III. Les obstacles philosophiques au langage universel
1) L’obstacle soulevé par Hegel : inutile de chercher le langage parfait.
Nous n’avons savoir de nos pensées – nous n’avons des pensées déterminées, effectives – que quand nous leur donnons la forme de l’ob-jectivité, de l’être-différencié d’avec notre intériorité, donc la figure de l’extériorité, et, à la vérité, d’une extériorité telle qu’elle porte, en même temps, l’empreinte de la suprême intériorité. Un extérieur ainsi intérieur, seul l’est le son articulé, le mot. C’est pourquoi vouloir penser sans mots – comme Mesmer l’a tenté une fois – apparaît comme une déraison, qui avait conduit cet homme, d’après ce qu’il assura, presque à la manie délirante. Mais il est également risible de regarder le fait, pour la pensée, d’être liée au mot comme un défaut de la première et comme une infortune ; car, bien que l’on soit d’avis ordinairement que l’inexprimable est précisément ce qui est le plus excellent, cet avis cultivé par la vanité n’a pourtant pas le moindre fondement, puisque l’inexprimable est, en vérité, seulement quelque chose de trouble, en fermentation, qui n’acquiert de la clarté que lorsqu’il peut accéder à la parole. Le mot donne, par suite, aux pensées leur être-là le plus digne et le plus vrai. Assurément, on peut aussi – sans se saisir de la Chose – se battre avec les mots. Cependant, ce n’est pas là la faute du mot, mais celle d’une pensée défectueuse, indéterminée, sans teneur. De même que la pensée vraie est la Chose, de même le mot l’est aussi, lorsqu’il est employé par la pensée vraie. C’est pourquoi, en se remplissant du mot, l’intelligence accueille en elle la nature de la Chose.
Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques, III, Philosophie de l’esprit, §462.
On voudrait un langage parfait qui nous évite l’erreur ; mais le problème n’est pas tant là que dans la vanité humaine de « l’inexprimable », ou prétendu tel. « C’est tellement beau qu’il n’y a pas de mots » : mais si ! répond Hegel. Simplement, le problème, c’est qu’on n’a pas envie de le dire – ce serait trop plat, trop décevant (on a peut-être raison, dans certains cas, d’ailleurs). L'esprit humain se complaît dans l'indéfini, dans le mou, dans le flou (ci-contre, peinture de Yves Tanguy). La leçon de Hegel est donc claire. Inutile de chercher le langage universel : le langage tel qu’il existe aujourd’hui suffit bien – à condition qu'on prenne le problème dans l'ordre et qu'on commence par préciser sa pensée. Là se situe la réelle difficulté car au fond, nous n'aimons pas tellement raffiner notre pensée.
Suite du cours : l'obstacle soulevé par Wittgenstein.
Suite du cours : l'obstacle soulevé par Wittgenstein.
par Jérôme Coudurier-Abaléa
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