. Les uns ont voulu renoncer aux passions, et devenir dieux ; les autres ont voulu renoncer à la raison et devenir bêtes brutes (Des Barreaux ). Mais ils ne l’ont pu, ni les uns ni les autres ; et la raison demeure toujours, qui accuse la bassesse et l’injustice des passions, et qui trouble le repos de ceux qui s’y abandonnent ; et les passions sont toujours vivantes dans ceux qui veulent y renoncer.
- Cette guerre intérieure de la raison contre les passions a fait que ceux qui ont voulu la paix se sont partagés en deux sectes. Les uns ont voulu renoncer aux passions, et devenir dieux ; les autres ont voulu renoncer à la raison et devenir bêtes brutes (Des Barreaux ). Mais ils ne l’ont pu, ni les uns ni les autres ; et la raison demeure toujours, qui accuse la bassesse et l’injustice des passions, et qui trouble le repos de ceux qui s’y abandonnent ; et les passions sont toujours vivantes dans ceux qui veulent y renoncer.
Blaise Pascal, Pensées, 412-413
Pascal esquisse ici une position pessimiste, qui semble estimer impossible toute "paix de l'âme", toute ataraxie sur le modèle stoïcien ou épicurien. Parce qu'il a un corps et un esprit qui tous deux poursuivent des fins non seulement différentes, mais contraires, il ne peut exister dans l'humain aucune conciliation définitive. L'harmonie intérieure ne peut être qu'un équilibre instable, éphémère, toujours menacé.
Sitôt énoncé, cependant, ce point pose un problème ; si en effet nous estimons préférable de nous prémunir contre les passions, cette ligne de conduite requiert de nous une vigilance constante. La raison supportera-t-elle un tel stress ? D'ailleurs, que peut, au juste, la raison contre la passion ? Nous avons déjà indiqué plus haut que le passionné sait, le plus souvent, qu'il agit contre son intérêt, et cependant il ne peut s'en empêcher.
La raison, impuissante ? Pourquoi ? Pour répondre à cette situation en apparence curieuse, examinons ce que peut la raison. Elle peut dénoncer une erreur ou un mensonge, et elle peut blâmer une conduite illicite ou immorale. Elle peut ainsi s'opposer à des passions qui se fondent sur un jugement faux (c'est le cas par exemple de l'affabulation) ou sur un jugement intolérable (la rage meurtrière par exemple) ; mais peut-on imaginer des passions qui ne se fonderaient ni sur un jugement faux, ni sur un jugement immoral ?
Si une passion ne se fonde pas sur une fausse supposition et si elle ne choisit pas des moyens impropres à atteindre la fin, l’entendement ne peut ni la justifier ni la condamner. Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à une égratignure à mon doigt. Il n’est pas contraire à la raison que je choisisse de me ruiner complètement pour prévenir le moindre malaise d’un Indien ou d’une personne complètement inconnue de moi. Il est aussi peu contraire à la raison de préférer à mon plus grand bien propre un bien reconnu moindre. Un bien banal peut, en raison de certaines circonstances, produire un désir supérieur à celui qui naît du plaisir le plus grand et le plus estimable ; et il n’y a rien là de plus extraordinaire que de voir, en mécanique, un poids d’une livre en soulever un autre de cent livres grâce à l’avantage de sa situation. Bref, une passion doit s’accompagner de quelque faux jugement pour être déraisonnable ; même alors ce n’est pas la passion qui est déraisonnable, c’est le jugement.
David Hume, Traité de la Nature humaine
Hume trace plusieurs limites à la raison dans sa bataille contre les passions. En particulier, l'instinct de conservation peut mener à des comportements passionnels que la raison se trouve incapable de combattre, puisque vouloir survivre n'est ni faux, ni immoral. A plus forte raison, la générosité, si fréquemment louée, qui peut dégénérer en prodigalité. On serait, de plus, tenté d'ajouter que la soumission à la loi, qui n'est ni fausse ni immorale en soi, peut entraîner une obéissance aveugle particulièrement cruelle (ainsi celle de Mélétos dans le procès de Socrate, voir l'étude de l'Apologie de Socrate), et face à laquelle la raison ne peut rigoureusement rien ; à plus forte raison, la raison ne peut-elle lutter contre le fanatisme, puisqu'elle semble en sortir glorifiée ! Le philosophe se trouve singulièrement démuni face à ces emballements, que le discours raisonnable ne parvient pas à enrayer.Dans ce cas, si la raison s'avère impuissante face à certaines passions, et si par ailleurs il existe des passions "bonnes" (ci-contre, la Passion Nijinski (c) de Marcio Melo) comme la générosité, alors le seul moyen que nous avons de lutter contre nos passions, c’est d’autres passions.
Comment réprimer la passion même la plus faible, quand elle est sans contrepoids ? Voilà l’inconvénient des caractères froids et tranquilles : tout va bien tant que leur froideur les garantit des tentations : mais s’il en survient une qui les atteigne, ils sont aussitôt vaincus qu’attaqués ; et la raison, qui gouverne tandis qu’elle est seule, n’a jamais de force pour résister au moindre effort. Je n’ai été tenté qu’une fois, et j’ai succombé. Si l’ivresse de quelque autre passion m’eût fait vaciller encore, j’aurais fait autant de chutes que de faux-pas.
Il n’y a que des âmes de feu qui sachent combattre et vaincre ; tous les grands efforts, toutes les actions sublimes sont leur ouvrage : la froide raison n’a jamais rien fait d’illustre, et l’on ne triomphe des passions qu’en les opposant l’une à l’autre. Quand celle de la vertu vient à s’élever, elle domine seule et tient tout en équilibre. Voilà comment se forme le vrai sage, qui n’est pas plus qu’un autre à l’abri des passions, mais qui seul sait les vaincre par elles-mêmes, comme un pilote fait route par les mauvais temps.
Il n’y a que des âmes de feu qui sachent combattre et vaincre ; tous les grands efforts, toutes les actions sublimes sont leur ouvrage : la froide raison n’a jamais rien fait d’illustre, et l’on ne triomphe des passions qu’en les opposant l’une à l’autre. Quand celle de la vertu vient à s’élever, elle domine seule et tient tout en équilibre. Voilà comment se forme le vrai sage, qui n’est pas plus qu’un autre à l’abri des passions, mais qui seul sait les vaincre par elles-mêmes, comme un pilote fait route par les mauvais temps.
Jean-Jacques Rousseau, la Nouvelle Héloïse
La position protoromantique de Rousseau semble déjà, à demi-mot, concéder une positivité aux passions, fût-ce au prix de l'ataraxie. Curieusement, cette analyse rejoint une conception beaucoup plus ancienne. Aristote, dans sa Poétique (livre VI), s'étonne du succès des tragédies. Pourquoi les gens acceptent-ils de payer pour entendre ces histoires atroces ? Quelle fonction psychologique la tragédie exerce-t-elle ? Précisément, répond Aristote, elle accomplit la catharsis, c'est-à-dire la "purgation" des passions ressenties par le public (la métaphore médicale dit assez la violence du procédé). En particulier, en montrant un héros dont le crime va jusqu'à l'horreur (ainsi OEdipe tuant son père et épousant sa mère, Atrée faisant manger à son frère Thyeste ses propres fils, ou Créon condamnant Antigone), puis en frappant ce même héros d'un châtiment atroce (à la mesure du crime commis, ainsi OEdipe se crevant les yeux, Eghiste vengeant Thyeste en tuant Atrée ou Créon apprenant le suicide de son fils, Hémon), l'auteur déclenche chez les spectateurs des sentiments d'effroi et de pitié (ci-dessus, Le Remords d'Oreste de William Bouguereau). Le public se débarasse ainsi de ces émotions violentes, lesquelles trouvent à s'exprimer par le truchement du spectacle. La fonction ultime de la tragédie est politique : elle apaise les citoyens en leur donnant l'occasion de défouler leurs passions. Nous voilà bien loin de l'idée académique selon laquelle le but de l'art serait "le beau", autrement dit le décoratif des papiers peints et des jolis coloris ! Au contraire, dans cette perspective, on préfèrera les contes horrifiques d'un Stephen King aux pesanteurs "psychologiques" d'un Balzac ou d'un Stendhal et aux bucoliques niaiseries d'un Bernardin de Saint-Pierre. Dans le même ordre d'idée, les contempteurs de la violence des images à la télévision gagneraient sans doute à (re)lire Aristote. Leur croisade biennale aurait quelque chose à en apprendre. L'on voit cependant la direction dangereuse dans laquelle nous voilà engagés. Partis avec l’idée que la passion devait être combattue, nous lui concédons petit à petit, une valeur positive ; peut-être avons-nous négligé qu’elle a aussi, très souvent, été considérée comme la voie royale vers un monde supérieur.
Suite du cours : les passions, accès à une réalité supérieure.
par Jérôme Coudurier-Abaléa
publié dans :
Notions











