Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Le Labyrinthe - souffle des temps.. Tamisier..

Souffle et épée des temps ; archange ; prophéte : samouraï en empereur : récit en genre et en nombre de soldats divin face à face avec leur histoire gagnant des points de vie ou visite dans des lieux saint par et avec l'art ... soit l'emblème nouvau de jésuraléme.

La vérité - 7


3) Difficultés de la pensée kantienne

Il faut souligner l'élégance de la solution kantienne, le "criticisme", qui accomplit, entre dogmatisme et scepticisme, une authentique synthèse d'autant plus agréable qu'elle semble retenir les avantages des deux solutions partielles sans en garder aucun des inconvénients. (Ci-contre, Encounter, (c) par Dan Herro.)

Pourtant, la philosophie critique ne va pas sans poser plusieurs problèmes délicats. Le premier, et peut-être le plus redoutables d'entre eux, concerne précisément les intuitions fondamentales, "intuitions pures", par lesquelles notre entendement parvient à structurer les données de la perception. Kant, en vertu de leur fonction, les nomme aussi "formes a priori de la sensibilité". Il en dénombre deux, l'espace et le temps, et leur consacre chacune une section dès le début de la Critique de la raison pure. Pour Kant, espace et temps sous-tendent toutes nos expériences : nous ne pouvons pas imaginer d'expérience intemporelle ou "extraspatiale".

En tant qu'intuitions, donc, temps et espace semblent parfaitement opératoires et dénués d'ambiguités, puisqu'ils "fonctionnent" avec une parfaite efficacité : toutes nos expériences se voient effectivement structurées de manière spatiale et temporelle. Pourtant, sitôt qu'on tente de les examiner de près, temps et espace paraissent beaucoup moins univoques.

Dans les développements suivants, je me consacre spécialement au problème du temps, mais des difficultés similaires se posent au sujet de l'espace.

La première difficulté majeure quant au temps tient à l'unité ou à la pluralité du (ou des) temps. Nous pouvons facilement nous figurer le cours du temps sous forme d'une ligne orientée, par convention, de gauche à droite. Sur cette ligne, nous pouvons marquer arbitrairement le présent par un point. "Avant" ce point, sur la ligne, figure le passé ; "après" ce point, figure l'avenir. De prime abord, donc, il semble bien qu'il existe trois temps différents : le passé, le présent et l'avenir ; mais nous savons bien, par ailleurs, que ce qui était le futur voici une seconde est déjà du passé à présent. Nous nous "dirigeons" du passé vers l'avenir, ou plus exactement le temps "passe" de l'avenir vers le passé : il "coule" à travers nous comme un flux continu, si bien que, derrière ce tryptique "passé-présent-avenir" se cache une seule et même chose - "le" temps.

On peut même remarquer, avec saint Augustin, que cette trinité n'est qu'apparente : car en fait, quand peut-on penser "le passé" ou "l'avenir", sinon au présent ? La seule réalité temporelle est évidemment celle du présent : elle seule existe. Le passé n'existe plus (sinon comme traces mémorielles ou historiques, et une énorme part des événements passés ne laisse absolument aucune trace après un ou deux siècles), et l'avenir n'existe pas encore (et pour cause). Passé et avenir se présentent donc comme deux visages du non-être, par contraste avec le présent qui, lui, contient à lui seul tout ce qui est. Autrement dit, il n'existerait ni "un" ni "trois" temps, mais seulement "le présent" ; quant au passé et à l'avenir, ils n'auraient pas plus de réalité que les illusions de nos rêves.

Pourtant, cette conception paraît dans un sens inacceptable. Nous savons bien que ce que nous sommes aujourd'hui résulte en partie de ce que nous étions hier ; et qu'en quelque sorte, nous retenons charnellement le passé comme les falaises gardent la marque des siècles d'érosion (ci-contre, le granit rose à Ploumanac'h, photographie (c) Damien Pobel). Dans un sens très matériel, le passé est bien présent, gravé au plus intime de la matière ; de la même manière que ce même présent est lourd d'avenir, qu'il prépare et détermine déjà. A l'instant même où je lâche la pierre dans le puits, inéluctablement je peux prédire avec une certitude absolue à quel instant précis (dans le futur) elle touchera le fond. Le "présent" "empiète" un peu sur le passé (qui résonne encore en lui) et sur l'avenir (qui s'annonce en lui).

Ces considérations nous amènent à une deuxième difficulté : la "durée" de l'instant présent. Telle quelle, la question confine au paradoxe : combien "de temps" peut bien durer une fraction "du temps" ? Le plus gênant est quand même que cette question tolère deux réponses incompatibles. D'une part, on peut tenter "d'encadrer" le présent par dichotomie du futur et du passé. Par exemple, on peut dire que le présent se trouve "entre" hier et demain. Pour gagner en précision : "entre" il y a une heure et dans une heure ; "entre" il y a une seconde et dans une seconde... et ainsi de suite en une série de divisions tendant vers 0. A ce compte, l'instant présent n'aurait pas plus de dimension qu'un point géométrique : il ne serait qu'une frontière de durée nulle entre les deux grands volets du temps : le passé et l'avenir. Dans une telle analyse, au contraire de ce que nous disions à... l'instant, c'est le présent qui n'a aucune existence réelle !

Pourtant, cette conception ne saurait être tolérable d'un point de vue "réaliste" : car si l'instant possède une durée nulle, on ne voit pas du tout comment une accumulation, même infinie, d'instants pourrait finir par produire une durée positive, même infime - de même qu'un physicien subodore que les "atomes" de matière ne sont pas comme des "points" géométriques sans dimension. Si faible qu'elle soit (donc si négligeable qu'elle paraisse à notre échelle), la durée de l'instant doit bien être positive. A vrai dire, Max Planck (un physicien contemporain, ci-contre) a même réussi, à partir de la découverte de la constante qui porte son nom (la "constante de Planck", notée h, égale 6,626.10^-34 J.s) à calculer la valeur de cette "durée minimale" (appelée aussi "temps de Planck"), qui équivaut à 5,4.10^-44s. Aucun phénomène, aucun événement, ne peut durer "moins" de temps que cela.

Cette découverte, pourtant, conduit à un résultat tout à fait stupéfiant, que Max Planck lui-même refusa toujours d'admettre. Après sa découverte, sa première réaction fut de vouloir brûler ses notes ; puis il s'efforça, jusqu'à la fin de sa vie, de débusquer l'erreur que son raisonnement devait, à ses propres yeux, receler, tant les conséquences lui paraissaient inacceptables. Pour le comprendre, remarquons que, dans la conception mathématique de l'instant, où il possède une durée nulle, chaque instant succède aux autres sans qu'on puisse distinguer la "fin" des précédents et le "début" du suivant, précisément parce que, n'ayant aucune durée, ils n'ont pas non plus de "début" ni de "fin". La succession des instants est parfaitement continue et régulière.

Avec le temps de Planck, au contraire, chaque instant est comme une bille alignée avec d'autres billes. Cet alignement forme "le temps" ; et chaque bille a forcément un diamètre équivalent au "temps de Planck" puisqu'il ne peut rien exister qui "dure" moins que ce temps de Planck. Dès lors, chaque instant a un "début" et une "fin" ; et les instants successifs ne peuvent pas "empiéter" les uns sur les autres (même à en devenir simplement tangentiels) puisqu'un tel "empiètement" durerait forcément "moins longtemps" que le temps de Planck, ce qui est exclu. Dès lors, les instants successifs sont séparés les uns des autres : chaque bille est indépendante des autres exactement comme les perles sur un collier ne se confondent pas les unes avec les autres mais restent bien sagement les unes à côté des autres. Le temps, dans cette conception, n'est pas continu mais "discret", et il "saute" d'un instant à l'autre, tout comme lorsque, quand on compte les entiers naturels, on "saute" de 1 à 2 sans passer par les valeurs intermédiaires comme 4/3 ou racine de 2.

Qu'est-ce qui peut bien, alors, "séparer" ces instants ? Evidemment, ce n'est pas du "temps" ! On doit même supposer que c'est du "non-temps" ; mais qu'est-ce que ce concept peut bien vouloir dire ? Quel sens pouvons-nous lui donner ? D'ailleurs, combien de temps dure la "séparation" d'un instant à l'autre ? Cette question a-t-elle le moindre sens ? Le "non-temps" peut-il "durer" d'une manière ou d'une autre ? Pour finir : notre univers existe en ce moment, pendant cet instant présent ; or cet instant présent vient tout juste de prendre fin. Où est passé notre univers ? Où (et quand) se retrouve-t-il quand l'instant présent s'achève ? D'où (et de quand) ressurgit-il quand le nouvel instant "présent" apparaît ? A tous points de vue pratiques, nous devons supposer que l'univers tout entier disparaît à la fin de chaque "temps de Planck" et qu'il réapparaît tout entier au début du suivant ; et dans ce cas, comment expliquer qu'il s'agisse du "même" univers ? Ces questions déroutantes (ci-contre, photographie (c) Jabberstudio Project) rendent la conception physique du temps au moins aussi suspecte que la conception mathématique.

Comment expliquer ces deux solutions aussi peu acceptables l'une que l'autre, celle d'un temps continu et celle d'un temps discret ? Pour cela, il faut peut-être tenir compte de la manière dont on observe une chose. Par exemple, si, pour mesurer un immeuble, nous utilisons une centaine de double décimètres, l'immeuble va nous apparaître comme une chose continue mesurée à l'aide d'unités discrètes (les double décimètres sont reliés par de la colle). Si à présent nous décidons de mesurer le double décimètre lui-même à l'aide, par exemple, d'une vingtaine de taille-crayons mis bout à bout, le problème est renversé : le double décimètre apparaît continu et ce sont les taille-crayons qui ont l'air discrets. Autrement dit : selon que nous employons une même chose comme instrument de mesure ou comme objet à mesurer, elle nous apparaît continue ou discrète. Entre la conception mathématique et physique du temps, tout le problème tient à cela. Les mathématiciens cherchent à mesurer l'instant : ils trouvent une unité continue. Les physiciens cherchent à comprendre ce que peut être l'instant à partir du moment où ils admettent l'existence d'autres choses, que l'instant sert à mesurer : ils trouvent une unité discrète. Peut-être le temps présente-t-il cette propriété tout à fait étonnante de paraître tantôt discret, tantôt continu, selon qu'on l'emploie comme unité de mesure ou comme objet à mesurer.
 
Pourtant, ces deux approches restent partielles en cela qu'elles conçoivent le temps comme le cadre général des phénomènes. Dans ces deux analyses, le temps existe indépendamment des événements qui s'y déroulent : à la limite, il pourrait même ne rien s'y produire, le temps existerait tout de même ; or c'est justement cette conception que remet en question la relativité générale d'Einstein. En physique et en cosmologie contemporaine, espace et temps n'ont de sens et de réalité qu'en fonction d'un phénomène observé par un observateur. Dans une telle perspective, on ne peut pas envisager l'apparition de l'univers comme un événement qui s'inscrirait "dans" un espace et un temps préexistants de toute éternité, comme un repère cartésien avant qu'on y trace une courbe ; au contraire, l'apparition de l'univers s'identifie exactement à la naissance de l'espace et du temps qui, avant l'apparition de cet univers, n'existaient tout simplement pas (la notion même "d'avant le Big Bang" ne possède aucun sens intelligible). En physique contemporaine, temps et espace sont des propriétés de la matière : non des entités immatérielles qui permettraient simplement de localiser des morceaux de matière.

Ceci posé, la physique contemporaine remarque que certains phénomènes matériels sont "temporellement polarisés" - en particulier, tous les phénomènes qui augmentent le désordre d'un système. Lorsque de la matière s'est désagrégée (un sucre dans un café, par exemple ; ci-contre, Eclipse#2 (c) Carol Taylor), la probabilité qu'elle se réagrège dans l'ordre initial n'est pas entièrement nulle, mais elle est si faible qu'on peut la tenir pour négligeable. Il existe une sorte de dissymétrie chronologique. De tels phénomènes s'avèrent irréversibles : ils nous imposent leur temporalité, leur ordre chronologique, comme si le flux du temps (tout comme le degré de désordre) était une propriété de la matière. On peut bien sûr raisonner "à rebrousse-temps", mais cet exercice s'avère extrêmement hasardeux, voire irrationnel, comme le prouve le "paradoxe d'Herakles".

Le célèbre héros Herakles, capturé par Pluton un dimanche matin, se voit enfermé dans une geôle. Le dieu des enfers lui déclare : "un des jours de la semaine à venir, je viendrai te chercher pour te faire subir un sort épouvantable, et tu seras surpris de ma venue." Sur ce, Pluton vaque à ses affaires. Herakles, resté seul, raisonne alors de la sorte : "Voyons. Pluton vient de dire qu'il viendra me chercher au plus tard dimanche prochain, et il ne peut pas me mentir, puisqu'il est un dieu. Il a dit aussi que je serai surpris : mais alors, il ne peut pas attendre dimanche prochain pour venir me chercher : car évidemment, si je ne l'ai pas vu arriver d'ici samedi soir, je saurai qu'il viendra forcément me chercher dimanche, et dans ce cas je ne serai pas surpris. Donc, Pluton ne peut pas temporiser jusqu'à dimanche ; mais peut-il venir me chercher samedi ? pas plus, bien sûr : car puisqu'il ne peut pas venir me chercher dimanche, alors s'il n'est pas venu me chercher vendredi soir, je saurai que c'est pour le lendemain et je ne serai donc pas surpris. Ni dimanche, ni samedi : mais Pluton peut-il venir me chercher vendredi ? Non plus, puisque..." Raisonnant par récurrence, Herakles finit par conclure que Pluton ne peut venir le chercher aucun des jours de la semaine à venir tout en le surprenant. "Je suis tranquille !" s'exclame-t-il alors dans un souffle de contentement. "Pluton m'a joué une farce." Arrive le mercredi : Pluton vient chercher Herakles, qui en est tout surpris.

L'erreur de raisonnement d'Herakles (costaud, mais pas très fûté) consiste justement à raisonner à rebours du temps, à inverser à tort la "flèche du temps" ; ce type de paralogisme conduit le plus souvent à des fautes très graves, puisqu'il néglige l'inattendu. Le plus étonnant, c'est tout de même que presque tout le monde se croit autorisé à raisonner de la sorte - à commencer par les "experts" politiques, économiques et sociaux. "Si nous voulons atteindre telle situation dans douze mois", disent-ils par exemple, "alors nous devons aujourd'hui prendre telle et telle mesure." Dûment prises, ces mesures se révèlent inefficaces : mais pouvait-il en aller autrement ?

Quittons la plaisanterie un peu amère derrière ces constats. Une autre conséquence mérite d'être soulignée. Si effectivement espace, temps, ordre et désordre sont des propriétés de la matière qui s'imposent à nous de la même manière qu'une tomate est rouge, alors ils n'est pas du tout légitime de les tenir pour de simples "fonctions de l'entendement humain", de purs outils conceptuels, une "grille de lecture" humaine que nous projetterions sur l'univers pour le rendre intelligible, comme le croit Kant. Le temps et l'espace ne sont pas du tout des "intuitions" ou des "formes a priori de la sensibilité" mais bien des objets sensibles, réels, aussi tangibles que la couleur, la  vitesse ou l'énergie.

La position de la physique contemporaine permet alors de rendre compte, beaucoup plus adéquatement, de ce que notre sens commun nous dit du présent (et qui voit le temps comme une réalité tangible manifestée dans les métamorphoses de la matière "orientées" selon la flèche irréversible passé-avenir) ; mais ce sens commun, typique de la civilisation judéo-chrétienne, mérite critique. Sans doute, dans la Genèse, le temps se présente-t-il à nous de manière très familière, comme une succession d'événements irrévocables, irréversibles et uniques : ainsi la chute, le déluge, le sacrifice d'Abraham... Il faudrait peut-être consacrer une thèse pour rendre compte, de manière détaillée, des moyens énormes déployés par l'Eglise pour imposer en Occident cette conception du temps, linéaire, orienté depuis la Création vers le Jugement dernier. Il semble que cette conception ne se soit répandue majoritairement qu'après le règne de Charlemagne. Auparavant, les individus avaient du temps une conception tout à fait différente : ils le voyaient comme un système de cycles plus ou moins brefs engrénés les uns sur les autres. Quoi de plus évident ? Les battements du coeur, cycliques et répétitifs, s'intègrent dans un cycle d'alternance veille-sommeil à la cadence plus ample, qui lui-même s'intègre dans un cycle lunaire mensuel, à son tour fraction d'un cycle saisonnier annuel, etc. (Ci-contre, le serpent Ouroboros, dans le Chrysopée de Cléopâtre.)
Une telle conception paraît au moins autant de "bon sens", au moins aussi "intuitive", que la conception linéaire, historienne, du temps. On trouve d'ailleurs une telle conception cyclique chez Platon (à la fin de la République) et chez Nietzsche (Gai savoir, §341).

A tout le moins, à ce stade, l'affirmation kantienne d'un temps "intuition pure" paraît sujette à caution. Situation délicate : car à interroger ce point, nous sapons le pilier principal de l'analyse kantienne de la connaissance, donc de la vérité. A vrai dire, aujourd'hui, la situation est même beaucoup plus grave encore.


Suite du cours : le rationalisme et sa critique.
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article