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Le Labyrinthe - souffle des temps.. Tamisier..

Souffle et épée des temps ; archange ; prophéte : samouraï en empereur : récit en genre et en nombre de soldats divin face à face avec leur histoire gagnant des points de vie ou visite dans des lieux saint par et avec l'art ... soit l'emblème nouvau de jésuraléme.

Travail, technique, technologie - 1

Dans un sens très fort, on peut dire que l’art ne sert à rien. Le but esthétique s’oppose au but utilitaire. Un outil cassé est cassé ; une œuvre cassée ou inachevée reste une œuvre. Il existe une opposition entre contemplation désintéressée et labeur utile. Dans ce sens, la pensée classique nie que l'art soit évaluable selon des critères de rentabilité ou d'efficacité. Théophile Gautier et les parnassiens proclament ainsi l'absolue gratuité de l'art (et en profitent pour critiquer vertement la notion d'utilité) : il aurait, en effet, sa fin en lui-même - à la différence d'un outil, par exemple. Un marteau sert à planter des clous : son but diffère de lui-même ; une sculpture, en revanche, n'a d'autre fonction que d'être admirée pour elle-même.

Pourtant, cette analyse soulève aussitôt un problème : si le but esthétique constitue en soi un but, on doit admettre que l’œuvre d’art ambitionne de plaire - plaire au public, s'entend. Tel était d'ailleurs l'un des critères de Hume dans la norme du goût (voir cours sur la diversité des goûts). Aussi l'oeuvre d'art a-t-elle bien une fonction, très générale : celle d’embellir la vie. Partant de ce constat, Nietzsche est ramené à une position beaucoup plus ancienne :

Contre l’art des œuvres d’art. – L’art doit avant tout embellir la vie, donc nous rendre nous-mêmes tolérables aux autres et agréables si possible : ayant cette tâche en vue, il modère et nous tient en bride, crée des formes de civilité, lie ceux dont l’éducation n’est pas faite à des lois de convenance, de propreté, de politesse, leur apprend à parler et à se taire au bon moment. De plus, l’art doit cacher ou réinterpréter tout ce qui est laid, ces choses pénibles, épouvantables ou dégoûtantes qui malgré tous les efforts, à cause des origines de la nature humaine, viendront toujours de nouveau à la surface : il doit agir ainsi surtout pour ce qui est des passions, des douleurs de l’âme et des craintes, et faire transparaître, dans la laideur inévitable ou insurmontable, son côté significatif. Après cette tâche de l’art, dont la grandeur va jusqu’à l’énormité, l’art que l’on appelle véritable, l’art des œuvres d’art n’est qu’accessoire. L’homme qui sent en lui un excédent de forces qui embellissent, cachent, transforment, finira par chercher à s’alléger de cet excédent par l’œuvre d’art ; dans certaines circonstances, c’est tout un peuple qui agira ainsi. – Mais on a l’habitude, aujourd’hui, de commencer l’art par la fin ; on se suspend à sa queue, avec l’idée que l’art des œuvres d’art est le principal et que c’est en partant de cet art que la vie doit être améliorée et transformée. Fous que nous sommes ! Si nous commençons le repas par le dessert, goûtant à un plat sucré après l’autre, quoi d’étonnant si nous nous gâtons l’estomac et même l’appétit pour le bon festin, fortifiant et nourrissant, auquel  l’art nous convie ?
Nietzsche, Humain, trop humain, II, 174

Nietzsche opère une distinction conceptuelle entre l’art des
« œuvres d’art » (le produit de l'activité des artistes inspirés par les neuf muses) et le « grand art » (ensemble des pratiques et techniques visant à faciliter la vie en société). A en croire Nietzsche, les humains, pour supporter de vivre en société, ont absolument besoin de tout un appareil d'artifices comprenant un système normatif (lois, morale et politesse) pour empêcher les comportements les plus gênants, un ensemble d'appareils techniques (outils et machines) pour se faciliter l'existence, et une culture destinée à dissimuler (ou du moins à réinterpréter pour rendre acceptable) la crasse, la pauvreté, l'absurdité, la petitesse, la médiocrité de la condition humaine. L'art des artistes appartient à cette culture, sous-section du « grand art ». (Notons au passage que Nietzsche dévoile ici un des thèmes majeurs de sa pensée : la vie, pour être supportable, doit s'entourer d'illusions car nul n'accepterait de vivre en toute lucidité.)

Dès lors, puisqu'il assume une fonction précise (rendre la vie supportable), l'art possède bien une utilité sociale au sens strict du mot
« utilité ». Cette conception rejoint une analyse antique selon laquelle l'artiste n'est qu'un artisan parmi d'autres. Il n'existe pas de différence qualitative, dans l'esprit d'un Athénien ou d'un baron du Moyen Âge, entre un peintre et un cordonnier : l'un comme l'autre recourt à des savoir-faire manuels (en grec : technè - par opposition au savoir théorique, épistémè) en vue de produire une « belle ouvrage », un travail soigné. La proximité des noms « artiste » et « artisan » prouve d'ailleurs l'étroite parenté entre l'un et l'autre. Le premier ne s'est clairement séparé du second qu'au XVIIIème siècle, et la langue courante continue d'entretenir l'ambiguité. Ainsi les mots « ouvrage d'art » désignent-ils les construction relevant du génie civil (ponts, tunnels etc.) ; pendant que deux écoles prestigieuses prennent le nom, respectivement, de « Beaux-Arts » (pour les artistes) et de « Arts et métiers » (pour ces artisans accomplis que sont les ingénieurs).

Il convient d'ailleurs de remarquer que, jusqu'à une période très récente, les artiste accomplissaient à l'occasion des travaux relevant en effet de l'ingénierie. Les peintres, par exemple, préparaient eux-mêmes leurs couleurs et se trouvaient donc obligés de maîtriser la chimie des pigments et des liants (quitte à faire, parfois, quelques expériences malheureuses, comme Léonard de Vinci dont la Cène, hélas, se détériore d'année en année). Chaque artiste confectionnait et entretenait lui-même ses outils : le scuplteur aiguisait son ciseau, le poète taillait sa plume et broyait son encre. Certains secrets, dans ces domaines, se transmettaient de maître à élève, ainsi les
« tours de main » en cuisine, ou les brevets d'invention de nos jours.

Au-delà des techniques d'outillage, du reste, ces artisans particuliers qu'étaient les artistes possédaient un certain nombre de techniques de compositions, de recettes de construction de l'oeuvre qui garantissaient un résultat réussi. Ainsi les proportions grecques : tracez un ovale ; coupez-le par moitiés dans sa hauteur : voilà le niveau des yeux ; coupez la moitié inférieure au niveau du quart : voilà la base du nez ; coupez encore le quart inférieur au niveau du huitième : voilà la place de la bouche. Ajoutons que le visage représente un huitième de la hauteur totale du corps, la moitié correspondant au niveau du pubis. Evidemment, tous les individus humains de sont pas formatés de la sorte, mais du moins a-t-on pu, des siècles durant, affirmer qu'on trouvait là un équilibre parfaitement harmonieux (la Vénus de Milo, à gauche, ou la Diane chasseresse, à droite, respectent ces proportions).

Ces règles de construction sont désignées sous le nom générique de
« canon » (du grec kanon, « fil à plomb » ; l'argot a rajeuni ce terme quand il parle d'un jeune homme ou d'une jeune fille « canon » - rien à voir avec la pièce d'artillerie dont le nom, lui, provient de l'italien cannone, qui désigne le gros tube).

Respecter les règles de l'art revient à placer l'activité artistique sous le haut patronnage d'Apollon, le dieu solaire inventeur de la lyre, dans une perspective classique qui célèbre l'ordre, l'harmonie, la symétrie, la régularité - ainsi que le fait Boileau dans des vers irréprochables :

Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse,
Et ne vous piquez point d’une folle vitesse.
Un style si rapide, et qui court en rimant,
Marque moins trop d’esprit que peu de jugement.
[…] Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.
Polissez-le sans cesse et le repolissez ;
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.
[Apollon]
Inventa du Sonnet les rigoureuses lois ;

Voulut qu’en deux quatrains de mesure pareille,
La rime, avec deux sons, frappât huit fois l’oreille ;
Et qu’ensuite, six vers, artistement rangés,
Fussent en deux tercets par le sens partagés.
Surtout de ce poème il bannit la licence ;
Lui-même en mesura le nombre et la cadence ;
Défendit qu’un vers faible y pût jamais entrer
Ni qu’un mot déjà mis osât s’y remontrer.
Boileau, Art poétique, Chant I v.163-166, 171-174, Chant II v. 84-92.

(Le texte intégral de l'Art poétique - oeuvre magistrale du classicisme français, lecture indispensable à tous ceux qui veulent écrire en français (preuve en est faite, non sans humour, par Bernard Bonzamy, texte téléchargeable au format PDF) - est consultable ici.)

Insister sur cette application et au soin apporté à l'oeuvre d'art revient à la rattacher au travail (c'est d'ailleurs ce critère que retiennent nombre d'amateurs d'art, lorsqu'ils blâment tels peintres ou tels musiciens au motif qu'un
« enfant en ferait autant »). Aussi un examen extensif de cette notion paraît-il indispensable dans le cadre plus général de l'étude esthétique.


Suite du cours : le lien étroit entre travail et technique.

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