IV. Outil défectueux de la pensée solitaire ou media réjouissant du dialogue ?
1) La haine du langage commun
Combien répugnante, cette part que « les autres » prennent sur notre pensée par le biais du langage ! Combien dégoûtante, cette manière que le passé a encore de parler par notre bouche à travers cet idiome, cette « langue maternelle » apprise de force à coups d'exercices de grammaire, de dictées, de cours de littérature, et qui nous emprisonne dans des préjugés scandaleux ! Combien odieux, ces emprunts que nous sommes obligés d'effectuer et qui nous interdisent la sincérité ! Combien, alors, rechercher sa voix la plus authentique (ce qu'on peut nommer stricto sensu la vocation poétique) constitue une aventure urgente et palpitante ! car enfin, tout ce que nous disons « spontanément » n'est jamais sincère, puisque ce n'est pas vraiment nous qui parlons.
L’ordre de choses honteux à Paris crève les yeux, défonce les oreilles.
Chaque nuit, sans doute, dans les quartiers sombres où la circulation cesse quelques heures, l’on peut l’oublier. Mais dès le petit jour, il s’impose physiquement par une précipitation, un tumulte, un ton si excessif, qu’il ne peut demeurer aucun doute sur sa monstruosité.
Chaque nuit, sans doute, dans les quartiers sombres où la circulation cesse quelques heures, l’on peut l’oublier. Mais dès le petit jour, il s’impose physiquement par une précipitation, un tumulte, un ton si excessif, qu’il ne peut demeurer aucun doute sur sa monstruosité.
Ces ruées de camions et d’autos, ces quartiers qui ne logent plus personne mais seulement des marchandises ou les dossiers des compagnies qui les transportent, ces rues où le miel de la production coule à flots, où il ne s’agit plus jamais d’autre chose, pour nos amis de lycée qui sautèrent à pieds joints de la philosophie et une fois pour toutes dans les huiles ou dans le camembert, cette autre sorte d’hommes qui ne sont connus que par leurs collections, ceux qui se tuent pour avoir été « ruinés", ces gouvernements d’affairistes et de marchands, passe encore, si l’on ne nous obligeait pas à y prendre part, si l’on ne nous y maintenait pas de force la tête, si tout cela ne parlait pas si fort, si tout cela n’était pas seul à parler.Hélas, pour comble d’horreur, à l’intérieur de nous-mêmes, le même ordre sordide parle, parce que nous n’avons pas à notre disposition d’autres mots ni d’autres grands mots (ou phrases, c’est-à-dire d’autres idées) que ceux qu’un usage journalier dans ce monde grossier depuis l’éternité prostitue. […]
Mais déjà d’en avoir pris conscience l’on est à peu près sauvé […].
Francis Ponge, Proêmes, « Les Ecuries d’Augias »
(Photographie de Robert Doisneau.)
Dans un sens très concret, apprendre à parler, c'est-à-dire trouver un ton personnel, une grammaire audacieuse, des tournures originales, une voix authentique et nôtre, bref, se choisir un style, apparaît comme la priorité des priorités. Aucune orientation professionnelle n'est plus urgente que de devenir un technicien du langage, c'est-à-dire un poète ; et cela, pour une raison très simple : toute la science, tout le droit, toute l'économie, tout le journalisme, se véhiculent par des textes ; donc dans la langue.
Suite du cours : le dialogue et l'humanisation du monde.
par Jérôme Coudurier-Abaléa
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