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Le Labyrinthe - souffle des temps.. Tamisier..

Souffle et épée des temps ; archange ; prophéte : samouraï en empereur : récit en genre et en nombre de soldats divin face à face avec leur histoire gagnant des points de vie ou visite dans des lieux saint par et avec l'art ... soit l'emblème nouvau de jésuraléme.

Nature et culture - 5


II. La culture, caractéristique d’un peuple


Dans cette seconde partie, le mot "culture" ne désigne plus un ensemble de savoirs théoriques, artistiques ou scientifiques – bref, de savoirs "nobles". Beaucoup plus proche de l’étymologie (du latin colere, habiter, mettre en culture), cette "culture" au sens sociologique désigne d’abord l’agriculture et ses techniques de labours (ci-contre, photographie (c) Jacques Thepaud), de semence, de greffe, d'élevage ; il englobe aussi, par extension, les moyens de cette agriculture (les outils, les greniers, les marchés...) ainsi que ses conséquences (l'art culinaire et vestimentaire). , l’art de cultiver, de faire croître des plantations – puis par extension toutes les techniques de valorisation des terres jusqu’à l’emploi des récoltes, y compris la sélection des semis, les outils agricoles, les moyens de stockage, les échanges commerciaux, l’art culinaire ou vestimentaire (le lin, le coton). "Habiter" réfère par ailleurs à la nécessité de protéger le lieu où l’on réside, de s’en assurer la maîtrise et d’y garantir la paix et la prospérité ; dans cette perspective la "culture" inclut encore l’art militaire, l’ingénierie, le droit, la langue, l’architecture, mais aussi la religion (le dieux protègent le foyer), axée autour du culte (même racine latine que "culture").

Le mot "culture" prend ici son extension maximale, ethnologique : il inclut toutes les pratiques caractéristiques d'un groupe humain donné (par lequel les membres de ce groupe se reconnaissent mutuellement comme y appartenant), y compris des comportements qui pourraient paraître triviaux. Le professeur Dominique Desjeux, de l'Université Paris V, par exemple, a mené des études précises sur les réfrigérateurs, leur contenus et la manière de les ranger, en comparant par exemple la France (où l'usage du réfrigérateur est "privé", réservé au seul cercle de famille) et les Etats-Unis (où il est à la fois public et privé, un simple invité pouvant "se servir" de sa propre initiative sans provoquer de malaise) ; ou en comparant le contenu des réfrigérateurs "d'hommes" (dans lesquels on trouve de la bière et des produits périmés) et "de femmes" (qui recèlent des produits laitiers et des fruits).

Hélas, du fait même que la culture permet de distinguer les groupes humains et que nous appartenons à l'un de ces groupes, une grave difficulté surgit : ce qui relève de nos habitudes culturelles nous apparaît tellement "normal", au sein de notre groupe social, que nous risquons fort d'avoir l'impression qu'il s'agit de faits "naturels". Impression persistante. Combien souvent notre culture nous apparaît comme "la bonne", voire comme "la seule", dans les rares cas où nous nous mettons en peine de la comparer aux autres cultures ! Combien souvent nous tendons à reléguer la culture étrangère au niveau de la "barbarie", de la "sauvagerie", de la "pensée primitive" ? (Ci-contre, Contes barbares, légendes exotiques, toile de Paul Gauguin.)


1) La conception évolutionniste

A partir du XVIIIè siècle, dans le cadre de la première révolution industrielle et des Lumières, cette analyse va connaître une légitimation étonnante. Du fait même qu'elle a entraîné des innovations techniques qui assurent la suprématie militaire mais aussi la maîtrise du milieu, du fait même qu'elle permet des rendements agricoles accrus et un commerce florissant, la culture occidentale s'impose comme la plus efficace, donc comme meilleure que les autres ; et cela a même quelque chose à voir avec la religion.

Le nègre représente l’homme naturel dans toute sa sauvagerie et sa pétulance ; il faut faire abstraction de tout respect et de toute moralité, de ce que l’on nomme sentiment, si on veut bien le comprendre ; on ne peut rien trouver dans ce caractère qui rappelle l’homme. Les comptes rendus prolixe des missionnaires confirment cela pleinement et seul le mahométisme paraît être ce qui, en quelque mesure, rapproche le nègre de la civilisation. Les mahométans d’ailleurs s’entendent mieux que les Européens à pénétrer dans l’intérieur du pays. Cependant ce degré de culture peut être connu de façon plus précise dans la religion.
[…] La religion commence par la conscience qu’il existe quelque chose de supérieur à l’homme. Cependant déjà Hérodote appelait les nègre, magiciens : or, dans la magie on ne trouve pas la représentation d’un Dieu, d’une foi morale : mais pour elle, l’homme est la puissance la plus haute, ayant vis-à-vis de la force de la nature l’attitude du commandement. Il n’est donc pas question d’honorer Dieu en esprit, ni d’un règne du droit : […] pour l’esprit de l’homme, Dieu doit être plus qu’un maître du tonnerre ; mais ce n’est pas le cas chez les nègres ; quoiqu’ils doivent être conscients de leur dépendance du facteur naturel, car ils ont besoin de l’orage, de la pluie et de la cessation de la période des pluies : tout ceci cependant ne les conduit pas à la conscience de quelque chose de supérieur ; ce sont eux, en effet, qui commandent aux éléments, et c’est ce que l’on appelle magie.
Hegel, Leçons sur la philosophie de l’histoire

J'ai voulu citer ce texte atroce, d'abord pour rappeler que même les grandes plumes s'oublient parfois à écrire des insanités criminelles, mais aussi parce qu'il suggère une idée essentielle. Pour Hegel, les divers phénomènes culturels (arts, techniques, sciences, religion, habillement, etc.) sont liés les uns aux autres dans ce qu'il est convenu d'appeler "l'esprit" d'une époque. Par exemple, pour Hegel, l'architecture gothique ne pouvait pas naître à un autre moment qu'au milieu du XIIè siècle en France, pour la bonne raison qu'avant, les techniques ne permettaient pas la réalisation de telles constructions, et que les impératifs théologiques ne l'exigeaient pas (voir aussi le cours sur l'histoire). En somme, chaque découverte en induit d'autres dans d'autres disciplines, lesquelles se relient les unes aux autres dans un "cercle vertueux" décrit, avant Hegel, par Hume (voir ce cours).

Dans une telle perspective, le progrès apparaît comme une démarche globale de la société. Impossible de rencontrer une culture très avancée en techniques agricoles, et arrièrée en matière théologique. Il existe une sorte de "cohérence interne" de chaque culture.

Dès lors, on hiérarchise sans peine les différentes cultures selon leurs degrés d'avancement respectifs, marqués sur une même échelle du progrès. Les Grecs archaïques, qui croient encore à un Panthéon polythéiste mais vont vêtus et maîtrisent l'agriculture, sont moins évolués que les Français du XIXème siècle, monothéistes et industrialisés, mais plus évolués que les Papous, qui passent leur vie en pagne, à chasser pour s’assurer une existence précaire. Une fois ces différentes cultures classifiées selon une "échelle du raffinement" unidimensionnelle, il est facile de postuler un progrès humain générique. Pourquoi les primitifs sont-ils primitifs ? Parce qu’ils ont "raté" le train du progrès, c'est-à-dire le train de l'histoire. Ils sont en retard. Lorsque l'Européen rencontre le Papou ou l'Inuit, il se voit lui-même dans le miroir du passé. Pendant que l’Europe traversait l'Antiquité, le Moyen-Age, la Renaissance, la révolution industrielle, en accumulant découvertes, innovations et progrès morale, ces peuplades restaient "prisonnières" dans leur temporalité bloquée, dans leur absence d'histoire (ci-contre, Jacques Cartier rencontre les Indiens à Stadaconé en 1535, toile de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté).

Comment expliquer ce "ratage", ce "retard" ? Eh bien, mais, c'est évident. Les types humains de ces peuplades sont, tout simplement, moins intelligents que les Européens. On peut bien sûr tenter d'éduquer ces ethnies ; on peut même y réussir en partie ; mais jamais elles ne parviendront au même niveau de raffinement que les Européens, faute d'un patrimoine mental assez conséquent. Leur retard culturel indique et dénote une infériorité biologique. Chaque groupe social vivant sur son territoire spécifique possède sa culture spécifique, parce que, en fait, le groupe social n'est pas simplement le fruit de rencontres interpersonnelles : c'est le produit de croisements et d'hérédités qu'on peut appeler, avec le comte de Gobineau, la race (Essai sur l'inégalité des races humaines, 1853-1856).

A ce stade, il me faut sans doute signaler que je rejette cette analyse avec la vigueur la plus déterminée (le cours suivant a justement pour but de la ruiner). Sa fausseté est aujourd'hui reconnue (la biologie et l'ethnologie récusent la notion de "race", concept antiscientifique ne répondant à aucune réalité tangible), et sa nocivité avérée : parce qu'elle dévalue certains groupes humains par rapport à d'autres, elle constitue per se l'élément intentionnel du crime contre l'humanité, et fournit la justification idéologique du génocide. J'ajoute, à titre personnel, que, à mon sens, le caractère insoutenable de ces positions jette de nos jours un doute sérieux sur leurs prémisses, notamment sur l'idée d'un progrès globalement cohérent comme axe déterminant de l'histoire humaine, et par voie de conséquence aussi sur l'intérêt et la valeur des thèses de Hegel, lequel fonde son système sur une telle conception de l'histoire.

Si je souhaitais, en revanche, exposer cette "théorie" dans ses propres mots et sa propre "logique" (ou plutôt sa propre phraséologie), c'était bel et bien pour indisposer le lecteur. Le racisme (une invention française, ne l'oublions jamais) a pu se parer des apparences d'une
certaine rationalité, d'un certain goût pour la classification caractéristique d'une pensée proto-scientifique. Il reste facile, hélas, de s'y laisser prendre et l'on ne peut que constater avec une certaine amertume que ce genre de discours, dont la science souligne chaque jour la fausseté et l'inanité, reste admis en politique comme s'il s'agissait d'une opinion "acceptable", voire "vraie". A tous points de vue, un tel aveuglement peut se comparer à ce qui se passerait si un parti politique organisait son programme autour de l'affirmation : "La Terre est plate." Nous sommes exactement au même niveau de délire - au sens clinique parce que, tout de même, soutenir haut et fort ce qu'on sait faux, c'est vraiment du délire.

Hélas encore, on ne peut pas sous-estimer l'énorme impact qu'a eu cette "pensée" dans la culture occidentale contemporaine, laquelle ne s'est pas déprise, tant s'en faut, de cette grille de lecture. La ceinture de banane de Joséphine Baker, des slogans publicitaires du type "Y a bon Banania", l'idée reçue selon laquelle certains groupes humains seraient "encore au Moyen-Age" au motif qu'ils placent la religion au-dessus de toutes les valeurs, prolongent aujourd'hui encore de telles analyses. Une vigilance avisée trouve ici matière à s'exercer interminablement.


Suite du cours : vers la reconnaissance des cultures.
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L


excellent texte 



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D
  "Impossible de rencontrer une culture très avancée en techniques agricoles, et arrièrée en matière théologique. Il existe une sorte de "cohérence interne" de chaque culture." C'est une idéologie complètement saugrenue qui produit des raisonnements délirants. Barthes cite à ce propos un article de journal (le Progrès de Lyon) dans ses Mythologies :  "Il est inconcevable que des êtres [les martiens] ayant atteint un tel degré de civilisation qu'ils puissent arriver jusqu'à nous par leurs propres moyens, soient païens. Ils doivent être déistes, reconnaissant l'existence d'un dieu et ayant leur propre religion." Si les martiens ont des soucoupes volantes, ils ont un pape. CQFD.
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