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Vendredi 3 février 2006

2) Les petites perceptions sont stockées dans une zone inaccessible de la mémoire 

Derrière les souvenirs qui viennent se poser ainsi sur notre occupation présente et se révéler au moyen d’elle, il y en a d’autres, des milliers et des milliers d’autres, en bas, au-dessous de la scène illuminée par la conscience. Oui, je crois que notre vie passée est là, conservée jusque dans ses moindres détails, et que nous n’oublions rien, et que tout ce que nous avons perçu, pensé, voulu depuis le premier éveil de notre conscience, persiste indéfiniment. Mais les souvenirs que la mémoire conserve ainsi dans les plus obscures profondeurs y sont à l’état de fantômes invisibles. Ils aspirent peut-être à la lumière : ils n’essaient pourtant pas d’y remonter ; ils savent que c’est impossible, et que moi, être vivant et agissant, j’ai autre chose à faire que de m’occuper d’eux. Mais supposez qu’à un moment donné je me désintéresse de la situation présente, de l’action pressante. Supposez, en d’autres termes, que je m’endorme. Alors ces souvenirs immobiles, sentant que je viens d’écarter l’obstacle, de soulever la trappe qui les maintenait dans le sous-sol de la conscience, se mettent en mouvement. Ils se lèvent, ils s’agitent, ils exécutent, dans la nuit de l’inconscient, une immense danse macabre. Et, tous ensemble, ils courent à la porte qui vient de s’entrouvrir.
Bergson, l’Energie spirituelle

Deuxième possibilité : toutes les perceptions entrent bien dans la mémoire mais la conscience n’a pas accès à tous ces souvenirs futiles, à ces habitudes quasi-réflexe (accrocher ses clefs). Leur conformité avec le cadre  normal » de l’existence les dévaluerait et les ferait ainsi entrer dans la zone « banale ». Toute différence avec ce cadre « typique » serait alors saisie par la conscience de manière beaucoup plus aiguë. Malheureusement, cette analyse génère trois problèmes très compliqués. D'abord, la mémoire ne fonctionne pas comme ça. Elle retient jusqu’à l’obsession des événements triviaux, et ne restitue que difficilement et de manière parcellaire des événements importants, qu’elle reconstruit d’ailleurs en grande partie. Ensuite, supposé même que la mémoire fonctionne comme ça, peut-on croire que les souvenirs latents n’ont effectivement aucun effet sur la vie psychique ? Enfin, nous sommes en train de postuler que « quelque chose » en nous trie entre « perceptions importantes » et « perceptions sans importance » ; et l’ennui, c’est que ce « quelque chose » n’est pas perçu lui-même. On est en train de postuler que quelque chose « oriente » et « dirige » la conscience ; or cette instance elle-même n’est pas consciente – enfin, du moins, pas jusque là. (Ci-contre, Torn Apart de Christine Maudy.)

Suite du cours : la conscience impuissante.

par Jérôme Coudurier-Abaléa publié dans : Notions
 
 
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