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Vendredi 3 février 2006

III. La responsabilité

La théorie freudienne soulève une difficulté morale redoutable. Si vraiment nous sommes tous des assassins et des violeurs en puissance, comment en vouloir aux assassins et aux violeurs effectifs ? Comment les juger ? Selon quelle loi ? Peut-on encore les tenir responsables de leurs pulsions, alors que la société toute entière (nous compris) a contribué à les refouler - et, ce faisant, les a peut-être rendues incontrôlables ?


1) La folie et les troubles mentaux limitent la responsabilité

L'ancien code pénal acceptait cette excuse et tenait compte du point de vue médical sur les « déments » :


Article 64 (ancien Code pénal) : Il n’y a ni crime, ni délit lorsque le prévenu était en état de démence au moment de l’action.

« Il n'y a ni crime ni délit ». Formule catégorique. Non seulement le fou n'est pas responsable de son acte, mais, selon cette loi, il n'existe même pas « d'acte » à proprement parler. Le forcené qui tue dans une crise de rage entre dans la même catégorie que les accidents ou les catastrophes naturelles. C'est, en somme, « la faute à pas de chance ». Solution peu agréable pour les victimes, et surtout solution beaucoup trop tranchée, qui ne reflète en rien la complexité et les nuances de la psychiatrie. Aussi cet article a-t-il été abrogé et remplacé par l’article 122 ci-dessous :

Article 122 (nouveau Code pénal) : N’est pas pénalement responsable la personne qui était atteinte, au moment des faits, d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement et le contrôle de ses actes.
La personne qui était atteinte, au moment des faits, d’une trouble psychique ou neuropsychique ayant altéré son discernement ou entravé le contrôle de ses actes, demeure punissable : toutefois la juridiction tient compte de cette circonstance lorsqu’elle détermine la peine et en fixe le régime.

L’ivrogne qui tue l’infirmier en croyant avoir affaire à un ours voit sa responsabilité mise en question. Il appartient alors au juge, eu égard aux éléments de preuve dont il dispose, de décider si le malade avait ou non conscience de ses actes. On part du principe que si l'ivrogne connaissait la vérité (c'est-à-dire s'il discernait bien son infirmier, et non un ours furieux), il ne tuerait pas l'infirmier. En somme, le mal est l’effet d’une ignorance du bien : quand on commet le mal, c'est par erreur, involontairement, faute de voir clairement où est notre avantage.

Cette thèse n'est pas neuve. Platon, dans la République, présente l'injustice en général, et le mal en particulier, comme une forme de folie.


[351c] [...] Socrate : Crois-tu qu'une cité, une armée, une bande de brigands ou de voleurs, ou tout autre groupe engagé ensemble dans une activité injuste, pourrait réussir si ses membres étaient injustes les uns envers les autres ?
[351d] Thrasymaque : Non, certes.
Socrate : Et s'ils évitaient d'être injustes, ne réussiraient-ils pas mieux ?
Thrasymaque : Tout à fait.
Socrate : Ce sont en effet les dissensions, Thrasymaque, que l'injustice engendre parmi eux, et aussi sans doute des haines et des conflits, alors que la justice engendre la concorde et l'amitié, n'est-ce pas ?
Thrasymaque : Admettons, je ne veux pas de différend avec toi.
Socrate : Mais tu es vraiment accommodant, excellent homme. mais dis-moi encore une chose : si c'est l'oeuvre propre de l'injustice que de susciter la haine partout où elle surgit, que ce soit chez les hommes libres ou chez les esclaves, ne les conduira-t-elle pas à se haïr [351e] les uns les autres dans une entreprise commune ?
Thrasymaque : Si, certainement.
Socrate : Et si l'injustice se produit entre deux personnes ? Ne seront-elles pas en conflit, ne se haïront-elles pas, ne deviendront-elles pas hostiles l'une à l'égard de l'autre, comme elles le sont à l'égard des justes ?
Thrasymaque : Elles le seront.
Socrate : Et dans le cas, homme merveilleux, où l'injustice se produit dans un seul individu, est-ce qu'elle ne perdra pas sa propre puissance, ou alors la conservera-t-elle sans affaiblissement ? [...] [352a] Dans le cas où elle se trouve dans un seul individu, je pense qu'elle produira les mêmes effets, puisqu'il est dans sa nature de les produire. En premier lieu, elle le rendra incapable d'agir : il deviendra la proie de la dissension interne le rendant incapable de trouver un accord intérieur avec lui-même, et ensuite il deviendra ennemi de lui-même aussi bien que des personnes justes.
Platon, République, livre I

Aux yeux de Socrate, il est naturel à l'injustice de produire des conflits (en fait, c'est même leur principale cause) ; mais il remarque en même temps que si les brigands et les criminels étaient vraiment complètement et irrémédiablement injustes, aucun ne ferait confiance aux autres, et ils ne parviendraient jamais à se mettre d'accord sur une cible ou un objectif. Il faut croire, puisqu'ils parviennent à s'associer et à s'entendre, qu'ils respectent au moins une sorte « d'honneur de voyous », au moins jusqu'au partage du butin. Une personne entièrement injuste, alors, serait à l'image d'une association de malfaiteurs en train de se chamailler : toujours ennemi de lui-même, partagé entre son envie d'agir et sa crainte du châtiment, sa personnalité se dédoublerait à la manière d'un schizophrène. Il faut être un peu fou pour faire le mal, conclut Platon.

Suite du cours : on peut commettre le mal en toute connaissance de cause.

par Jérôme Coudurier-Abaléa publié dans : Notions
 
 
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