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Le Labyrinthe - souffle des temps.. Tamisier..

Souffle et épée des temps ; archange ; prophéte : samouraï en empereur : récit en genre et en nombre de soldats divin face à face avec leur histoire gagnant des points de vie ou visite dans des lieux saint par et avec l'art ... soit l'emblème nouvau de jésuraléme.

La diversité des goûts -6


2) Visée et prérequis de l’œuvre

Mais, afin de devenir le plus pleinement capable d’effectuer cette entreprise, il faut qu’un critique préserve son esprit de tout préjugé […]. Nous pouvons observer que, pour produire l’effet voulu sur l’esprit, toute œuvre d’art doit être considérée d’un point de vue particulier, et qu’elle ne peut être pleinement goûtée par des personnes dont la situation, réelle ou imaginaire, n’est pas conforme à celle qui est requise par l’œuvre. […] Un homme qui est sous l’empire du préjugé ne se soumet pas à cette condition, mais garde avec obstination sa position naturelle, sans se placer à ce point de vue précis que l’œuvre demande. À supposer que celle-ci soit destinée à des personnes d’une époque ou d’une nation différente, il ne tient aucun compte des conceptions et des préjugés qui leur sont propres, mais, tout pénétré des mœurs de son époque et de son pays, condamne avec âpreté ce qui paraissait admirable à ceux pour lesquels seulement [l’œuvre] fut composée […].

Toute œuvre porte en elle des prérequis, explique Hume. Faute de les maîtriser, faute de les comprendre, on juge mal parce qu'on évalue les oeuvres à l'aune de croyances ou de contraintes auxquelles ces oeuvres ne tentaient nullement de répondre. Les masques canaques ou dogons apparaissent de prime abord très obscurs à des Occidentaux ; on dirait volontiers qu'ils sont « tous pareils » ; et pourtant, nos crucifixions ne paraissent-elles pas tout aussi « banales » et « obscures » à un Canaque ou à un Dogon ? Du reste, les prérequis de l'oeuvre questionnent brutalement la manière dont les Occidentaux observent l'art : dans les conditions tout à fait atypiques et contestables du musée. Décrochée du fronton du Parthénon, la déesse grecque devient statue et perd une bonne partie de sa puissance évocatrice ; et que penser de ces toiles, en plein éclairage électrique, que leurs auteurs n'ont jamais vues de la sorte, mais toujours en lumière naturelle ou à la lueur des torches ? L'art du XXè siècle opère une critique violente du musée, institution vénérable sans doute mais souvent funéraire, où les oeuvres viennent agoniser sous l'admiration d'un public peu éclairé. Pour mieux le ridiculiser, Duchamp osa présenter des « ready-made » - des objets de consommation courante qu'il exposait comme des chefs-d'oeuvre, le comble de la provocation étant atteint avec sa célèbre Fontaine (ci-contre, 1917).

En questionnant nos préjugés sur les oeuvres, Hume nous livre ici une vigoureuse leçon de tolérance et d'intelligence.

Par ce biais, ses sentiments sont faussés, et les mêmes beautés et les mêmes fautes n’ont pas sur lui la même influence que s’il s’était fait violence de la manière appropriée, en ce qui concerne son imagination, et s’était, pour un temps, oublié lui-même. Son goût, bien évidemment, s’écarte pour autant de la véritable norme, et perd, par conséquent, tout crédit et toute autorité.

Nous devons, devant une oeuvre, nous faire « violence » : Hume ajoutera, plus loin dans son essai :

Il est besoin seulement d'un certain tour de pensée ou d'imagination pour nous faire admettre toutes les opinions qui prévalaient alors, et pour apprécier les conclusions ou les sentiments qui en sont dérivés. Mais il faut un effort très violent pour changer notre jugement de moralité, susciter des sentiments d'approbation, de blâme, d'amour ou de haine, différents de ceux avec lesquels l'esprit a été familiarisé sous l'effet d'une longue habitude.

Pour préciser encore, et pour nuancer - voire contredire - la violence de ses propos sur le Coran, vingt pages plus haut, il ajoutera même : « De toutes les erreurs spéculatives, celles qui concernent la religion sont le plus excusables dans les compositions de génie ». Si l'on veut la paix sur les questions de goûts et de couleur, alors chaque interlocuteur devra intérioriser la violence intellectuelle et la diriger contre ses propres préjugés. De la sorte, il est effectivement possible, non d'affiner les organes des sens, mais de « rectifier mentalement » les erreurs dans lesquelles ils nous plongent et ainsi améliorer notre jugement. De la sorte, un daltonien pourra rétablir une vision correcte des couleurs, même si sa perception des couleurs demeurera toujours fausse. On peut même envisager, à ce stade, qu'un aveugle devienne photographe : ainsi l'étonnant Evgen Bavkar.

Hume n'a pas de mots assez fort contre nos préjugés :

Il est bien connu que, dans toutes les questions soumises au discernement, le préjugé est destructeur du jugement sain, et pervertit toutes les opérations des facultés intellectuelles. Il n’est pas à un degré moindre contraire au bon goût, et n’a pas une moins grande influence pour corrompre notre sentiment de la beauté. C’est au bon sens qu’il appartient de faire échec dans l’un et l’autre cas à son influence. À cet égard, comme à beaucoup d’autres, la raison, si elle ne constitue pas une partie essentielle du goût, est du moins requise dans les opérations de cette dernière faculté […].

Attention à la nuance : le bon sens ne se confond pas avec la logique, avec la puissance ou la fidélité de la mémoire, avec la faculté de spéculation, d'imagination ni même érudition. Cet exercice du bon sens, outre qu'il consiste à « se mettre mentalement à la place » du spectateur pour qui l'oeuvre a été composée, exige aussi d'examiner le but que se propose l'artiste :

Toute œuvre d’art possède également une certaine finalité, ou dessein, en vue de laquelle elle est conçue. Elle doit être jugée plus ou moins parfaite selon qu’elle est plus ou moins bien calculée pour atteindre cette fin […].

Les Fleurs du Mal : le titre même vaut programme (le recueil est téléchargeable ici) ! Un lecteur naïf qui l’ouvrirait en cherchant des nymphes innocentes faisant joujou dans le soleil à la surface d’un lac n’a pas bien lu la couverture.

Nous devons avoir constamment ces fins à l’esprit, lorsque nous lisons une œuvre avec attention, et nous devons être capables de juger à quel point les moyens employés sont appropriés à leurs buts respectifs. En outre, n’importe quelle composition, même la plus poétique, n’est qu’un enchaînement de propositions et de raisonnements ; pas toujours, en vérité, de l’espèce la plus juste et la plus exacte, mais encore plausible et spécieuse, quelque travestie qu’elle soit par les couleurs de l’imagination. Les personnages que mettent en scène la tragédie et la poésie épique doivent être représentés raisonnants, pensant, concluant et agissant, de façon conforme à leur caractère et à leur situation. Et sans le jugement, aussi bien que sans le goût ou l’invention, un poète ne peut jamais espérer réussir dans une tâche aussi délicate.
David Hume, De la norme du goût, in Essais esthétiques

Toute œuvre d’art s’appuie sur certains codes symboliques et certains savoir-faire ; elle se déploie de plus dans une perspective stratégique en vue d'un effet sur le spectateur. Méconnaître ces dimensions, c’est se trouver incapable de juger l’œuvre.


Suite du cours : les qualités formelles de l'oeuvre.
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