Avec le problème religieux se clôt la question générale de l'esthétique ; or chacune des notions examinées dans cette partie conduit à opérer un double passage.
D'une part, l'intensité émotionnelle - artistique, sentimentale, religieuse - tend à produire un effet sur le monde, à se concrétiser dans ce que les Grecs appellent la poiesis - la production d'objets matériels. Le travail, le désir, la foi, chacun à leur manière, modifient le monde.
D'autre part, cette poiesis appelle à dépasser les seuls sentiments, les affects bruts. Toute mise en oeuvre d'un savoir-faire, d'une pratique, d'un rituel, oblige à la mobilisation de compétences mentales comme l'anticipation, la comparaison entre les fins visées et les moyens disponibles.
Il semble ainsi que la sensibilité ne se suffise pas à elle-même et indique, par l'intermédiaire de la poiesis, les facultés cognitives ; ou peut-être, que les facultés cognitives nous font signe au travers des sensations et des émotions.
Parmi ces facultés cognitives, toutes les notions de l'esthétique l'ont couronnée, prime l'imagination. Cette faculté de produire des images mentales nous permet en effet d'anticiper le résultat de notre travail, l'effet de nos pratiques, les conséquences de nos actes, avant que nous ne les accomplissions.
Malheureusement, cette même faculté recèle également ses effets pernicieux. Moyen par lequel nos rêves prennent la forme des images, l'imagination reste active même à l'état de veille, où elle peut nous plonger dans la fantasmagorie, dans l'illusion, voire dans l'hallucination. Chaque notion de l'esthétique conduit à l'orée de la folie : comment pourrait-il en être autrement ? La démence constitue vraiment, sous ce rapport, un usage excessif de facultés par ailleurs normales, ou saines.
D'où une découverte pour le moins déconcertante : nos facultés mentales peuvent nous aliéner, nous rendre étrangers au monde, nous éloigner du réel. Il arrive, pour le dire d’une manière vulgaire et lapidaire, que nous prenions nos désirs pour la réalité (et nous avons vu dans ce cours que Berkeley avait pu, sérieusement, soutenir que dans un certain sens, c'est toujours le cas). Qui n'a, d'ailleurs, expérimenté la terrible frustration qui survient lorsque la réalité résiste et refuse de coopérer avec notre imagination ? et qui ne s'aperçoit des risques redoutables que nous ferait courir une conscience profondément altérée par l'imagination ?
Les stoïciens enseignent donc, non sans raison, de prendre nos distances avec nos propres désirs, qui brouillent et faussent nos représentations du monde (qu'ils appellent phantasia), devenant par là-même source de mort, de souffrance, de malheur. Au contraire, ils nous convient à régler le mieux possible nos phantasia sur le monde lui-même. De la sorte, nous éviterons que la poiesis ne vire à l'activisme désordonné et inefficace. A cette fin, nous devons absolument tenir compte, d'une part, de nos moyens d'action et, d'autre part, de la réalité sur laquelle nous agissons.
A l'ouverture, donc, de cette nouvelle partie, nous voilà incités à prendre de bonnes résolutions et, en quelque sorte, un nouveau départ. La partie esthétique du cours nous enseigne qu'avant d'agir, il faut savoir. Aussi s'agit-il, pour nous, de cesser de nous en remettre aveuglément à notre seule puissance d'action, de réfléchir avant d'agir, et plus précisément de tenter de voir le monde tel qu'il est avant de le modifier peu ou prou. Il s'agit, pour nous, d'arrêter de réagir aux événements comme par réflexe et de reprendre notre vie en main en fonction de choix éclairés, et lucides.
Suite du cours : la distinction entre doxa et épistémé.
D'une part, l'intensité émotionnelle - artistique, sentimentale, religieuse - tend à produire un effet sur le monde, à se concrétiser dans ce que les Grecs appellent la poiesis - la production d'objets matériels. Le travail, le désir, la foi, chacun à leur manière, modifient le monde.
D'autre part, cette poiesis appelle à dépasser les seuls sentiments, les affects bruts. Toute mise en oeuvre d'un savoir-faire, d'une pratique, d'un rituel, oblige à la mobilisation de compétences mentales comme l'anticipation, la comparaison entre les fins visées et les moyens disponibles.
Il semble ainsi que la sensibilité ne se suffise pas à elle-même et indique, par l'intermédiaire de la poiesis, les facultés cognitives ; ou peut-être, que les facultés cognitives nous font signe au travers des sensations et des émotions.
Parmi ces facultés cognitives, toutes les notions de l'esthétique l'ont couronnée, prime l'imagination. Cette faculté de produire des images mentales nous permet en effet d'anticiper le résultat de notre travail, l'effet de nos pratiques, les conséquences de nos actes, avant que nous ne les accomplissions.
Malheureusement, cette même faculté recèle également ses effets pernicieux. Moyen par lequel nos rêves prennent la forme des images, l'imagination reste active même à l'état de veille, où elle peut nous plonger dans la fantasmagorie, dans l'illusion, voire dans l'hallucination. Chaque notion de l'esthétique conduit à l'orée de la folie : comment pourrait-il en être autrement ? La démence constitue vraiment, sous ce rapport, un usage excessif de facultés par ailleurs normales, ou saines.
D'où une découverte pour le moins déconcertante : nos facultés mentales peuvent nous aliéner, nous rendre étrangers au monde, nous éloigner du réel. Il arrive, pour le dire d’une manière vulgaire et lapidaire, que nous prenions nos désirs pour la réalité (et nous avons vu dans ce cours que Berkeley avait pu, sérieusement, soutenir que dans un certain sens, c'est toujours le cas). Qui n'a, d'ailleurs, expérimenté la terrible frustration qui survient lorsque la réalité résiste et refuse de coopérer avec notre imagination ? et qui ne s'aperçoit des risques redoutables que nous ferait courir une conscience profondément altérée par l'imagination ?
Les stoïciens enseignent donc, non sans raison, de prendre nos distances avec nos propres désirs, qui brouillent et faussent nos représentations du monde (qu'ils appellent phantasia), devenant par là-même source de mort, de souffrance, de malheur. Au contraire, ils nous convient à régler le mieux possible nos phantasia sur le monde lui-même. De la sorte, nous éviterons que la poiesis ne vire à l'activisme désordonné et inefficace. A cette fin, nous devons absolument tenir compte, d'une part, de nos moyens d'action et, d'autre part, de la réalité sur laquelle nous agissons.
A l'ouverture, donc, de cette nouvelle partie, nous voilà incités à prendre de bonnes résolutions et, en quelque sorte, un nouveau départ. La partie esthétique du cours nous enseigne qu'avant d'agir, il faut savoir. Aussi s'agit-il, pour nous, de cesser de nous en remettre aveuglément à notre seule puissance d'action, de réfléchir avant d'agir, et plus précisément de tenter de voir le monde tel qu'il est avant de le modifier peu ou prou. Il s'agit, pour nous, d'arrêter de réagir aux événements comme par réflexe et de reprendre notre vie en main en fonction de choix éclairés, et lucides.
Suite du cours : la distinction entre doxa et épistémé.
par Jérôme Coudurier-Abaléa
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Notions











