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Jeudi 9 février 2006

3) Le langage, structure du monde

On dénombre de nombreuses oppositions entre Hegel et Wittgenstein. Pour le premier, le flou constitue l'état naturel de la pensée, avant qu'elle n'acquière la forme de l'ob-jectivité - c'est-à-dire, pour lui, la forme linguistique ; pour Wittgenstein, au contraire, la pensée floue n’existe pas puisque la pensée est une proposition sensée. Pour Hegel, la pensée approximative entre progressivement dans le moule ; pour Wittgenstein, le moule préexiste et c’est la pensée qui adhère à tel moule plutôt qu’à tel autre. Pour Hegel, le langage parfait existe déjà ; pour Wittgenstein, l'imperfection du langage est irréductible.

Au-delà de ces affrontements, pourtant, les deux auteurs s’accordent sur un point capital : dès lors qu’on pense (et qu’on n’est pas seulement en train de s’émouvoir ou de rêvasser), alors on pense forcément dans la structure logique du langage. La grammaire revient à une étude de nos préjugés philosophiques, puisque le langage articule complètement la pensée.

La puissance du langage apparaît alors dominante, puisque sa logique structure tout notre monde. Ces choses que nous appelons pompeusement « nos pensées », « nos idées », s'avèrent largement tributaires de ce système de signes caractérisitique du groupe social auquel nous appartenons. A vrai dire, elles ne sont que très peu « les nôtres ». A y bien regarder, nos pensées authentiques se comptent sur les doigts de la main. L'écrasante majorité des phrases que nous prononçons n'ont aucun autre sens ni aucun autre but que de réactiver des liens de politesse (« _ Comment ça va ? _ Bien, et toi ? ») ou de nous assurer que nous vivons bien dans le même univers (« Tu as vu le match, hier ? »). Posons même la question : si nous avions la parole pendant exactement une minute, de sorte que nous soyons obligés de condenser notre pensée la plus originale et la plus profonde en quelques phrases claires et concises, que dirions-nous ? Avons-nous d'ailleurs quoi que ce soit à dire ? Marc Aurèle le martèle dans les Pensées pour lui-même (texte intégral disponible ici) : « Rien de nouveau ». Dans l'écrasante majorité de nos phrases, nous recrachons purement et simplement du déjà dit par autrui, du banal radoté, du sans âme.

Suite du cours : la haine du langage commun.

par Jérôme Coudurier-Abaléa publié dans : Notions
 
 
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