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Dimanche 29 janvier 2006

II. Les passions

L’étymologie connote négativement le mot : la passion est un mouvement de souffrance (le terme vient du verbe latin patior, pati, « subir »). La passion désigne d'abord la souffrance physique (en particulier le calvaire du Christ : ci-contre, Golgotha, (c) de Serguei Chepik) ; dans une acception atténuée, elle désigne le contraire de l'action et devient synonyme de « supporter, pâtir » (on l'emploie en ce sens lorsqu'on parle de "passivité" ou de la "voix passive" en grammaire. Notons sur ce point que « souffrir », en français ancien, peut aussi prendre le sens atténué de « tolérer » ("Non je ne puis souffrir cette lâche méthode / Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode" écrit Molière dans le Misanthrope).


1) Démesure de la passion

Peut se qualifier de passion toute émotion violente susceptible de se changer en fureur, en frénésie. Elle est exactement le contraire de l’ataraxie visée par les stoïciens et les épicuriens. Adverse de la mesure, elle constitue le meilleur exemple de la hubris condamnée par les Grecs. Facteur de désordre, elle est susceptible de causer de grandes souffrances, non seulement pour celui qu'elle consume mais aussi pour ses proches, témoins impuissants d'une irrépressible déchéance. Telle est même la différence fondamentale entre passion et désir : dans la passion, plus personne ne ressent de plaisir. L'alcoolique chronique qui se ressert, le joueur invétéré qui mise son dernier sou, l'affabulateur qui s'empêtre dans ses mensonges, l'anxieux qui s'imagine persécuté par tous ses proches, l'avare torturé par l'insomnie, agissent de manière compulsive. La frontière avec la folie paraît ténue ; cependant, dans la plupart des cas, les passionnés savent fort bien qu'ils vont à l'encontre de leur intérêt immédiat, et qu'ils se condamnent au malheur. Pour eux, la phrase d'Ovide : "Je vois le bien, je l'approuve, et je fais le mal" résonne d'un timbre particulier. N'oublions pas, on s'en voudrait de l'omettre, cette funeste et paradoxale passion d'avoir raison, le fanatisme sous ses variantes religieuses, politiques ou idéologiques. Pourtant, c'est dans la passion amoureuse que le phénomène atteint son intensité maximale, ainsi dans ce saisissant autoportrait (ci-dessous, Etude pour la fureur de Jean-Jacques François Le Barbier) :


PHÈDRE
Mon mal vient de plus loin. À peine au fils d’Egée
Sous les lois de l’hymen je m’étais engagée,
Mon repos, mon bonheur semblait être affermi,
Athènes me montra mon superbe ennemi.
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je sentis tout mon corps et transir et brûler.
Je reconnus Vénus et ses feux redoutables,
D’un sang qu’elle poursuit tourments inévitables.
Par des vœux assidus je crus les détourner :
Je lui bâtis un temple, et pris soin de l’orner ;
De victimes moi-même à toute heure entourée,
Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée.
D’un incurable amour remèdes impuissants !
En vain sur les autels ma main brûlait l’encens :
Quand ma bouche implorait le nom de la Déesse,
J’adorais Hyppolite ; et le voyant sans cesse,
Même au pied des autels que je faisais fumer,
J’offrais tout à ce Dieu que je n’osais nommer.
Je l’évitais partout. Ô comble de misère !
Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père.
Contre moi-même enfin j’osai me révolter :
J’excitai mon courage à le persécuter.
Pour bannir l’ennemi dont j’étais idolâtre,
J’affectai les chagrins d’une injuste marâtre ;
Je pressai son exil, et mes cris éternels
L’arrachèrent du sein et des bras paternels.
Jean Racine, Phèdre, I, 3

(Entre parenthèses, Gide, relisant la pièce de Racine, ne trouve rien d'autre à écrire que cette exclamation admirative : "Quels vers ! quelle suite de vers !" ; le texte intégral est disponible ici). Phèdre, jeune épouse de Thésée, aime secrètement Hyppolite, le fils que Thésée a eu d'un premier mariage. Cet amour adultère aux relents d'inceste exige de rester secret : aussi Phèdre, divisée entre attirance et silence, sombre-t-elle progressivement dans le crime : elle offre des sacrifices (peut-être même des sacrifices humains - le texte est ambigu) au coeur desquels elle introduit le blasphème puisque, si elle adresse ses prières à Vénus, elle vénère en fait Hyppolite. Pire : elle se montre détestable avec lui, et a même la cruauté de demander à Thésée d'exiler son propre enfant, ce qui entraînera sa mort dans des conditions vraiment atroces. Cette férocité sans frein terrorise ; et c'est à juste titre qu'on a voulu se prémunir contre la passion.


par Jérôme Coudurier-Abaléa publié dans : Notions
 
 
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