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Le Labyrinthe - souffle des temps.. Tamisier..

Souffle et épée des temps ; archange ; prophéte : samouraï en empereur : récit en genre et en nombre de soldats divin face à face avec leur histoire gagnant des points de vie ou visite dans des lieux saint par et avec l'art ... soit l'emblème nouvau de jésuraléme.

Nature et culture - 6


2) Vers la reconnaissance des cultures

La conception évolutionniste a cependant secrété sa propre remise en question. Si, en effet, il existe une échelle du progrès que toutes les sociétés doivent parcourir dans le même sens, étape par étape, et à l’aune de laquelle on peut mesurer leur raffinement, alors on est en train de suggérer qu’il existe un critère d'évaluation identique pour toutes les cultures humaines. Au-delà des cultures, il existerait une "nature" humaine universelle.

Tous les humains sont, par nature, aptes à recevoir une culture (de la même manière que, selon Kant, tous les humains possèdent les mêmes "formes a priori de la sensibilité" qui les rendent aptes à formuler des perceptions de manière intelligibles en vue d'établir des connaissances, voir ce cours). Dans une telle hypothèse, on voit tout de suite l'avantage qu'on trouverait à dégager les éléments communs à toutes ces cultures, car évidemment, avec ces données universelles, les échanges interculturels (surtout le commerce) s'en verraient facilités, et certaines tragiques méprises évitées. On se souvient que, lorsque les conquistadores Espagnols débarquèrent au Mexique au XVè siècle, ils furent accueillis par une peuplade aux cris de "Ma c'ubah than !" Pensant qu'il s'agissait d'un cri de guerre, ils la massacrèrent sans pitié et, par déformation de ce cri, nommèrent le lieu "Yucatan". Après l'hécatombe, ils apprirent d'un des rares rescapés que le "cri de guerre" signifiait en fait "Je ne comprends pas vos paroles." Trop tard : la civilisation maya, l'une des plus brillantes de l'histoire de l'humanité, venait d'être réduite à néant. (Ci-contre, l'ensemble religieux de Tikal, photographie (c) Annett Salinas Castillo.)

Au-delà de cet avantage purement pratique, on trouverait aussi un intérêt théorique considérable à dégager, derrière l'ensemble des "cultures", les structures similaires et les points de convergence, car ils permettraient de tracer d'une main sûre (et quasi scientifique) un portrait valable de "l'humain naturel" (portrait dont Rousseau a montré la nécessité, voir ce cours).

Ces questions invitent à des recherches anthropologiques sur le terrain, dans l'ambition d'étudier les différents peuples comme la botanique vise à décrire les végétaux. Dès le début du XIXè siècle, les récits d'explorateurs tendent à livrer plus de renseignements ethnographiques que géographiques (lire par exemple le Voyage dans l'intérieur de l'Afrique, de l'Ecossais Mungo Park, découvreur des sources du Niger et dernier témoin des grands royaumes d'Afrique centrale, ci-contre).
Les résultats de ces enquêtes sont extrêmement troublants. Ils contredisent frontalement l'idée selon laquelle le progrès de toutes les disciplines marcherait "d'un même pas". En effet, certaines cultures, qui pourraient paraître plus "primitives" que la civilisation occidentale sous certains aspects, manifestent, à y mieux regarder, des raffinements inconnus en Europe.

Des sociétés qui nous paraissent féroces à certains égards, savent être humaines et bienveillantes quand on les envisage sous un autre aspect. Considérons les Indiens des plaines de l’Amérique du Nord qui sont ici doublement significatifs, parce qu’ils ont pratiqué certaines formes modérées d’anthropophagie, et qu’ils offrent un des rares exemples de peuple primitif doté d’une police organisée. Cette police (qui était aussi un corps de justice) n’aurait jamais conçu que le châtiment du coupable dût se traduire par une rupture des liens sociaux. Si un indigène avait contrevenu aux lois de la tribu, il était puni par la destruction de tous ses biens : tente et chevaux. Mais du même coup, la police contractait une dette à son égard ; il lui incombait d’organiser la réparation collective du dommage dont le coupable avait été, pour son châtiment, la victime. Cette réparation faisait de ce dernier l’obligé du groupe, auquel il devait marquer sa reconnaissance par des cadeaux que la collectivité entière – et la police elle-même – l’aidait à rassembler, ce qui inversait de nouveau les rapports ; et ainsi de suite, jusqu’à ce que, au terme de toute une série de cadeaux et de contre-cadeaux, le désordre antérieur fût progressivement amorti et que l’ordre initial eût été restauré. Non seulement de tels usages sont plus humains que les nôtres, mais ils sont aussi plus cohérents, même en formulant le problème dans les termes de notre moderne psychologie : en bonne logique, "l’infantilisation" du coupable impliquée par la notion de punition exige qu’on lui reconnaisse un droit corrélatif à une gratification, sans laquelle la démarche première perd son efficacité, si même elle n’entraîne pas les résultats inverses de ceux qu’on espérait. Le comble de l’absurdité étant, à notre manière, de traiter simultanément le coupable comme un enfant pour nous autoriser à le punir, et comme un adulte afin de lui refuser la consolation ; et de croire que nous avons accompli un grand progrès spirituel parce que, plutôt que de consommer quelques-uns de nos semblables, nous préférons les mutiler physiquement et moralement.
Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques

Un tel constat oblige à s'interroger : doit-on considérer les tribus amérindiennes "plus" ou "moins" cruelles que la nôtre ? L'incohérence morale de notre système répressif pèse-t-il vraiment moins lourd dans la balance que l'anthropophagie "modérée" ? D'une manière générale, peut-on "classer" la douceur ou la dureté des moeurs selon une échelle unidimentionnelle ?

Ces questions peuvent paraître parfaitement fondées en matière morale. Néanmoins, on pourrait les rejeter en matière scientifique et technique. Il paraît évident que la magie construit une représentation du monde totalement différente de la science, et il parait tout aussi évident que la science et la technique, par leur efficacité, constituent un progrès par rapport à la "pensée sauvage", selon l'expression de Levi-Strauss.

La magie se relie aux science, de la même façon qu’aux techniques. Elle n’est pas seulement un art pratique, elle est aussi un trésor d’idées. Elle attache une importance extrême à la connaissance et celle-ci est un de ses principaux ressorts ; en effet, nous avons vu, à maintes reprises, que, pour elle, savoir c’est pouvoir. Mais, tandis que la religion, par ses éléments intellectuels, tend vers la métaphysique, la magie que nous avons dépeinte plus éprise du concret, s’attache à connaître la nature. Elle constitue, très vite, une sorte d’index des plantes, des métaux, des phénomènes, des êtres en général, un premier répertoire des sciences astronomiques, physiques et naturelles.
[…] Si éloignés que nous pensions être de la magie, nous en sommes encore mal dégagés. Par exemple, les idées de chance et de malchance, de quintessence, qui nous sont encore familières, sont bien proches de l’idée de la magie elle-même. Ni les techniques, ni les sciences, ni même les principes directeurs de notre raison ne sont encore lavés de leur tache originelle. Il n’est pas téméraire de penser que, pour une bonne part, tout ce que les notions de force, de cause, de fin, de substance, ont encore de non positif, de mystique et de poétique, tient aux vieilles habitudes d’esprit dont est née la magie et dont l’esprit humain est lent à se défaire.
Mauss, Sociologie et Anthropologie

A rebours complet de Hegel (voir le texte proposé dans ce cours), qui voyait exclusivement dans la magie une forme simplifiée de religion (donc "primitive" et "inférieure"), Marcel Mauss soutient au contraire qu'elle marque le premier moment de la pensée scientifique (ci-contre, un shaman evenk et sa collection de fétiches vers 1900, photographie (c) Museum State of Illinois), par le souci de classement rationnel et d'exhaustivité qu'elle manifeste, et par le désir de puissance sur le milieu, auquel elle répond - et que Hegel, d'ailleurs, avait perçu, sans pourtant l'interpréter dans ce sens. Là où Hegel voit seulement un égoïsme immoral, Mauss contemple les origines de la méthode ; de là, deux questions nous incitant à faire retour vers notre propre culture : la science cartésienne ne présente-t-elle pas, elle aussi, une immoralité complète en raison de cette "volonté de puissance" égoïste ? Quant à nos comportements non-scientifiques, sont-il vraiment "apurés" de la représentation magique de l'univers ?

Par exemple, combien de personnes ignorent du tout au tout le fonctionnement d'un téléviseur, mais attendent comme "normal" qu'il s'allume lorsqu'ils appuient sur la télécommande ? Cette attitude ne reponse-t-elle pas sur une "pensée sauvage" ? Combien de personnes croient encore dur comme fer à une médecine ou à une chimie "rêvassées", selon le bon mot de Gaston Bachelard ? Combien expliquent encore les phénomènes en termes de "volontés de la Nature", voire en termes de "plan divin" ? Faut-il rappeler qu'en France, l'apparition du virus du SIDA fut interprétée par certains faibles d'esprit comme une "punition divine" contre les "sodomites", jusqu'à ce que l'on s'aperçoive que les hétérosexuels aussi y succombaient ? Un sondage consternant de la SOFRES mené en l'an 2000 signalait que, parmi les Français, 54% croient à la guérison par imposition des mains, 35% à la prédiction de l'avenir par les rêves, 33% à l'explication des caractères par le thème astral, 18% aux prédictions des voyants et autres astrologues, 13% aux fantômes et aux esprits (ci-contre, Le Hollandais Volant, huile sur bois par Louis Michel Eilshemius).  Une enquête récente menée par la revue "Science et vie" révélait qu'en France, 20% des personnes interrogées croit que le Soleil tourne autour de la Terre. Un Français sur cinq !

A ce stade, on ne sait plus trop s'il faut interpréter ces chiffres comme un échec dramatique de l'Education nationale, ou comme une victoire éblouissante parce que, à rebours, quatre Français sur cinq accordent foi au système copernicien. En tout état de cause, la question de Marcel Mauss semble entièrement justifiée.

La conclusion s'impose : avec l’examen approfondi des peuples dits "primitifs", on découvre que non seulement le progrès n'avance pas de manière uniforme (certaines sociétés au vocabulaire très avancé ignorent tout de l’agriculture), mais encore qu'il n'existe aucune échelle unidimensionnelle de valeur qui permettrait de décider si une culture est "meilleure", "plus efficace", "plus complète", "plus complexe" que les autres. Des pratiques qui nous paraissent à première vue "primitives" parce que liées à des activités "dépassées" aux yeux de la plupart d'entre nous (par exemple la chasse à l'arc), exigent en fait un apprentissage long et difficile dont la plupart des Occidentaux, si "avancés" qu'ils s'imaginent, auraient bien du mal à suivre jusqu'au bout. Vous avez beau manier Internet quotidiennement, abandonné dans la jungle, vous n’avez quasiment aucune chance de survie.

Au concept univoque de "degré de civilisation", on est amené à substituer l’idée d’une multiplicité de cultures, divergentes ou convergentes, concurrentes ou séparées, en relation les unes avec les autres d’une manière d’autant plus complexe que l’on assiste, entre cultures, à des phénomènes d’emboîtement, d’imitation, de rejet, d'exception, d’assimilation, extrêmement complexes à décrire et parfois inexplicables sans recours à des arguments irrationnelles.

Par exemple, on pourrait dire qu’en Europe, l’usage est de manger assis à une table, tandis qu’en Asie l’on préfère s’agenouiller ou se tenir en tailleur sur le sol. Vision schématique et inexacte. D'abord il arrive souvent en Europe de ne pas manger assis (ci-contre, Le Déjeuner sur l'herbe de Manet), mais debout, et sans table. Ensuite, le concept de "table" recouvre des réalités très diverses, depuis la "bonne table en bois" d’antan, prévue pour une trentaine de convives, au plateau rabattable des kitchenettes d’appartement, en passant par le zinc du bistrot, les tablées de cantines etc. D’autres observations permettraient de distinguer une table anglaise d’une table française : en Angleterre la place d'honneur se situe sur l'un des petits côtés (l'important est d'être vu de tous les convives) ; en France, elle se situe au milieu d'un des grands côtés (il faut être entendu). On pourrait de même distinguer la table bretonne de la table provençale. Inversement, on pourra signaler qu’en Asie, il est "tendance" de manger assis à une table et que les manières traditionnelles paraissent un peu rustiques aux yeux des taiwanais ou des tokyoïtes branchés (ci-contre, photographie (c) PhotoPassJapan).

De ces observations découle une autre mise en question. Pourquoi "notre" culture paraît-elle "la bonne" avec une telle évidence ? Pourquoi devons-nous effectuer un effort pour reconnaître que non seulement d'autres cultures existent, aussi valables que la nôtre, mais encore que, du coup, nous devons reconnaître que "notre" culture s'appuie sur des présupposés et des préjugés qui, jusque-là, n'avaient pas attiré notre attention ?

Sans doute parce que, encore une fois, nous avons tendance à simplifier abusivement : sous prétexte qu'une majorité dans notre entourage agit de telle manière, nous en déduisons que ce comportement correspond à une "norme" ; et de ce "normal", nous déduisons qu'il est "naturel". Deux inférences contestables au plus haut degré : les preuves contraires abondent dès qu'on les cherche.
Par exemple, aujourd'hui en France, telle mère pleure à chaudes larmes sur le cadavre de son enfant. Elle ne peut les retenir. On jurerait qu'il s'agit d'un réflexe. Quoi de plus "naturel", à nos yeux ? Pourtant il s'agit d'une pratique culturelle. On connaît en effet des cultures - et en particulier des cultures européennes - où la mort d'un enfant n'avait rien de tragique ni même de chagrinant : à Lacédémone, les femmes "exposaient" sans le moindre état d'âme tous leurs enfants malformés, trisomiques ou simplement chétifs, les abandonnant à une mort certaine (voir "Education des enfants mâles spartiates" sur cette page). Elisabeth Badinter soutient même dans L'Amour en plus, de nombreuses preuves troublantes à l'appui, que le prétendu "instinct maternel" n'est qu'une fable et que "l'amour maternel" pour son enfant demeure un sentiment humain, qui peut bien sûr briller par son absence.

Si des comportements d'apparence aussi "instinctifs" s'avèrent en fait "culturels", il convient de reposer la question de Rousseau : pouvons-nous distinguer la "nature" humaine des déformations que lui ont fait subir les cultures diverses ? et si nous ne le pouvons vraiment pas, quelle place reste-t-il à la "nature humaine" ?


Suite du cours : l'ethnocentrisme à l'envers et le relativisme absolu.
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S


Ce cours est très interessant et tres complet.


Il serait cependant de mon point de vue interessant y ajouter la distinction entre Darwin et sa théorie de l'Evolution et celle de Spencer.


En effet, Darwin est une référence souvent connue de nom ( et souvent de manière erronée) par les élèves sur ce sujet



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