2) L’obstacle soulevé par Wittgenstein : il existe de l’inexprimable.
4. – La pensée est la proposition ayant un sens.
4.001 – La totalité des propositions est le langage.
4.002 – L’homme possède la faculté de construire des langages, par lesquels chaque sens se peut exprimer, sans avoir nulle notion ni de la manière dont chaque mot signifie, ni de ce qu’il signifie. – De même que l’on parle sans savoir comment sont émis les sons particuliers de la parole. […] Le langage travestit la pensée. […] Les arrangements tacites pour la compréhension du langage quotidien sont d’une énorme complication.
4.003 – La plupart des propositions et des questions qui ont été écrites sur des matières philosophiques sont non pas fausses, mais dépourvues de sens. Pour cette raison nous ne pouvons absolument pas répondre aux questions de ce genre, mais seulement établir qu’elles sont dépourvues de sens. La plupart des propositions et des questions des philosophes viennent de ce que nous ne comprenons pas la logique de notre langage. […]
Et il n’est pas étonnant que les problèmes les plus profonds ne soient en somme nullement des problèmes. […]
4.01 – La proposition est une image de la réalité.
La proposition est une transposition de la réalité telle que nous la pensons.
4.011 – À première vue la proposition – telle qu’elle se trouve imprimée sur le papier – ne semble pas être une image de la réalité dont elle traite. Mais les notes de musique ne semblent pas non plus à première vue être une image de la musique, ni des signes phonétiques des lettres une image des sons de notre langage. […]
4.014 – Le disque de phonographe, la pensée musicale, les notes, les ondes sonores, tous se trouvent les uns par rapport aux autres dans cette relation interne de représentation qui existe entre le langage et le monde.
La structure logique leur est commune à tous. […]
4.0141 – Qu’il existe une règle générale qui permette au musicien de déchiffrer la symphonie dans la partition, qu’il en soit une qui permette de reconstituer à partir des sillons du disque la symphonie et d’après la première règle derechef la partition – voilà en quoi consistent les similitudes intérieures de ces formations en apparence si dissemblables les unes des autres. Et cette règle est la loi de la projection, qui projette la symphonie dans le langage des notes. Elle est la règle de traduction du langage des notes dans le langage du disque phonographique.
4.015 – La possibilité de toutes les similitudes, de toute représentation figurative de notre mode d’expression, réside dans la logique de la représentation. […]
5.6 – Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde.
5.61 – La logique remplit le monde. Les limites du monde sont aussi les limites propres de la logique. […] Ce que nous ne pouvons penser, nous ne saurions le penser ; donc nous ne pouvons dire ce que nous ne saurions penser. […]
6.522 – Il y a assurément de l’inexprimable. Celui-ci se montre, il est l’élément mystique. […]
7. – Ce dont on ne peut parler, il faut le taire.
4.001 – La totalité des propositions est le langage.
4.002 – L’homme possède la faculté de construire des langages, par lesquels chaque sens se peut exprimer, sans avoir nulle notion ni de la manière dont chaque mot signifie, ni de ce qu’il signifie. – De même que l’on parle sans savoir comment sont émis les sons particuliers de la parole. […] Le langage travestit la pensée. […] Les arrangements tacites pour la compréhension du langage quotidien sont d’une énorme complication.
4.003 – La plupart des propositions et des questions qui ont été écrites sur des matières philosophiques sont non pas fausses, mais dépourvues de sens. Pour cette raison nous ne pouvons absolument pas répondre aux questions de ce genre, mais seulement établir qu’elles sont dépourvues de sens. La plupart des propositions et des questions des philosophes viennent de ce que nous ne comprenons pas la logique de notre langage. […]
Et il n’est pas étonnant que les problèmes les plus profonds ne soient en somme nullement des problèmes. […]
4.01 – La proposition est une image de la réalité.
La proposition est une transposition de la réalité telle que nous la pensons.
4.011 – À première vue la proposition – telle qu’elle se trouve imprimée sur le papier – ne semble pas être une image de la réalité dont elle traite. Mais les notes de musique ne semblent pas non plus à première vue être une image de la musique, ni des signes phonétiques des lettres une image des sons de notre langage. […]
4.014 – Le disque de phonographe, la pensée musicale, les notes, les ondes sonores, tous se trouvent les uns par rapport aux autres dans cette relation interne de représentation qui existe entre le langage et le monde.
La structure logique leur est commune à tous. […]
4.0141 – Qu’il existe une règle générale qui permette au musicien de déchiffrer la symphonie dans la partition, qu’il en soit une qui permette de reconstituer à partir des sillons du disque la symphonie et d’après la première règle derechef la partition – voilà en quoi consistent les similitudes intérieures de ces formations en apparence si dissemblables les unes des autres. Et cette règle est la loi de la projection, qui projette la symphonie dans le langage des notes. Elle est la règle de traduction du langage des notes dans le langage du disque phonographique.
4.015 – La possibilité de toutes les similitudes, de toute représentation figurative de notre mode d’expression, réside dans la logique de la représentation. […]
5.6 – Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde.
5.61 – La logique remplit le monde. Les limites du monde sont aussi les limites propres de la logique. […] Ce que nous ne pouvons penser, nous ne saurions le penser ; donc nous ne pouvons dire ce que nous ne saurions penser. […]
6.522 – Il y a assurément de l’inexprimable. Celui-ci se montre, il est l’élément mystique. […]
7. – Ce dont on ne peut parler, il faut le taire.
Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus
Partons des propriétés du langage : primo son imperfection (Wittgenstein s'oppose à Hegel), secundo le fait que toute proposition exprimée dans un langage constitue une image de la réalité, avec qui elle entretient une correspondance. Cette correspondance obéit à des règles, sans quoi on ne pourrait pas passer du mot à la chose et vice-versa. Plus exactement, les relations entre les choses et les relations entre les mots doivent correspondre. Les mots « chat » et « souris » sont peut-être très imprécis ; mais quand je vois le chat en train de dévorer la souris et que je dis : « le chat mange la souris », j’exprime dans le langage une relation ordonnée entre le chat et la souris, relation analogue à ce qui se passe dans la réalité – et cette relation est aussi précise dans le langage que dans les faits. La première n'est qu'une « projection » (au sens mathématique) de l'autre.
La règle de correspondance doit bien être constante, sinon je pourrais tout aussi bien dire « la souris mange le chat ». La règle de grammaire s’impose à nous ; elle est cohérente avec elle-même dans le temps et dans sa fonction par rapport au monde qu’elle cherche à décrire : or, c'est cela qui importe. Cette constance de la règle garantit en effet le cryptage et le décryptage correct des pensées des interlocuteurs - et à vrai dire, c'est là tout ce qu'on demande au langage, défini comme « ensemble de toutes les propositions possibles » (4.001).
Il faut ici noter que Wittgenstein entend « langage » au sens large : pour lui, constituent des langages non seulement les langues (français, anglais, madarin, wolof etc.) mais aussi les systèmes de signes extralinguistiques (musique ou mathématiques) et à vrai dire n'importe quel codage (les creux et les pleins sur un microsillon, le « langage des fleurs » etc.). En plus de ces différents langages, il existe de surcroît une série de règles qui portent sur les codages en général (on appelle ces règles « métagrammaire ») et nous permettent de savoir quand nous devons passer d'un codage à l'autre. Par exemple, si un touriste m'arrête dans une rue par les mots « Excuse me, sir », une règle (au sens de Wittgenstein) dans la métagrammaire me permet de déduire que ce monsieur ne parle pas français et que, si je veux communiquer avec lui, il va me falloir parler anglais. Il existe même des règles qui me permettent de savoir que, dans la situation où je me trouve, je ne dispose d'aucun langage adéquat - par exemple, si je pose les yeux sur un texte écrit en Quenya. Evidemment, selon son degré de maîtrise de chaque langue, chaque individu possède en quelque sorte « son » langage subjectif (certains musiciens n'entendent rien à la programmation en C++ et certains informaticiens n'ont jamais appris le solfège : les uns et les autres n'ont pas le même langage).
Ceci posé, et dans la mesure Wittgenstein définit la pensée comme « la proposition pourvue de sens », alors je ne peux absolument pas penser de manière sensée au-delà de « mon » langage. Ce que je ne puis dire, je ne le « pense » pas au sens strict du verbe « penser ». Je le sens, le perçois, l'imagine, le vis, le redoute, peut-être, avec beaucoup d'acuité parfois, mais je ne le « pense » pas. Dans ce sens, je ne peux jamais sortir de mon langage. Au sens littéral, les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde (5.6) – et cela est exactement la même chose que de dire : la logique (la logique de mon langage, s’entend, c'est-à-dire les grammaires de chaque codage plus la « métagrammaire » qui me permet de déterminer quand passer d'un codage à l'autre) remplit le monde (5.61).
La pensée ainsi définitivement « recadrée » au sein du langage reconnaît sa propre limite : celle de l'inexprimable (dans la grammaire de mon langage). Certes les humains ressentent la peur de la mort, l'angoisse du néant, l'espérance d'une vie meilleure ou l'enthousiasme du sentiment de l'existence : toutes ces émotions réclament que nous les extériorisions, que nous les exprimions ; malheureusement, du fait même qu'il s'agit d'émotions, et non de pensées, elles excèdent toute expression : elles se vivent, et ne se représentent pas. Dès lors, elles s'avèrent inconciliables avec la logique même du langage. Inutile, dans cette perspective, de chercher le langage parfait : si raffiné et si extensif que soit mon vocabulaire, ces émotions demeureront inexprimables. Par définition, l’inexprimable ne peut être exprimé. Si on ne peut pas l'exprimer, on ne peut pas non plus le penser - tout ce qu'on en dira constitue donc des propositions dépourvues de sens : de la poésie, en somme, de la rêvasserie, ou du délire. Inutile de disserter dessus : on n'en dira jamais rien de vrai, et probablement jamais rien de bon. Dans ce cas, il faut le taire.
Point final. La littérature, la théologie, la métaphysique, la philosophie tentent l’impossible : les thèmes qu'elles se proposent de traiter sont, littéralement, intraitables (inexprimables) dans tous les langages imaginables, et on ne peut pas non plus les penser. Les « problèmes » que ces disciplines se proposent (et qu'elles identifient avec orgueil comme « les plus profonds ») ne sont nullement des « problèmes » (4.003.) : ce sont en réalité des fautes de grammaires, des fautes de logique, des fautes de pensée, tout comme les oxymores du type « le cercle carré », qui peuvent certes s'écrire mais jamais se penser (essayez seulement de visualiser le « cercle carré » !).
A enfermer la pensée dans le langage, le Tractatus vérouille la philosophie une bonne fois pour toutes et lui ferme la bouche. Il ne reste plus qu'un silence cosmique ; à tous points de vue pratiques, on peut clore ici le cours de philosophie et, libérés des fausses questions, nous consacrer à l'autres tâches. Wittgenstein, cohérent avec ses idées, prend acte de sa conclusion : achevé en 1918, le Tractatus est publié en 1921 et, de 1920 à 1926, l'auteur interrompt toute activité philosophique pour exercer le métier d'instituteur.
Suite du cours : le langage, structure du monde.
par Jérôme Coudurier-Abaléa
publié dans :
Notions











