Le Labyrinthe
 

Passages

Bienvenue dans
 le Labyrinthe !









     
Cours



  





OEuvres intégrales










      
Auteurs









   
Méthodes










 
Dissertations

 








 
Explica. textes









 
Dictionnaire









 
Personnages











  Chronologie











 Débats en ligne










  Forum d'amélio-
 ration permanente










Retour à l'entrée

Autoprésentation

  Ce site est optimisé
pour Mozilla Firefox

Recherche

Restez informés !

Inscription à la newsletter

Liens

 
Vendredi 27 janvier 2006

I. La distinction entre doxa et épistémé


Cette excellente résolution risque, d'entrée de jeu, de rester lettre morte. Comment, en effet, allons-nous faire ? Comment pourrions-nous nous déprendre de nos illusions, puisque justement, s'il s'agit d'illusions au sens plein du terme, c'est justement parce que nous nous y laissons prendre (l'image ci-contre est (c) Black illusion) ?

Dans l'immédiateté de l'illusion, dans le présent instantané où elle nous leurre, nous sommes toujours sa dupe : il semblerait que cette fragilité constitue un caractère inhérent à notre condition même (voir ce cours pour confirmation) ; mais en même temps, nous devons en quelque manière nous montrer capables de distinguer nos illusions des idées correctes - sans quoi, nous n'aurions même pas de mot pour désigner "l'illusion". Séparer les illusions de nos idées correctes nous laisse de sérieuses raisons d'espérer les surmonter.

Comment, alors, notre pensée parvient-elle à séparer les illusions des idées correctes ? La première étape du processus consiste forcément à examiner ces idées et ces illusions, à les comparer ; et nous retrouvons ici un terrain connu. Nous savons déjà, en effet, que la pensée humaine présente cette qualité tout à fait extraordinaire : la capacité à s'examiner elle-même.

Cogito, ergo sum écrit Descartes (voir ce cours) : la pensée s'aperçoit d'elle-même. Elle ne se dédouble pas (comme dans la schizophrénie), mais elle se double, fait attention à elle-même : elle réfléchit. Miroir d'elle-même, elle se mire et, bien sûr, elle risque de s'avachir dans une autocomplaisance narcissique ; mais elle peut aussi, s'observant elle-même, scruter ses propres raccourcis, dénoncer ses propres approximations, tirer les leçons de ses propres erreurs, rectifier ses propres fautes de calcul, revenir sur ses propres préjugés. Peut-être ne parviendrons-nous à nous débarasser de nos illusions que après coup, a posteriori, trop tard, dans un sens ; mais - n'empêche ! - nous pouvons le faire ; et, tirant les leçons de nos erreurs passées, nous pouvons espérer éviter de reproduire certaines de ces erreurs dans l'avenir. La seconde fois que nous sommes sujets à une illusion d'optique (comme le bâton plongé dans l'eau qui semble brisé), même si nos sens continuent de s'y laisser prendre, néanmoins nous savons qu'il s'agit d'une illusion d'optique et que, dans ce cas précis, nous devons ne pas leur faire confiance.

Après le cogito, la pensée semble capable de faire deux choses à la fois : d'une part, penser ; et d'autre part (en même temps) s'observer penser (ou plus exactement : se penser en train de penser). Par ce moyen elle parvient du même coup à se corriger, à s’orienter, à se rectifier. En partie, au moins !

Voilà l’essentiel ; contrôle, vérification, amélioration : toutes opérations qui supposent une préséance de la réflexion sur la pensée "brute". Celle-là commande à celle-ci. Une différence hiérarchique s’instaure entre elles : le recul critique est une élévation. On n’est plus dans le seul plan de l’imagination, en extension (où la pensée se déroule, se déploie) : on prend de la hauteur.

Dès lors, nous pouvons nettement répartir toutes nos pensées entre deux niveaux. En bas s'accumulent les croyances, les opinions (doxa en grec), tout ce qu’on admet plus ou moins explicitement sans l’avoir examiné, les préjugés, les présupposés, les idées vraisemblables mais non-vérifiées (ou même invérifiables). En haut, n'accèdent en revanche que les affirmations dont nous avons vérifié le bien-fondé en fonction d'un certain nombre de critères. Comme avec un tamis, la pensée peut dégager les pépites de la connaissance (en grec : épistémé, d'où le titre de cette partie, "épistémologie") hors de la fange des opinions seulement vraisemblables, qui les secrétaient. Le discours rationnel (le logos) émerge des affirmations spontanées et des croyances communes (du muthos), comme l'amande se dégage de la gaine de pulpe qui l'enveloppait (ci-contre, une "princesse" ; photo (c) Alain Rouèche). Ce mouvement extraordinaire débute en Grèce au Vè siècle avant J.-C. : on l'a baptisé le "miracle grec" et il marque le commencement de la science et de la philosophie. La pensée classique professe une profonde révérence pour cet effort mémorable de la pensée humaine, qui parvient, par ses propres forces, à s'élever elle-même et à sortir des ténèbres ; mais peut-être ce miracle était-il, dans un sens, inévitable - car parmi les infinies possibilités du chaos et de la confusion, existe aussi la singulière possibilité de l'ordre et de la distinction.

Remarquons-le tout de suite : les deux niveaux dans la pensée cohabitent sans friction : je puis parfaitement conserver "en bas" dans ma pensée une affirmation que je sais fausse, mais qui me procure quelque plaisir. Par exemple, je sais bien que les événements relatés dans l'Iliade et l'Odyssée n'ont pas vraiment "eu lieu", qu'ils sont historiquement faux ; mais ce savoir ne m'empêche nullement de me remémorer cette mythologie pour me "recréer" l'esprit (pour en jouir comme d'une "recréation"). Il s'agit bien ici de plaisir esthétique.

Remarquons également que doxa et épistémé présentent un indéniable air de famille. Rien ne ressemble plus à une opinion vraie qu’une opinion fausse et c’est normal : toutes deux sont des représentations, des phantasia, des images mentales ; mais en même temps, le recours à la réflexion distingue (au sens catégoriel et au sens hiérarchique) certaines doxa parmi d’autres en leur reconnaissant une qualité particulière : celle d'avoir réussi l'épreuve de la critique et de la vérification. Cela ne permet pas encore d’affirmer avec certitude que les opinions estimées dignes de l'étage supérieur sont « vraies » : pour l'heure, elles sont seulement vérifiées en fonction d'un certain nombre de critères - choisis, pour l’instant, « à tort ou à raison ». Pour séparer les épistémé des simples doxa, nous avons sans doute « nos raisons ». Pour l’instant, nous ignorons si elles sont bonnes ou mauvaises ; mais une chose est sûre : nous pouvons énoncer « nos raisons », justifier notre choix parmi les doxa, et l’expliquer autrement que par « notre bon plaisir ».

En somme : si nous considérons certaines de nos pensées comme des connaissances et non comme de simples opinions, ce n'est pas seulement sous l'effet de notre caprice : le choix de ces épistémé parmi toutes les doxa possibles se présente donc comme « rationnel » au sens premier du terme.

Cette réflexion nous incite tout de suite à mettre un bémol. Si nous admettons certaines pensées au niveau supérieur, ce n'est pas selon "notre bon plaisir", mais plutôt, en quelque sorte, à contrecoeur comme dans un mariage de raison, justement ; mais le bémol reste léger par rapport à l’enthousiasmante promesse de la raison : nos critères, en effet, sont eux-mêmes des pensées, donc réexaminables et améliorables par la pensée elle-même. La réflexion nous ouvre, sérieusement, l’espérance d’atteindre la lucidité, la vérité.

Quatre conséquences s'ensuivent, particulièrement exaltantes. Développons-les. 

Suite du cours : les quatre promesses de la raison.

par Jérôme Coudurier-Abaléa publié dans : Notions
 
 
Blog : Sport sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus