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Le Labyrinthe - souffle des temps.. Tamisier..

Souffle et épée des temps ; archange ; prophéte : samouraï en empereur : récit en genre et en nombre de soldats divin face à face avec leur histoire gagnant des points de vie ou visite dans des lieux saint par et avec l'art ... soit l'emblème nouvau de jésuraléme.

Autrui - 3


II. Autrui, élément structurant de la réalité

Stabilisateur de mon identité, autrui joue-t-il un rôle dans ma connaissance du monde ? On avait laissé la question de l’existence du monde en doute (ce qui constitue l'autre problème redoutable de l’approche cartésienne). Dans la mesure où le seul point indubitable est ma propre conscience, alors forcément je reste dans le doute par rapport à tout ce qui n’est pas ma pensée.


1) La matière existe-t-elle ?

Si la seule chose dont je sois sûr n’est autre que ma propre pensée, alors nécessairement la question se pose de savoir si l’univers est oui ou non un simple rêve (Descartes s’en sort par une acrobatie mentale qu’on examinera plus loin dans le cours sur la religion).

Le doute hyperbolique de Descartes peut cependant être poussé au paroxysme : l'immatérialisme de Berkeley. La « matière », au sens de « substance non-pensante et non-mentale », n'existe pas, affirme Berkeley. Tout ce que nous trouvons dans notre esprit, ce sont des impressions, ou des perceptions, de la matière ; mais la matière elle-même, nous ne la saisissons jamais. Nous n'avons donc aucune preuve sérieuse de son existence indépendamment de nous. Au contraire : quand nous cessons de percevoir ou de penser à une chose, à tous points de vue cette chose n'existe plus pour nous (ainsi le menu de votre dîner voici un an jour pour jour).

Il faut bien comprendre que, pour Berkeley, la réalité existe : quelque chose subsiste sans nous ; Berkeley conteste seulement que cette chose soit autre chose qu'une perception dans un esprit. La réalité, pour Berkeley, est spirituelle. La nature du réel est idéale, c'est-à-dire, comme le pense Platon (voir l'allégorie de la Caverne dans ce cours), que les Idées sont plus réelles que les choses matérielles concrètes.

Russell examine la philosophie de Berkeley avec âpreté. Je cite ici un extrait conséquent du deuxième chapitre des Problèmes de philosophie (traduction de François Rivenc), qui résume tambour battant les problèmes que nous avons rencontrés jusqu'ici.

La question [...] est de savoir s'il existe une chose telle que la matière, en quelque sens que ce soit. Y a-t-il une table douée d'une nature propre, qui continue d'exister quand je ne la regarde pas, ou bien n'est-elle qu'un produit de mon imagination, un rêve de table dans un durable songe ? [...] Bien que [cette possibilité] ne puisse être à proprement parler réfutée, il n'y a pas la moindre raison de croire qu'elle est vraie. [...] Si nous mettons en doute l'existence physique de la table, nous ne doutons pas pour autant de l'existence des sense-data qui nous faisaient penser qu'il y avait une table. Nous ne sommes pas en train de douter qu'une couleur et une forme nous apparaissent quand nous regardons quelque chose [...] De fait, aussi douteux que soit le reste, certaines au moins de nos expériences immédiates sont, semble-t-il, absolument certaines [et] nous tenons là [...] un point de départ solide dans notre recherche de la connaissance.
Le problème est le suivant : une fois admis que nous sommes certains de nos propres sense-data, avons-nous une raison de les considérer comme des signes de l'existence de quelque chose d'autre, qui serait l'objet physique ? Une fois énumérés les sense-data qu'on pense naturellement liés à la table, en avons-nous fini avec la table, ou bien y a-t-il encore autre chose - qui ne serait plus un sense-datum, mais persisterait quand nous quittons la pièce ? [...]
Une raison importante qui nous pousse à exiger un objet physique en plus des sense-data est que nous voulons quelque chose comme le même objet pour différents individus. Quand dix personnes sont assises pour dîner autour d'une table, il semble insensé de prétendre qu'elles ne voient pas la même nappe, les mêmes couverts ni les mêmes verres. Or, les sense-data sont privés : ce qui est directement perçu par l'un n'est pas accessible à l'autre ; voyant les choses sous des angles légèrement différents, chacun voit des choses légèrement différentes. Dès lors, pour qu'il y ait des objets publics, neutres, et d'une certaine manière connus par tous, il faut, outre les sense-data privés et particuliers à chacun, quelque chose d'autre. [...]
Le problème est que ces remarques supposent justement le problème résolu, dans la mesure où elles tiennent pour acquise l'existence d'autrui. La représentation que j'ai des autres passe par certains sense-data, l''image visuelle que j'ai d'eux, le son de leur voix, et si je n'avais pas de bonnes raisons de croire à l'existence d'objets physiques indépendants de mes sense-data, je n'en aurais pas non plus de penser que les autres existent autrement que comme les personnages d'un rêve. [...] C'est donc uniquement dans nos expériences privées qu'il nous faut trouver, si c'est possible, des traits qui montrent ou tendent à montrer qu'il y a dans le monde autre chose que nous-mêmes et nos expériences privées.
En un sens, il faut admettre que nous ne pouvons prouver l'existence d'une telle chose. Aucune absurdité logique ne résulte de l'hypothèse que le monde se résume à moi-même, mes pensées, sentiments et sensations, et que le reste n'est qu'illusion.

Il paraît évident, explique Russell, que quelque chose reste à partir du moment où on postule autrui : du fait qu'autrui et moi sommes assis à la même table, très justement il s'agit de
« la même » table, de sorte que les perceptions d'autrui me confortent dans mes propres perceptions et garantissent l'existence « matérielle » de la table indépendamment de moi ou d'autrui. L'ennui, explique Russell, c'est justement que je ne puis pas être sûr de l'existence et de la pensée d'autrui ! Je le postule, mais un doute subsiste. Nier ce doute présuppose qu'on a déjà résolu le problème. Russell conclut sur une apparente défaite : nous n'avons aucune preuve logique irréfutable de l'existence du monde matériel ; mais alors qu'il semble faire pièce à Berkeley, Russell ajoute aussitôt :

Pourtant, bien qu'il n'y ait pas là d'impossibilité logique, nous n'avons pas la moindre raison de penser que cette hypothèse est vraie ; de plus, en tant qu'instrument destiné à rendre compte des faits de notre vie, elle est moins simples que l'hypothèse du sens commun selon laquelle il y a des objets réels, distincts de nous, et dont l'action qu'ils ont sur nous est la cause de nos sensations.
Il est aisé de voir le gain en simplicité de l'hypothèse des objets physiques. Quand un chat apparaît d'un côté de la pièce pour réapparaître l'instant d'après en un autre endroit, il est naturel de supposer qu'il s'est déplacé d'un lieu à l'autre en occupant successivement des positions intermédiaires. mais s'il n'est qu'une collection de sense-data, il n'a pas pu occuper une place d'où il n'était pas visible pour moi ; donc nous devrons dire qu'il n'existait pas du tout pendant que je ne le voyais pas : à chaque endroit il a soudainement surgi. De même, si le chat existe que je le voie ou non, nous pouvons comprendre à partir de notre propre expérience qu'il ait faim d'un repas sur l'autre ; dans le cas contraire, il est vraiment étrange que l'appétit lui vienne pendant qu'il n'existe pas tout autant que lorsqu'il existe. Et s'il consiste uniquement en sense-data, il ne peut avoir faim puisqu'il n'y a que ma propre faim qui me soit un sense-datum. De sorte que le comportement des sense-data qui sont ma représentation du chat, tout à fait naturel tant qu'on y voit l'expression de la faim, devient parfaitement inexplicable s'il ne s'agit que de mouvements et déplacements de taches de couleur, lesquels sont aussi peu capables d'avoir faim que l'est un triangle de jouer au football !
Russell, Problèmes de philosophie, II

Il faut souligner l'invraisemblance à rejeter l'existence de la matière. Lorsque je couvre une table d'une nappe, il m'est très facile, si je crois à l'existence matérielle de la table indépendamment de mes perceptions, de comprendre pourquoi la nappe reste « sur » la table ; tandis que si, avec Berkeley, j'affirme qu'un objet que je ne perçois pas n'existe pas, alors on ne comprend plus du tout pourquoi la nappe reste en suspension « sur » une table qui n'existe plus, puisque je ne la perçois plus.

Berkeley pourrait répondre : non, vous ne la percevez plus par vos sens, mais vous la percevez encore par votre pensée - et voilà pourquoi la table continue
« d'exister » pour vous. Ce à quoi Russell réplique : effectivement, il n'existe pas d'impossibilité logique à cette doctrine : elle paraît seulement très invraisemblable et suppose des hypothèses beaucoup plus lourdes que l'idée selon laquelle la matière existe.

Entre deux théories concurrentes expliquant les mêmes phénomènes avec la même précision, on choisira toujours celle qui présuppose le moins d'hypothèses initiales. Ce précepte central de la méthode scientifique, connu sous le nom de
« rasoir d'Occam », ne réfute pas Berkeley mais le disqualifie.

Le problème de Berkeley (et de Descartes) vient que, du point de vue théorique, Descartes tient pour faux tout ce qui n’est pas certain : mais encore une fois, cette position est très sévère – puriste, si l’on veut – et conduit à la censure d’une énorme partie du discours. Russell n’apporte pas de preuve stricto sensu : il se contente de comparer le caractère vraisemblable de deux hypothèses contraires et estime l’une plus meilleure que l’autre.

Du coup, autrui m'apparaît, selon toute vraisemblance, comme sujet indépendant de moi, apte à m’aider à élaborer une connaissance du monde. Mais ce n'est pas sûr à cent pour cent.


Suite du cours : le rôle d'autrui dans ma connaissance du monde.

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A
Peut-on de la même manière que pour la nappe, pour "réfuter" la these de Berkeley, penser:" je suis dans un hamac sur lequel je tiens parceque je le vois et que j'y pense mais lorsque je m'endormirais celui-ci disparaitrat et je me casserais la figure"?
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