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Jeudi 2 février 2006

III. Surmonter l’étrangeté

1) La dévalorisation d’autrui

A ce stade, et malgré la nuance phénoménologique, autrui se trouve instrumentalisé. Ses sentiments personnels sont dévalorisés : il n’est là que comme élément indispensable, et purement pratique, de la construction de mon identité et de ma connaissance du monde. Autrui, en quelque sorte déshumanisé, se réduit à son point de vue.

La difficulté tient à cela que cette dévalorisation d’autrui corrobore un sentiment de malaise tout à fait normal.


2) Autrui infernal

Malaise justifié par la définition même d'autrui : dans l'alter ego se combinent similarité et différence, proximité et distance - il n'est pas tout à fait ce qu'il semble être. Les intentions de ce sujet opaque m’échappent, et en même temps nous pouvons ressentir spontanément de la sympathie pour autrui (il arrive, par un jeu de regards et sans recours à la parole, de comprendre un parfait inconnu).

Se définir à l’aide d’autrui revient à se définir par rapport ce que l’on n’est pas : et en même temps, ce rapport d’altérité se retrouve à l’intérieur de moi-même puisque "Je est un autre", pour la bonne raison que la conscience est toujours une visée, conscience de, partant vers son autre. Je ne m’appartiens pas tout à fait. Poussé au paroxysme, ce sentiment désagréable prend le visage de la "possession", où l'individu se croit entièrement dépossédé de lui-même par un "ennemi intérieur", un démon ou un fantôme, par exemple.

Obligés de composer avec l’autre, avec le regard désagréable, les pensées de l’autre, nous capitulons tout le temps avec nous-mêmes. "L’enfer, c’est les autres !" finit par hurler Garcin dans la célèbre pièce de Sartre, Huis Clos (ci-contre, mise en scène à la Comédie-Française en 1990).

Deux biais permettent de résoudre facilement cette situation très inconfortable. Le premier consiste à rejeter la différence de l'autre comme inhumaine (doctrines racistes) ; le second consiste à nier la différence d'autrui en prétendant que nous sommes tous frères, et tous identiques (de nombreuses sectes reposent sur cette affirmation). En fait, ces pauvres astuces annulent la définition même d'autrui comme alter ego, soit qu'on nie la ressemblance, soit qu'on nie la différence. Le problème n'est pas résolu, mais simplement détruit.

Si nous les rejetons, il ne nous reste plus qu'à admettre l’étrangeté d'autrui : inconvénient majeur, position inconfortable, mais seul moyen de sortir de la solitude aliénante de la position cartésienne.


Suite du cours : reconnaître la dignité d'autrui.

par Jérôme Coudurier-Abaléa publié dans : Notions
 
 
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