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Jeudi 9 février 2006

3) Le langage : un flou délimitable

La possibilité de ce que Arendt appelle le « dialogue » préoccupe vivement Wittgenstein dans une deuxième phase de sa carrière (que les commentateurs appellent le « second Wittgenstein »). Si en effet le langage n’est qu’une série de codages-décodages, et si en même temps on doit taire l’inexprimable, alors on ne comprend pas du tout comment le langage peut exister au départ. Si l’on prend le langage comme pur outil de communication, il faut bien admettre que le « flou » et l’imprécision du langage ne posent pas de problème insurmontable. Alors se pose la question de savoir quel est le « sens » d’un mot – et telle est la question inaugurale des Investigations philosophiques. Wittgenstein quitte son attitude glaciale de logicien « calculant » seul face à « son » monde pour adopter un angle de recherche beaucoup plus ethnographique et chaleureux : comment les gens font-ils pour se comprendre, dans la chaleur et l’imprécision des « jeux » interpersonnels ?

Wittgenstein répond à cette question par l’exemple du mot « jeu ».

66 - Considérons par exemple les processus que nous nommons les « jeux ». J'entends les jeux de dames et d'échecs, de cartes, de balle, les compétitions sportives. Qu'est-ce qui leur est commun à tous ? - Ne dites pas : Il faut que quelque chose leur soit commun, autrement ils ne se nommeraient pas « jeux » - mais voyez d'abord si quelque chose leur est commun. - Car si vous le considérez, vous ne verrez sans doute pas ce qui leur serait commun à tous, mais vous verrez des analogies, des affinités, et vous en verrez toute une série. Comme je l'ai dit : ne pensez pas, mais voyez ! Voyez, par exemple, les jeux sur damiers avec leurs multiples affinités. Puis passez aux jeux de cartes : ici, vous trouverez beaucoup de correspondances avec la classe précédente, beaucoup de traits communs disparaissent, tandis que d'autres apparaissent. Si dès lors nous passons aux jeux de balle, il reste encore quelque chose de commun, mais beaucoup se perd. - Tous ces jeux sont-ils « divertissants » ? Comparez les échecs et la marelle. Ou bien y a-t-il en tous une façon de gagner et de perdre, ou une compétition entre joueurs ? Songez aux patiences. Dans les jeux de balle, on gagne et on perd ; mais quand un enfant lance une balle contre un mur et la rattrape, ce caractère se perd. Voyez quel rôle jouent l'adresse et la chance. Et combien différente l'adresse aux échecs et l'adresse au tennis. Songez maintenant aux jeux de ronde : ici il a l'élément du divertissement, mais combien d'autres caractéristiques ont disparu ! Et ainsi nous pouvons parcourir beaucoup d'autres groupes de jeux ; voir surgir et disparaître des analogies.
Et tel sera le résultat de cette conssidération : nous voyons un réseau complexe d'analogies qui s'entrecroisent et s'envoleppent les unes les autres. Analogies d'ensemble comme de détail.
67 - Je ne puis mieux caractériser ces analogies que par le mot « ressemblance de famille » ; car c'est de la sorte que s'entrecroisent et s'enveloppent les unes les autres les différentes ressemblances qui existent entre les différents membres d'une famille : la taille, les traits du visage, la couleur des yeux, la démarche, le tempérament, etc.

Du
« pouilleux » au « jeu » d’un acteur tragique, on ne voit a priori pas le rapport. Pourtant, il existe entre eux une continuité : le pouilleux appartient aux jeux de cartes, qui incluent également le bridge, c'est-à-dire un jeu de stratégie comme les échecs, où les deux adversaires incarnent des généraux ennemis, un peu comme dans un jeu de rôles, lequel ressemble à la performance d'un acteur. En somme : même si à première vue un jeu de cartes divertissant et compétitif où la chance joue un rôle déterminant se distingue radicalement d'un emploi salarié sérieux où domine la technique et la sensibilité, néanmoins il existe entre l'un et l'autre une série de « passages » qui permet de les relier, comme deux cousins par alliance peuvent se rejoindre dans une même famille.

Dans la suite immédiate du paragraphe 67, Wittgenstein montre que cette observation vaut également pour un concept beaucoup plus abstrait, celui de
« nombre » ; et en fait, nous n'avons aucune raison de penser qu'un même problème n'entache tous les concepts.

67 - [...] Et de même par exemple les genres de nombres. Pourquoi nommons-nous quelque chose « nombre » ? Peut-être en raison d'une - directe - parenté avec mainte chose que l'on a nommée nombre jusqu'à présent : et par là, peut-on dire, cette chose acquiert une parenté indirecte avec autre chose que nous nommons ainsi. Et nous étendons notre concept de nombre à la manière dont nous lions fibre à fibre en filant un fil.

Il faut donc, c’est la surprenante conclusion du second Wittgenstein, admettre que le concept de « jeu » et, au-delà, les concepts en général, sont « flous ». Conclusion des plus gênantes pour la science, elle qui vante tant la rigueur et l'exactitude, les définitions précises et opératoires ! Heureusement, Wittgenstein ajoute tout de suite que nous pouvons définir rigoureusement un concept, de manière arbitraire, c'est-à-dire délimiter avec précision l'emploi des mots, autrement dit cerner l'ensemble des choses réelles auxquelles le terme lexical peut s'appliquer, quitte à inventer un nouveau mot pour désigner les choses ressemblantes, mais différentes.

68 - [...] Je puis donner au concept « nombre » des limites rigoureuses, c'est-à-dire : user du mot « nombre »  pour la désignation d'un concept rigoureusement délimité, mais je puis en user aussi de telle sorte que l'étendue du concept ne soit pas ciconscrite par une limite. C'est ainsi, en effet, que nous usons du mot « jeu ». Comment le concept du jeu est-il délimité ? Qu'est-ce qui est encore jeu, qu'est-ce qui ne l'est plus ? Pouvez-vous en indiquer les limites ? Non. Vous pouvez en tracer quelques-unes : car aucune n'a encore été tracée. (Mais ceci ne vous a jamais gêné dans l'application du mot « jeu ».) « Mais alors l'application de ce mot n'a pas de règle ; le « jeu » que nous menons avec lui n'a pas de règle. » - Il n'est pas toujours délimité par des règles ; mais il n'y a pas non plus de règle au tennis qui prescrive jusqu'à quelle hauteur il est permis de lancer la balle, ni avec combien de force ; et pourtant le tennis est un jeu qui a, lui aussi, ses règles.
69 - Comment expliquer à quelqu'un ce que c'est qu'un jeu ? Je pense que nous lui décririons des jeux et nous ajouterions : ceci, et autres choses semblables, se nomment « jeux ». En savons-nous davantage ? [...] Mais ce n'est pas là de l'ignorance. Nous ne connaissons pas de limite, parce qu'il n'y en a point de tracée. Comme je l'ai dit, nous pouvons tracer une limite dans un but particulier. Est-ce à partir de là seulement que nous rendons le concepts pratiquable ? Nullement ! [...] Pas plus que ne rendrait pratiquable la mesure longitudinale « un pas », celui qui en donnerait cette définition: un pas = 75 cm. Et si vous disiez « Mais auparavant ce n'était pas une mesure longitudinale exacte » : bon, c'en était une inexacte. - Encore que vous me soyez redevable d'une définition de l'exactitude.

Wittgenstein, très loin des exigences de sa première oeuvre, montre que non seulement les
mots ne fonctionnent donc pas du tout comme des « écriteaux » stricts employés comme « point d'application d'un calcul », mais encore que le flou des mots ne pose, en pratique, aucune difficulté rédhibitoire. C'est même le contraire qui est vrai : l'usage rigoriste des mots ne correspond pas du tout au langage ordinaire, et un maniaque de la précision terminologique qui corrige tout le temps ses interlocuteurs les irrite, voire passe pour fou dans certains cas extrêmes. De plus, à y bien regarder, on ne gagne guère à délimiter rigoureusement un concept, sinon dans un but strictement pratique, et de manière tout à fait ponctuelle.

71 - On peut dire que le concept « jeu » est un concept aux limites effacées, un concept flou. - « Mais un concept flou est-il seulement un concept ? » - Une photographie floue est-elle seulement l'image d'une personne ? Y a-t-il avantage à remplacer une photographie floue par une qui soit nette ? L'image floue n'est-elle pas souvent ce dont nous avons précisément besoin ?
[...] Est-ce dépourvu de sens que de dire : « Attends-moi à peu près là ! » Imaginez que je me trouve avec quelqu'un sur une place et que je lui dise cela. Ce disant je ne tracerai pas une limite quelconque, mais je ferai de la main quelque mouvement - comme le geste de lui indiquer un déterminé. Et c'est justement là ce que l'on fait à peu près lorsqu'on explique ce que c'est qu'un jeu. On donne des exemples et on veut qu'on les comprenne dans un certain sens. [...] Le fait de donner des exemples n'est pas ici un moyen indirect de l'explication - faute de mieux. Car toute explication générale peut donner lieu à des malentendus.
Ludwig Wittgenstein, Investigations philosophiques, §66-71

Nous pouvons toujours
préciser le sens d'un mot et en délimiter l'usage, jusqu’à ce que l’on ait, comme le requiert d’ailleurs le langage universel, un mot pour chaque chose individuelle. Seulement, à ce moment, on se retrouve avec un lexique uniquement composé de noms propres ; aucune généralisation n’est plus possible ; aucune « loi » n’est plus applicable ; et la science disparaît car, comme l'écrit Aristote, « il n'y a de science que du général ». On gagne en exactitude, mais on perd en souplesse : le « attends-moi à peu près là » laisse l'interlocuteur libre de flâner, par opposition au brutal « allez chercher la benzine » qui ouvrait la réflexion du « premier Wittgenstein ». A terme, si l'on pousse l'exactitude du langage à son point extrême, on ne laisse plus la moindre liberté d'écoute à l'interlocuteur ; et comme l'interlocuteur ne dispose plus de la latitude minimale lui permettant de retranscrire nos paroles dans son vécu singulier (mon utilisation rigoureuse du mot « rivière », qui inclut des images de la Tamise, exclut en même temps ses images de l'Amazone), la communication échoue à tous les coups. Il n'existe plus deux interlocuteurs en relation de dialogue, mais deux individus singuliers isolés chacun dans « les limites de leurs propres mondes ».

Le flou des concepts que déplorait le premier Wittgenstein ne peut pas se corriger de manière satisfaisante ; et paradoxalement, explique le second Wittgenstein, c'est une bonne nouvelle. Sans doute, la conclusion du Tractatus peut-elle se réaffirmer : inutile de tenter d'exprimer l'inexprimable ; mais en même temps, il convient de la nuancer : si on ne peut pas
« exprimer » stricto sensu l'inexprimable, on peut quand même l'indiquer, justement par l'ouverture de chaque mot. Dans ce cas, face à l'équivoque des mots et des concepts, la philosophie retrouve une place, non pas en tant que moyen de donner le « fin mot » des questions existentielles, mais bien en tant que tentative d’élucidation simultanée du langage et des pensées. Aussi la méthode de la dissertation culmine-t-elle souvent dans l'opération magistrale de la distinction conceptuelle (voyez ici pourquoi).

Pour aller plus loin : Mémoire pédagogique sur le cours de philosophie en tant que texte.
Pour aller plus loin : Mémoire pédagogique sur l'irréfutable et l'inoubliable.

Suite du cours :
Vers l'interprétation.
Vers la conscience. 
par Jérôme Coudurier-Abaléa publié dans : Notions
 
 
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