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Le Labyrinthe - souffle des temps.. Tamisier..

Souffle et épée des temps ; archange ; prophéte : samouraï en empereur : récit en genre et en nombre de soldats divin face à face avec leur histoire gagnant des points de vie ou visite dans des lieux saint par et avec l'art ... soit l'emblème nouvau de jésuraléme.

Nature et culture - 3


2) Eduquer

Hélas, un tel programme de transmission "maximale" des connaissances (oeuvre française s'il en est) se voit opposer une critique violente. Rabelais, dès le XVIè siècle, raillait dans Pantagruel la totale idiotie qui consiste à enseigner tout et n'importe quoi, dans l'idée que le savoir, même trivial, dépassé ou désorganisé vaut mieux que l'ignorance (voir en particulier la liste désopilante des "beaulx livres de la librairie Sainct Victor" étudiés par le héros dans le plus grand désordre, au chapitre VII de Pantagruel). Autre trait marquant de l'âme française, contrepoids (en quelque sorte) du projet encyclopédique : elle se gausse volontiers de la "tête bien pleine" - c'est-à-dire pleine d'inepties pédantesques, ainsi les médecins et les précieux accablés par les sarcasmes de Molière (ci-contre, portrait de Paracelse par Quentin Metsys). Le ridicule a atteint des sommets extraordinaires dans cette direction : l'école primaire des colonies, animée des meilleures intentions du monde, ne faisait-elle pas réciter, avec le plus grand sérieux, aux enfants sénégalais ou algériens : "Nos ancêtres les Gaulois..." ? Au-delà de la farce, une formulation philosophique de cette difficulté existe dès la fin du XVIè siècle.

A un enfant de maison, […] je voudrois aussi qu’on fust soigneux de luy choisir un conducteur , qui eust plustost la teste bien faicte, que bien pleine : et qu’on y requist tous les deux, mais plus les mœurs et l’entendement que la science : et qu’il se conduisit en sa charge d’une nouvelle manière.
On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verseroit dans un antonnoir ; et nostre charge ce n’est que de redire ce qu’on nous a dit. Je voudrois qu’on corrigeast cette partie ; et que de belle arrivée, selon la portée de l’ame, qu’il a en main, il [le précepteur] commençast [par l'étudier, elle], luy faisant gouster les choses, les choisir, et discerner d’elle-mesme. Quelquefois luy ouvrant le chemin, quelquefois le luy laissant ouvrir. Je ne veux pas qu’il invente, et parle seul : je veux qu’il escoute son disciple parler à son tour. Socrates […] faisoi[t] premierement parler [ses] disciples, et puis [il] parloi[t] [luy].
[…] Ceux qui, comme nostre usage porte, entreprennent d’une mesme leçon et pareille mesure de conduite, regenter plusieurs esprits de si diverses mesures et formes : ce n’est pas merveille, si en tout un peuple d’enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois, qui rapportent quelque juste fruit de leur discipline.
Qu’il ne luy demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance. Et qu’il juge du profit qu’il aura fait, non par le tesmoignage de sa memoire, mais de sa vie. Que ce qu’il viendra d’apprendre, il le luy fasse mettre en cent visages, et accommoder d’autant de divers sujets, pour voir s’il l’a encore bien pris et bien faict sien […]. C’est tesmoignage de crudité et indigestion que de regorger la viande comme on l’a avallee : l’estomach n’a pas faict son operation, s’il n’a faict changer la façon et la forme, à ce qu’on luy avoir donné à cuire.
Montaigne, Essais, I, 25, De l’Institution des enfants

Si extensive qu'elle soit, une instruction pure et simple ne saurait prévenir toutes les vissicitudes de la vie. Tôt ou tard, l'enfant, si énorme que soit son savoir livresque, se confrontera à l'inconnu, au choix personnel qu'aucun "savoir" ne parviendra à résoudre. Du reste, une pure érudition théorique sans mise en pratique in situ, ou bien ne vaut rien, ou bien s'oublie en quelques jours (ceux qui ont dû mémoriser des listes de vocabulaire en vue d'une "interro" le savent mieux que personne...). (Ci-contre, le gavage d'une oie, photographie (c) stopgavage.com ; voir aussi ce film édifiant.) Cette réalité prise en compte, la seule transmission brute du savoir "par cœur" ne saurait suffire. Elever un enfant ne consiste pas seulement à le remplir de connaissances recrachables à tout moment, mais aussi (surtout) à réaliser un développement harmonieux de sa personnalité, de ses facultés, de ses savoir-faire (remarque orthographique : n'allez pas coller des "s" dans les "savoir-faire"), afin qu'il parvienne, lorsqu'il sera livré à lui-même, à se débrouiller. Il ne s'agit pas de le rendre d'abord savant, mais indépendant. Il ne faut pas d'abord l'instruire, mais l'éduquer.

Cette éducation, d'ailleurs, précède forcément l'instruction. La transmission du savoir théorique requiert de l'élève des capacités
d’attention, de mémoire, de curiosité, de concentration, de concision et de rigueur, d'ingéniosité, de comparaison, d’imagination (au sens "faculté de se former des images mentales, des représentations"), de sens du détail, des proportions et des nuances, de finesse d’observation et de jugement, de liens logiques etc. Autant de techniques et de pratiques qu'on peut (qu'on doit) éveiller, affiner, exercer, raffermir. De leur maîtrise dépend directement l'acquisition des savoirs. On voit le rôle capital échu aux instituteurs des écoles maternelles et primaires, et aussi, évidemment, aux parents. Nous autres professeurs de collège et de lycée avons la part belle : mais ne plastronnons pas trop. Si nous parvenons à enseigner correctement, c'est grâce à ce travail énorme accompli "en amont".

Apprendre à déchiffrer constitue un savoir-faire nécessaire, mais il ne suffit pas : le but de la maîtrise des relations grapho-phonologiques est d'accéder au sens et non pas seulement au bruit des mots.
Prenons un exemple : un enfant n'a encore jamais lu "orangers" ; mais il a appris, parce qu'on le lui a enseigné, [...] à construire le signifiant phonique du mot non pas pour "faire le bon bruit" correspondant à la combinaison graphique mais parce que ce bruit reconstitué représente pour lui la clé d'accès autonome au sens. En effet, en découvrant, sous les huit lettres de "orangers" les sons / o.r.an.j.é / [...] il va pouvoir interroger son "dictionnaire oral" afin d'obtenir le sens qui correspond à cette combinaison phonique.
[...] On comprend alors l'importance décisivve de la quantité et de la qualité du vocabulaire qu'un enfant possède avant qu'il apprenne à lire. Si, comme c'est le cas pour des enfants qui n'ont pas eu la chance de bénéficier d'une médiation à la fois bienveillante et exigeante, l'enfant ne possède qu'un nombre très restreint de mots souvent peu précis, alors son dictionnaire mental lui répondra le plus souvent : "Il n'y a pas d'abonné au numéro que vous avez demandé". Et à force de ne pas recevoir de réponse à sa question l'enfant risque d'en déduire "qu'il n'y a jamais d'abonné", c'est-à-dire qu'il n'y a aucun sens derrière le bruit qu'il a construit. Ce n'est donc pas le fait de déchiffrer qui est responsable d'une lecture dépourvue d'accès au sens, mais c'est le déficit du vocabulaire oral qui empêche l'nfant d'y accéder. La responsabilité de l'école, dès la maternelle, est ainsi essentielle [...]. C'est là que se gagne la bataille du sens de la lecture [...].
Rapport au ministre de l'Education nationale sur l'apprentissage
de la lecture à l'école primaire (novembre 2005, n°2005-123).


Il ne fait alors aucun doute que l’éducation ne soit première par rapport à l’instruction. Sans instruction, on peut quand même être éduqué, et le cas échéant s'instruire soi-même à la manière d'un autodidacte ; au contraire, sans éducation, il n’est pas possible de s’instruire. Kant insiste sur cette priorité de l’éducation, qu’il renomme "discipline".

L’espèce humaine est obligée de tirer peu à peu d’elle-même  par ses propres efforts toutes les qualités naturelles qui appartiennent à l’humanité. Une génération fait l’éducation de l’autre. […] La discipline empêche l’homme de se laisser détourner de sa destination, de l’humanité, par ses penchants brutaux. Il faut, par exemple, qu’elle le modère, afin qu’il ne se jette pas dans le danger comme un être indompté ou un étourdi. Mais la discipline est purement négative, car elle se borne à dépouiller l’homme de sa sauvagerie ; l’instruction au contraire est la partie positive de l’éducation.
La sauvagerie est l’indépendance à l’égard de toutes les lois. La discipline soumet l’homme aux lois de l’humanité, et commence à lui faire sentir la contrainte des lois. Mais cela doit avoir lieu de bonne heure.
[…] Le manque de discipline est un mal pire encore que le défaut [d’instruction] car celui-ci peut encore se réparer plus tard, tandis qu’on ne peut plus chasser la sauvagerie et corriger un défaut de discipline.
Kant, Traité de pédagogie


Suite du cours : dénaturer.
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