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Le Labyrinthe - souffle des temps.. Tamisier..

Souffle et épée des temps ; archange ; prophéte : samouraï en empereur : récit en genre et en nombre de soldats divin face à face avec leur histoire gagnant des points de vie ou visite dans des lieux saint par et avec l'art ... soit l'emblème nouvau de jésuraléme.

Droit, devoir, bonheur - 3


2) La force et la ruse

Opinion antique, l'idée selon laquelle force vaut droit se trouve déjà défendue, non sans éloquence, par Calliclès, adversaire de Socrate mis en scène par Platon dans un dialogue intitulé Gorgias. La Fontaine, avec son génie de la langue, a sans doute synthétisé au mieux ce point de vue dans un vers passé en proverbe : "La raison du plus fort est toujours la meilleure". A "bon droit", le plus fort exerce sa puissance sur le plus faible, et dans un sens, cette situation ne peut faire l'objet que d'un constat, amer sans doute, mais indéniable. Qui parvient par la violence à se rendre maître des agents de police, à leur échapper par la ruse, à les convaincre par malice ou à les corrompre par l'argent, reste de facto impuni. Ne soyons pas naïfs : les criminels les plus dangereux, en France, ne comparaissent jamais devant les Cours d'assises : ils sont assez puissants pour faire exécuter le sale boulot par des porte-flingues, ou assez malins pour ne pas laisser de traces. La télévision ne montre jamais les vraies crapules : seulement les petites frappes.

(Au fait, un chiffre à glacer le sang : sur le millier d'homicides commis chaque année en France, environ un tiers n'est jamais élucidé. Sur trente-cinq ans, cela nous fait un total de 10.000 meurtriers, au bas mot, dans la population française, soit un pour six mille habitants. On peut supposer que toutes les bourgades ont le leur, et nous en avons tous, forcément, croisé au moins un...)

En son temps, l'Inquisition reconnaissait cet état de fait, avec son célèbre adage : "Pas vu, pas pris et pas pris, pas puni ; mais pris, pendu."

Outre Platon, cette conception a servi de fondation à la pensée politique de Thomas Hobbes, qui écrit dans le Leviathan (disponible ici en VO en texte intégral) :

Si deux hommes désirent la même chose alors qu’il n’est pas possible qu’ils en jouissent tous les deux, ils deviennent ennemis : et dans leur poursuite de cette fin (qui est principalement leur propre conservation, mais parfois seulement leur agrément), chacun s’efforce de détruire ou de dominer l’autre. Et de là vient que, là où l’agresseur n’a rien de plus à craindre que la puissance individuelle d’un autre homme, on peut s’attendre avec vraisemblance, si quelqu’un plante, sème, bâtit ou occupe un emplacement commode, à ce que d’autres arrivent tout équipés, ayant uni leurs forces, pour le déposséder et lui enlever non seulement le fruit de son travail, mais aussi la vie ou la liberté. Et l’agresseur à son tour court le même risque à l’égard d’un nouvel agresseur.
Du fait de cette défiance de l’un à l’égard de l’autre, il n’existe pour nul homme aucun moyen de se garantir qui soit aussi raisonnable que le fait de prendre les devants, autrement dit, de se rendre maître, par la violence ou par la ruse, de la personne de tous les hommes pour lesquels cela est possible, jusqu’à ce qu’il n’aperçoive plus d’autre puissance assez forte pour le mettre en danger. Il n’y a rien là de plus que n’en exige la conservation de soi-même, et en général on estime cela permis.

En l'absence de système juridique pour régler les conflits, les humains, dans l'état de nature, ne peuvent jamais entretenir de liens de confiance : aussi sont-ils contraints de se tenir en permanence les armes à la main, et de tirer le premier. Toujours. Au moindre signe. La force faisant droit, selon la "loi de la jungle", alors il faut se montrer le plus fort en toutes circonstances. Homo homini lupus, écrit Hobbes, reprenant Plaute : l'Homme est un loup pour l'Homme.

L'ennui d'un tel état tient à sa complète instabilité : si un plus fort survient, il enlève tout à l'ancien maître.

Il apparaît clairement par là qu’aussi longtemps que les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les tienne tous en respect, ils sont dans cette condition qui se comme guerre, et cette guerre est guerre de chacun contre chacun. […]
[Le but final que poursuivent les hommes], c’est le souci de pourvoir à leur propre préservation et de vivre plus heureusement par ce moyen : autrement dit, de s’arracher à ce misérable état de guerre qui est, je l’ai montré, la conséquence nécessaire des passions naturelles des hommes, quand il n’existe pas de pouvoir visible pour les tenir en respect, et de les lier, par la crainte des châtiments, tant à l’exécution de leurs conventions qu’à l’observation des lois de nature.
La seule façon d’ériger un tel pouvoir commun, […] c’est de confier tout leur pouvoir et toute leur force à un seul homme, ou à une seule assemblée, qui puisse réduire toutes les volontés, par la règle de la majorité, en une seule volonté.
Hobbes, Léviathan

La seule puissance psychologique qui permette de contrebalancer la méfiance permanente de l'individu à l'égard de tous ses congénères reste la peur de mourir. Cette peur, explique Hobbes, est si forte qu'elle rend insupportable l'état de nature et conduit à l'union des individus - laquelle, comme chacun sait, fait la force, justement. Une telle "union" - plutôt pacte de non-agression - exige cependant une autorité : sans elle, comment s'assurer que les citoyens nouvellement unis dans un "état civil" ne rompront pas le pacte à la première occasion ? Il faut donc instituer une autorité - nommée "Souverain" dans le Leviathan - jouissant du pouvoir de contraindre les citoyens à l'obéissance.

Comment cette autorité peut-elle se faire respecter ? Eh bien, c'est simple : puisque le seul ressort psychologique commun à tous les humains reste la peur de mourir, il faut et il suffit, pour que le Souverain se maintienne, qu'il inspire cette crainte. Aussi tout contrevenant à la loi commune sera-t-il puni de mort. Systématiquement. Sans la moindre pitié. Le droit se résume à l'institutionnalisation de la force, et l'Etat à cette menace autoritaire. Il est "le plus froid de tous les monstres froids" (la formule de Hobbes sera ensuite reprise par Nietzsche), comparable au Leviathan, gigantesque monstre marin dormant au fond de la mer (Job, 40.25 - d'où le titre choisi par Hobbes ; ci-contre, "La destruction du Leviathan", gravure de Gustave Doré).

(Le texte de Hobbes s'élabore sous les contraintes des Stuarts, qui tentent d'instaurer une monarchie absolue en Angleterre. Il faut absolument tenir compte de ces contraintes pour lire correctement le texte et apprécier son caractère caricatural. Il va sans dire que les sujets d'un Souverain aussi barbare auraient sans doute le droit, sous cette constante menace de mort, de justifier une rébellion par leur "souci de pourvoir à leur propre préservation". Aussi le fondement psychologique de l'Etat-Leviathan constitue-t-il aussi un motif de révolte contre ce même pouvoir. Hobbes lui-même orientera sa réflexion dans cette direction avec son second maître-ouvrage, De Cive.)

A cette analyse de l'origine du droit, Rousseau oppose une critique magistrale :

Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître, s'il ne transforme sa force en droit et l'obéissance en devoir. De là le droit du plus fort ; droit pris ironiquement en apparence, et réellement établi en principe. Mais ne nous expliquera-t-on jamais ce mot ? La force est une puissance physique ; je ne vois pas quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté ; c'est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir ?
Supposons un instant ce prétendu droit. Je dis qu'il n'en résulte qu'un galimatias inexplicable. car sitôt que c'est la force qui fait le droit, l'effet change avec la cause ; toute force qui surmonte la première succède à son droit. Sitôt qu'on peut désobééir impunément on le peut légitimement, et puisque le plus fort a toujours raison, il ne s'agit que de faire en sorte qu'on soit le plus fort. Or qu'est-ce qu'un droit qui périt quand la force cesse ? S'il faut obéir par force, on n'a pas besoin d'obéir par devoir, et si l'on n'est plus forcé d'obéir, on n'y est plus obligé. On voit donc que le droit n'ajoute rien à la force : il ne signifie ici rien du tout.
Rousseau, Du Contrat social, livre I, chapitre 3.

"Droit du plus fort" est une formule creuse, dénonce Rousseau, et même un oxymore : si vraiment le "droit" du plus fort s'applique, alors il ne persiste qu'avec cette force, et cesse sitôt qu'elle disparaît - or elle disparaît à coup sûr : "Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître" - phrase magistrale. A quoi bon avoir des esclaves, sinon pour qu'ils servent ? mais alors, ils ont accès au lit de leur maître ; ils préparent ses repas ; et il ne s'agit que de gagner sa confiance, avant de glisser une vipère entre ses draps, de le poignarder dans son sommeil ou de verser de la ciguë dans son potage. "Droit du plus fort" revient strictement à dire "force". Si l'on prend, au contraire, le mot "droit" au sérieux, alors il ne peut jamais se confondre avec la force physique. D'où vient, alors, le droit ?


Suite du cours : le contrat, la volonté générale.

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