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Le Labyrinthe - souffle des temps.. Tamisier..

Souffle et épée des temps ; archange ; prophéte : samouraï en empereur : récit en genre et en nombre de soldats divin face à face avec leur histoire gagnant des points de vie ou visite dans des lieux saint par et avec l'art ... soit l'emblème nouvau de jésuraléme.

Autrui - 6


3) Reconnaître la dignité d’autrui

La tolérance pure et simple d'autrui constitue alors l'exigence minimale, d'une relative pauvreté. Il rôde une forme de mépris dans la « tolérance », dans le « respect » actuellement prêchés par toute la bien-pensance. La situation est bien plus compliquée car c'est justement parce qu'autrui me gêne dans l’exercice de ma puissance pratique, parce qu'il s'oppose à moi, parce qu'il prône des valeurs différentes des miennes, parce qu'il m'affronte dans un dialogue politique (revoir sur ce point le texte d'Arendt dans le cours sur le langage) qu'il m'aide à contempler une réalité plus humaine, qui dépasse ma seule pensée « privée » égocentrique.

La « tolérance » et le « respect » entendus au sens de « laissons chacun penser dans son coin » donnent naissance, peut-être, à une paix publique, mais aussi à un silence de mort. Les objets, même lorsque je les investis d'une valeur sentimentale forte (telle lettre reçue jadis, par exemple) ne me renvoient qu’à moi-même : ils font partie de mon monde « privé ». Seul autrui me pousse à construire avec lui un monde commun, dans l'ardeur vivifiante de l'échange réciproque.

Les êtres dont l’existence dépend, à vrai dire non pas de notre volonté, mais de la nature, n’ont cependant, quand ce sont des êtres dépourvus de raison, qu’une valeur relative, celle de moyens, et voilà pourquoi on les nomme des choses ; au contraire, les êtres raisonnables sont appelés des personnes, parce que leur nature les désigne déjà comme des fins en soi, autrement dit comme quelque chose qui ne peut pas être employé simplement comme moyen, quelque chose qui par suite limite d’autant toute faculté d’agir comme bon nous semble (et qui est un objet de respect).
Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs

Autrui est une personne humaine dans ce sens très précis qu’il s’agit d’un être doté de raison, mon semblable. De cela s'élaborent de rapports symétriques : je suis l’autrui d’autrui. Autrui me confère une forme d’existence à laquelle je lui fais, en retour, accéder. Nous atteignons ensemble la dignité, nous nous élevons ensemble, d’où l’autre sens du mot « reconnaissance » : même s'il me conteste, même s'il s'oppose à moi - et peut-être même parce qu'il s'oppose à moi de manière rationnelle et argumentée - autrui provoque en moi un sentiment de gratitude puisque c'est grâce à lui que je puis m'élever au-dessus de ce petit être égocentrique, égoïste même, que j'étais. Il faut remarquer que, dans un dialogue, c'est celui qui finit convaincu qui a gagné quelque chose ; l'autre, le « vainqueur » du dialogue, repart comme il était venu : il n'en tire rien puisqu'il n'a pas progressé.

C'est, ici encore à bien des égards, ce qu'on appelle « devenir adulte » : les personnages de Huis Clos , qui finissent par crier
« l'Enfer, c'est les autres ! » sont des envieux et des capricieux. Leurs vanités incompatibles, leurs « je ne te cause plus », leurs petites tentatives d'alliances mesquines, s'avèrent autant d'enfantillages cruels - c'est sans doute même pour cette raison qu'ils sont en Enfer. (Le cliché ci-dessus est (c) Bellamy et 1D-photo, représentation à la Comédie-Française en 1990, mise en scène de Claude Régy).

Dans cette perspective, c’est la solitude (y compris la solitude intellectuelle du cogito) qui doit être considérée comme fondamentalement anormale, atypique ; il paraît très difficile de la maintenir comme point d’origine de la philosophie.

Ce n’est donc pas pour des avantages pratiques que je reconnais autrui, mais plutôt parce que, sans cette reconnaissance, je ne suis moi-même pas pleinement humain. Je n’ai d’ailleurs pas vraiment le choix : Je est un autre. L’altérité fait partie de l’humain : je peux la nier, mais ce déni ne me sera pas plus confortable puisqu'il ne fera pas disparaître la fondamentale dimension d'altérité au coeur même de tout humain.

Toujours dans cette perspective, plus autrui diffère de moi par ses valeurs et son expérience, plus il me sera cher.

Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Eh bien moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est dans les cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes. Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les publicains eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens eux-mêmes n’en font-ils pas autant ?
saint Matthieu, Evangile, 5, 43-47

Il faut souligner le caractère inouï, révolutionnaire, de ce texte : « Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent ». Nous voilà bien loin de la « tolérance » et du « respect », entendus au sens moderne de « indifférence ».

Tout cela peut apparaître bel et bon. C’est surtout très théorique. Toutes ces nobles résolutions risquent vite de voler en éclats lorsqu’on les mettra en pratique : il s’agit en effet de reconnaître autrui dans ses choix (même lorsqu’ils nous paraissent absurdes) et dans ses goûts (même quand ils nous paraissent détestables, bizarres ou répugnants).

Cette question ouvre le problème général de l’esthétique. Qu’est-ce que le beau ? C’est ce que nous allons examiner à partir des prochains cours.

Suite du cours : vers la diversité des goûts.
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E
"dans l'ardeur vivifiante des échanges réciproque" et un alexandrin un !
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