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Le Labyrinthe - souffle des temps.. Tamisier..

Souffle et épée des temps ; archange ; prophéte : samouraï en empereur : récit en genre et en nombre de soldats divin face à face avec leur histoire gagnant des points de vie ou visite dans des lieux saint par et avec l'art ... soit l'emblème nouvau de jésuraléme.

Droit, devoir, bonheur - 7


3) Le devoir

A ce stade, une question se pose :
un citoyen peut-il sortir et rentrer à volonté dans le pacte social ? Il en aurait ainsi tous les avantages (notamment le respect de ses libertés fondamentales) sans pour autant en subir le moindre inconvénient (en particulier, il ne serait nullement obligé de respecter les libertés fondamentales des autres). Par exemple, en présence de la hache plantée dans une souche par son coassocié, un membre du pacte social peut-il sortir du pacte, se retrouver volontairement dans l'état de nature, "s'approprier" la hache (et non la voler, puisqu'il se trouve à cet instant dans l'état de nature) puis rentrer dans le pacte social, hache à la main, l'outil devenant alors légalement sa propriété privée au détriment du bûcheron ?

Puisque le pacte social ne repose que sur les volontés des membres, et que ces membres demeurent libres par nature, on ne voit aucun argument légal qui interdirait à un membre de sortir du pacte, même temporairement ; mais d'un autre côté, il paraît évident qu'une telle possibilité de retrait temporaire s'avèrerait inéquitable. Dès lors, si les citoyens s'abstiennent de rompre le contrat social à la moindre occasion, ce n'est pas en application d'une loi (aucune loi ne peut les empêcher de sortir du pacte social, puisqu'une loi quelconque n'a de vigueur que dans le cadre de ce pacte social) mais en vertu d'un respect de leurs propres engagements - par une forme d'honnêteté vis-à-vis d'eux-mêmes et de probité à l'égard de leurs concitoyens.

Au-delà des seules obligations imposées par la lettre de la loi, le citoyen respecte de facto l'esprit de la loi, et se refuse à quitter le pacte social par convenance personnelle. Il y demeure par ce sentiment moral très fort qu'on nomme le "devoir".

Ce sentiment d'appartenir à une communauté soudée par le pacte social entraîne de nombreuses conséquences au quotidien. Nul citoyen ne peut, dans cette perspective, rester indifférent à ses concitoyens. Il s'impose l'obligation de leur porter secours ; il s'autorise à s'immiscer dans la vie privée de ses voisins s'il soupçonne quelque infraction (le "bon citoyen" ne met pas de bouchons dans ses oreilles pour cesser d'entendre les cris d'un enfant qu'on brutalise : il s'interpose et le protège) ; il renonce à exercer contre eux certains droits que la loi lui reconnaîtrait pourtant (ainsi il ne bâtira pas un mur sur sa propriété dans l'unique but d'étouffer la vue dont jouissent ses voisins) ; en leur absence, il gère activement et efficacement leurs affaires (il s'agit de "quasi-contrats" examinés dans le Code civil). Cette assistance entre citoyens porte le beau nom de "fraternité" - ce qui ne veut pas dire que tous les citoyens sont gentils (il existe des frères ennemis).

La fraternité va beaucoup plus loin que cette mièvrerie bien-pensante qu'on appelle "solidarité". Il s'agit de la racine la plus profonde du contrat social. Elle fait toute la différence entre un Etat de droit où les citoyens s'unissent en un même peuple, et une démocratie communautariste où chaque groupe politique, professionnel, ethnique, religieux, etc. constitue un lobby promouvant ses intérêts immédiats au mépris d'autres groupes face auxquels il se montre indifférent, réservé ou même hostile. A ne garder que la liberté et l'égalité, on trouve les Etats-Unis d'Amérique - c'est-à-dire en réalité un pays qu'unit seul un patriotisme trompeur, chacun ayant de son pays une notion subjective, dont il lui est évidemment facile de se sentir fier ("proud to be an American" peut être prononcé aussi bien par un Wasp du Tenessee, un juif new-yorkais ou un rappeur de LA, mais je doute fort qu'ils entendent la même chose là-derrière, ou que cette phrase soit autre chose qu'un gri-gri).

Au-delà de l'aide et de l'assistance, la fraternité se présente comme la condition nécessaire et suffisante de l'existence d'une société. Aussi, dans un sens, n'est-il jamais légitime de s'y soustraire. Elle constitue une obligation permanente ou, comme l'écrit Kant, un impératif catégorique. Au-delà de seules bornes de la loi, l'impératif catégorique nous enjoint : "Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en loi univeselle de la nature". Critère assez clair de moralité : puis-je vouloir que tout le monde se salue dans la rue avec amabilité ? Oui : dans ce cas, saluer autrui dans la rue est moral, et j'ai raison de le faire. Puis-je vouloir que tout le monde quitte le pacte social en vue de se livrer aux pires turpitudes avant de revenir dans le contrat en se prétendant exonéré de toute responsabilité au motif qu'il n'était pas dans le pacte social au moment des faits ? Non: dans ce cas, sortir du contrat social est immoral, et nul ne devrait le faire.

La source la plus profonde du droit doit alors être recherchée en nous-mêmes : par la bonne foi, par une disposition à l'honnêteté et à l'obéissance, le droit exerce en effet une puissance sur moi ; et il est bon qu'il en soit ainsi, poursuit Kant : car si un brigand parvenait à violer la loi et à échapper à la sanction, comment pourrais-je encore faire confiance à la loi ?

On voit dans quelle direction il nous emmène : à ce train, l'opposition entre légal et légitime se dissoudra bientôt dans le pur légal. Telle fut précisément la critique qu'adressa Benjamin Constant à Kant, en 1796. Imaginons qu'un ami frappe à la porte en pleine nuit et qu'il demande asile au motif qu'il est poursuivi par la milice. Doit-on le cacher ? En application de l'impératif catégorique, je puis vouloir que tous les amis s'aident les uns les autres : aussi vais-je cacher mon ami. Quelques minutes plus tard, la milice frappe à son tour à la porte et demande si j'ai vu mon ami. Puis-je vouloir que tous les citoyens mentent tout le temps à la force publique ? Evidemment non, continue Benjamin Constant : aussi le même impératif catégorique qui m'ordonnait à l'instant de dissimuler mon ami me conduit-il, dix minutes plus tard, à le trahir ! Ce à quoi Kant répondra, dans un essai à glacer le sang intitulé Sur un prétendu droit de mentir par humanité (1797), qu'effectivement, Constant a bien analysé la situation : l'impératif catégorique n'admet aucune exception. Enfreindre volontairement la loi, c'est se retrancher de la société et détruire l'ordre public tout entier : aussi devons-nous toujours nous en abstenir, même au motif d'une prétendue "humanité".

La rigueur kantienne sur ce point a de quoi faire dresser les cheveux sur la tête. Après la Seconde Guerre mondiale, des juristes allemands membres de l'école "positiviste", issue de la pensée du constitutionnaliste Hans Kelsen, lui-même d'obédience kantienne, reconnurent que cette doctrine selon laquelle "la loi est la loi" (en allemand : Das Recht ist das Recht) avait joué un rôle dans la soumission psychologique des masses au pouvoir politique, en particulier au pouvoir nazi ; et certes, cette analyse paraît aujourd'hui inacceptable à une majorité d'individus. Sur le papier du moins ; car en pratique, un redoutable problème se pose.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, une femme allemande fut extradée vers l'Angleterre pour y être jugée pour homicide. Les faits de l'espèce s'établissaient comme suit : l'inculpée avait épousé un ressortissant britannique avant la guerre. Le ménage s'était installé en Allemagne. Lorsque la guerre éclata, le mari décida d'aider les Alliés en se livrant à diverses actions de sabotage et de résistance de l'intérieur même du Troisième Reich ; mais l'épouse, lassée des frasques extraconjugales de son conjoint, le dénonça à la Gestapo, qui l'assassina. La paix signée, la famille de la victime retrouva la trace de cette femme, réclama son extradition, et l'obtint. Devant les juridictions britanniques, la dénonciatrice présenta alors une défense toute kantienne, qui plongea les juges dans un profond embarras : elle reconnaissait, en effet, sa dénonciation, mais s'en disculpait au motif de la conformité à la loi nazie ; du reste, argumentait-elle, si une affaire inverse avait eu lieu, le tribunal britannique aurait couvert d'honneurs la dénonciatrice anglaise épouse d'un agent nazi infiltré. Les juges, inspirés par les réflexions de H. L. A. Hart sur les relations entre la morale et le droit pénal, décidèrent en dernière analyse que le droit nazi, contraire aux principes moraux fondamentaux, ne pouvait s'analyser comme un droit légitime, et qu'en conséquence l'épouse ne pouvait s'en prévaloir pour se disculper : elle fut condamnée.

Position contraire, on le voit, à l'analyse kantienne où le légitime se résolvait dans le légal, la morale se réduisant à la soumission à l'impératif catégorique : ici, la loi se légitime par, et seulement par, sa conformité à certains principes moraux, nécessairement extrajuridiques, et en l'occurrence assez flous ; car enfin, ne serait-il pas assez facile de rétorquer aux juges britanniques que cette prétendue "moralité" qui manquerait au droit nazi (mais dont on suppose que le droit britannique se prévaudrait) se résume tout entière au fait que les nazis ont perdu la guerre, et que derrière l'honorable prise de position des juges se dresse la force du vainqueur.

L'hétéronomie du droit que nous nous trouvons conduits à constater nous obligera à examiner en détail la notion de justice ; mais avant de procéder à cette étude, il paraît indispensable d'observer les conséquences de ces réflexions au niveau personnel.

Suite du cours : le bonheur.

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