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Jeudi 9 février 2006

2) Le dialogue et l’humanisation du monde.

Pourtant, cette haine du langage commun risque d'entraîner d'autres conséquences.

Nous avons coutume aujourd’hui de ne voir dans l’amitié qu’un phénomène de l’intimité, où les amis s’ouvrent leur âme sans tenir compte du monde et de ses exigences. […] Aussi nous est-il difficile de comprendre l’importance politique de l’amitié. Lorsque, par exemple, nous lisons chez Aristote que la philia, l’amitié entre citoyens, est l’une des conditions fondamentales du bien-être commun, nous avons tendance à croire qu’il parle seulement de l’absence de factions et de guerre civile au sein de la cité. Mais pour les Grecs, l’essence de l’amitié consistait dans le discours. Ils soutenaient que seul un « parler-ensemble » constant unissait les citoyens dans une polis. Avec le dialogue se manifeste l’importance politique de l’amitié, et de son humanité propre. Le dialogue (à la différence des conversations intimes où les âmes individuelles parlent d’elles-mêmes), si imprégné qu’il puisse être du plaisir pris à la présence de l’ami, se soucie du monde commun, qui reste « inhumain » en un sens très littéral, tant que des hommes n’en débattent pas constamment. Car le monde n’est pas humain pour avoir été fait par des hommes, il ne devient pas humain parce que la voix humaine y résonne, mais seulement lorsqu’il est devenu objet de dialogue. Quelque intensément que les choses du monde nous affectent, quelque profondément qu’elles puissent nous émouvoir et nous stimuler, elles ne deviennent humaines pour nous qu’au moment où nous pouvons en débattre avec nos semblables. Tout ce qui ne peut devenir objet de dialogue peut bien être sublime, horrible ou mystérieux, voire trouver voix humaine à travers laquelle résonner dans le monde, mais ce n’est pas vraiment humain. Nous humanisons ce qui se passe dans le monde en nous parlant, et, dans ce parler, nous apprenons à être humains.
Hannah Arendt, Vies politiques (1974).

Le thème du texte présente la modification du monde permise par le dialogue citoyen. Arendt affirme avec force que le monde reste « inhumain » tant que les citoyens n'en débattent pas. « Inhumain dans un sens très littéral », précise-t-elle : c'est-à-dire non-humain (une pierre, une fleur, un oiseau sont inhumain en ce sens, et pas seulement les catastrophes). Aussi le dialogue, au sens où elle l'entend, semble-t-il posséder un rang supérieur à tous les autres emplois du langage, notamment la poésie.

Hannah Arendt mentionne explicitement la poésie et montre sa limite :
« Tout ce qui ne peut devenir objet de dialogue peut bien être sublime, horrible ou mystérieux, voire trouver voix humaine à travers laquelle résonner dans le monde, mais ce n’est pas vraiment humain. » La poésie (mythologique, épique ou apocalyptique, notamment) recourt au sublime et à l'atroce : elle laisse donc inhumaines les choses inhumaines, et même magnifie leur inhumanité ; tandis que le dialogue, lui, rendrait le monde plus humain. D'où lui vient cette puissance particulière ?

Le dialogue politique fait entrer le phénomène inhumain dans la sphère d'action humaine. Tant qu'un phénomène quelconque n'est pas devenu objet de dialogue, et même s'il trouve « voix humaine », il reste hors de l'action humaine et demeure, donc, inhumain.

Le dialogue politique domestique les phénomènes parce qu'il s'en saisit comme de problèmes concrets. En outre, explique Arendt dans la première partie du texte, un tel dialogue rapproche les citoyens et les rend amis. Un tel dialogue, en effet, désamorce d'abord toute parole manipulatoire pour une raison très simple : les citoyens, face à un problème commun, ont tous intérêt à le résoudre le mieux possible - et puisque nul ne possède par avance la solution (vu que le problème se présente effectivement à tous comme un problème), il suit que tous les participants au débat ont intérêt à accueillir les propositions des autres et à les examiner en toute bonne foi. Les interlocuteurs sont tous de bonne foi et le manipulateur se voit exclu d'emblée. Aussi, par l'union qu'il permet face à un problème commun, le dialogue politique rend les citoyens, en quelque sorte, compagnons d'infortune. En ce sens, il trame des liens de philia, beaucoup plus forts que la simple communauté de goûts désignée aujourd'hui par le mot « amitié ». De la philia à l'amitié se dresse le même écart que du dialogue politique à la conversation.

Au-delà de cette explication un peu formelle, les enjeux du texte d'Arendt s'avèrent pressants : l'auteure suggère en effet que nous avons perdu quelque chose par rapport aux Grecs. De fait, pour beaucoup d'élèves, le « dialogue » décrit par Arendt n'existe pas (voir le mémoire pédagogique à ce sujet). Ce déni radical entraîne pourtant des conséquences très graves : car si Arendt a raison, seul le dialogue politique humanise le monde. Sans ce dialogue, le monde reste à nos yeux un lieu hostile et effrayant ; et nous savons par expérience, hélas, que sur cet effroi prospèrent tous les fanatismes religieux et idéologiques.

Arendt nous dit très clairement : « Attention ! Notre monde « d'information » et de « communication » ne favorise pas du tout le dialogue. Au contraire, le brouhaha permanent et médiocre des journaux, de la télévision, des blogs (eh oui !) constitue un agglomérat de monologues qui sature le champ des consciences et exclut le dialogue, c'est-à-dire ce que la parole humaine peut accomplir de plus élevé. Les citoyens, atomisés par le multimédia, vivent dans un monde qui leur paraît de plus en plus inhumain, à la fois plus terrible, plus enthousiasmant et plus complexe ; or dans ce terreau de peur et d'exaltation naissent les totalitarismes politiques. Ils n'auraient aujourd'hui même pas besoin de censure ou de propagande. »

Le danger est réel. Le danger est extrême. Il ne tient qu'à nous de rétablir ce dialogue, et j'y convie ardemment les lecteurs par le biais des commentaires.


Suite du cours : le langage : un flou délimitable.

par Jérôme Coudurier-Abaléa publié dans : Notions
 
 
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