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Lundi 30 janvier 2006

2)
« Science sans conscience n'est que ruine de l'âme »

Conception humaniste que cette soumission de la technologie à la morale : dans la lettre de Gargantua à son fils (au chapitre VIII de Pantagruel, texte intégral disponible ici), Rabelais appelle vigoureusement à la maîtrise de la
« science » (et du progrès technologique) par une sorte de moralité, qu'on pourrait aujourd'hui appeler « principe de précaution ». Inutile de s'alarmer chaque fois qu'un ingénieur invente une nouvelle machine : il convient seulement d'examiner les conséquences possibles de l'innovation et, le cas échéant, d'en restreindre l'usage. En somme, faisons confiance aux individus pour rester raisonnables dans leur usage de la technologie - et, tant que faire se peut, prévenons les accidents. Instaurons, par exemple, un Code de la route, l'assurance obligatoire du véhicule, et un fonds d'aide aux accidentés.

Programme d'apparence sensé ; et cependant, il convient d'en marquer la limite pratique. Des machines prodigieusement puissantes connaissent aujourd'hui une diffusion large - on parle par exemple de la
« démocratisation » de l'automobile ou de l'ordinateur ; et en même temps, la complexité de ces machines exige des savoirs extensifs dont la maîtrise constitue un métier à part entière. Si le chauffeur moyen des années 60 savait, grosso modo, effectuer seul la plupart des réparations courantes (comme nettoyer les bougies ou colmater une fuite dans le radiateur), quelle proportion des jeunes conducteurs actuels sait assez de mécanique pour comprendre le fonctionnement théorique du moteur à quatre temps ? Combien d'internautes ignorent tout de la programmation ? Combien de téléspectateurs connaissent le mécanisme de la télécommande ?

Autrement dit, le commun des mortels occidentaux jouit aujourd'hui d'une puissance technologique écrasante tout en ne disposant que de connaissances très fragmentaires sur le fonctionnement et l'impact de cette technologie, d'où une totale incapacité à prévoir les conséquences, même prochaines, de leur vie quotidienne. Comment, dans ce cas, en appeler à leur
« conscience » ? Ne court-on pas à la « ruine de l'âme » ?

Mieux encore, cette limite connaît aujourd'hui un développement tout à fait inédit dans l'histoire. Les savants, depuis quelques dizaines d'années, ont ainsi accompli des progrès techniques qui, par leur nature même, rendent l'évaluaion des conséquences très difficile, pour ne pas dire impossible. En 2001 se tint, au Québec, un colloque universitaire sur la communication assistée par ordinateur, rassemblant des informaticiens de haut niveau et des professeurs de philosophie d'une très grande renommée. On tire de la lecture des interventions (presque toutes disponibles ici) une impression assez curieuse : non seulement ces spécialistes n'arrivent pas à s'entendre sur le fond, mais encore il s'avère qu'ils ne disposent pas de concepts adéquats pour décrire les structures du réseau Internet, du fait même que ce réseau fonctionne de manière interactive. Non seulement ils ne parviennent pas à penser l'Internet, mais encore ils n'arrivent pas à penser des outils pour penser l'Internet ! et cependant, l'Internet existe bel et bien, disponible (presque) à tout instant pour des millions de personnes. Dans une telle situation, le programme rabelaisien s'avère impossible à mettre en oeuvre. L'internaute (à commencer par toi, cher lecteur) se trouve réduit à la
« science sans conscience » : et pourvu que l'Internet constitue son outil de travail, il ne peut rigoureusement pas faire autrement.

Le problème se pose, de manière plus ardue encore, dans un autre domaine contemporain : celui de l'intervention de l'humain sur le vivant - et, plus précisément, sur l'humain. Les biotechnologies ouvrent aujourd'hui des perspectives exaltantes, notamment médicales et agricoles. Le génie génétique permet la confection d'espèces dites
« transgéniques » - c'est-à-dire dont le code ADN a été modifié par l'apport de gènes d'une autre espèce (ci-contre, drosophile transgénique: la couleur verte a été employée comme marqueur de la modification génétique ; cliché (c) Dominique Ferrandon, Réponse immunitaire et Développement des Insectes, fournie par Jean-Marc Reichhart, IBMC). On peut alors fabriquer des chimères, par exemple une céréale « immunisée » contre certaines maladies grâce au gène « étranger » venu d'une autre plante, elle-même naturellement résistante à ces maladies - mais pourquoi ne pas aller plus loin et, par exemple, inoculer des gènes de poissons à des embryons humains pour les pourvoir de branchies, ce qui en ferait des plongeurs parfaits ?

Le clonage parvient quant à lui à fabriquer plusieurs répliques d'un même individu (disposant d'un code ADN rigoureusement identique), ce qui permet de mettre en culture des semences d'une totale homogénéité, facilitant beaucoup les récoltes et la régulation argoalimentaire - mais pourquoi ne pas aller plus loin et généraliser le clonage humain, ce qui permettrait par exemple de remédier à la pénurie chronique de dons d'organes, puisque chaque individu disposerait d'un alter ego
parfaitement compatible réduisant à zéro le risque de rejet des greffes ?

De manière plus classique, les prothèses électroniques atteignent de nos jours des sommets révolutionnaires. Certains laboratoires tentent par exemple de stimuler électroniquement les terminaisons du nerf optique sain des aveugles de naissance, ce qui permet déjà de guérir en partie la cécité - mais pourquoi ne pas aller plus loin et permettre à une telle prothèse optique le branchement direct sur l'ordinateur ? Dans cette perspective, plus besoin d'écran : l'individu
« voit » les pages internet immédiatement « sur » son nerf  optique - et à vrai dire, pourquoi ne pas envisager l'interface directe ordinateur-cortex, permettant à l'utilisateur d'employer l'ordinateur à la vitesse de la pensée sans passer par le clavier ? (Ci-contre, une étudiante essaye un casque permettant de visualiser la réalité virtuelle lors d'un colloque sur les sciences cognitives, photo (c) Cognivences.)

Face à ces avancées, l'imagination s'emballe pour donner à voir le meilleur et le pire. Elle peut ainsi produire un discours prophétique très séduisant qui esquisse une humanité libérée des handicaps congénitaux, tutoyant l'éternité dans un environnement qu'elle façonnerait selon ses désirs. Certaines sectes déclament actuellement un programme scientiste, jouant volontiers sur les effets d'annonce et la manipulation des médias : ainsi Brigitte Boisselier,
« scientifique » de la secte Raël, a-t-elle revendiqué (mensongèrement, semble-t-il) la réussite du clonage d'un humain en décembre 2002. D'autres au contraire voient dans ces découvertes des menaces redoutables, et produisent un discours apocalyptique non moins séduisant : les organismes transgéniques modifient l'écosystème, réduisant la biodiversité et mettant en péril des centaines d'autres espèces ; le clonage permettrait de constituer des armées infinies de soldats parfaits, et de faire revenir les pires tyrans qui aient jamais vécu ; quant aux prothèses, poussées à leur paroxysme, elles posent le problème des deux cyborgs parfaits : un cerveau humain dans un corps entièrement mécanisé, ou un cerveau électronique dans un corps entièrement humain. Le premier, avec ses poings en acier, doit-il vraiment être soumis au même code pénal que les autres individus ? Peut-il vraiment avoir les mêmes droits ? Quant à l'ambiguité que l'apparence du second entretient, est-elle supportable ? Qu'arriverait-il si une personne tombait amoureuse de ce cyborg ? Le cyborg aurait-il le droit de procréer ? A quelles conditions ? S'il subit un dommage corporel, pourrait-il demander réparation ? Si son corps le rend capable de souffrance, peut-on encore le traiter comme une machine ou comme un esclave ?

Ces espérances et ces effrois caractéristiques du monde contemporain alimentent aujourd'hui l'un des champs de recherche les plus féconds et les plus actifs en philosophie. La bioéthique se présente ainsi comme une tentative de résolution des problèmes moraux engendrés par les biotechnologies. Il n'est pas question ici de résumer les travaux en cours ni de prendre une position polémique, mais seulement de pointer quelques pistes de réflexion (voir aussi le cours sur le vivant).

Primo, il convient de tempérer la nouveauté prétendue des biotechnologies. L'humain n'a pas attendu le génie génétique pour sélectionner les semences, pratiquer l'eugénisme et tenter d'améliorer les races (y compris la race humaine) par des croisements judicieux ou les unions consanguines. Le clonage est, par ailleurs, une opération tout à fait banale qui, dans la nature, s'appelle la gemellité : les jumeaux monozygotes partagent le même patrimoine génétique et cependant nul n'aurait l'idée saugrenue de croire que l'un est exactement le même que l'autre, qu'ils sont interchangeables ou que l'un peut servir de
« réservoir d'organes » à l'autre. L'humain n'a pas non plus hésité, bien avant l'apparition de l'électronique, à inventer des jambes de bois, des fausses dents et des automates, qui constituent les premiers pas vers les cyborgs. S'ensuit une question : une bioéthique restrictive ne risquerait-elle pas de condamner rétrospectivement certaines pratiques millénaires ? Ajoutons que les problèmes posés ci-dessus en termes modernes se retrouvent dans certaines légendes parfois très anciennes : le Minotaure illustre déjà l'humain modifié, Icare le cyborg. Ces remarques à l'esprit, on peut d'ores et déjà évacuer certaines inquiétudes ou certaines ambitions qui relèvent plus de la littérature de science-fiction que des problèmes effectifs.

Secundo, les recherches paléontologiques actuelles enseignent que la mutation d'une espèce modifie irréversiblement le milieu tout entier, dont chaque espèce s'adapte à son tour, ou disparaît. L'extinction d'espèces entières, même massive (comme cela arriva plusieurs fois au cours de la préhistoire), se présente comme un phénomène banal. Il ne faudrait pas, dans une sorte d'orgueil à l'envers, surévaluer la violence qu'Homo sapiens sapiens fait subir à son environnement, ni oublier qu'il évolue d'ores et déjà, même si ces mutations restent imperceptibles à l'échelle de la vie humaine. Du reste, une lecture attentive de Darwin éclaire la complexité des relations entre espèces et affirme en ce domaine la rigoureuse impossibilité de toute prévision (voir aussi le cours sur le vivant). Dans ce cas, même si l'humain dispose aujourd'hui des moyens techniques pour déterminer sa propre évolution, il n'a cependant pas les moyens théoriques de la prévoir. Tout au plus peut-il tracer quelques suppositions en... observant et en testant certaines opérations. Dès lors - et peut-être de manière paradoxale - toute bioéthique qui tendrait à interdire par principe certaines pratiques rendrait impossible la connaissance lucide des effets de ces pratiques.

Tertio, ces deux premiers points préparent une position permissive par rapport aux biotechnologies ; mais une telle position peut se voir contestée par des arguments d'un autre ordre. Les partisans d'une position ferme signalent en effet que les biotechnologies modifient sensiblement le rapport à la vie, qu'elles prennent comme matériau, et à la mort, dont la maîtrise paraît désormais en partie envisageable. Autrement dit, les biotechnologies (mais déjà, naguère, l'avortement, la procréation médicalement assistée ou l'euthanasie) affectent le regard que l'humain porte sur sa propre condition, faisant éclater des représentations symboliques fondatrices de notre civilisation. Divers arguments peuvent alors être apportés à l'appui de cette position, laquelle connaît plusieurs variantes. Ainsi, un conservatisme strict recourt aux textes sacrés, et s'indigne que l'humain s'arroge une puissance réservée à Dieu. Dans une version moins théologique, et d'inspiration plus kantienne, il est possible de rappeler que l'humain, à la différence des choses, doit nécessairement s'envisager comme une fin, et non comme un moyen (voir le cours sur autrui). Nier à l'humain (ou à certains humains) une dignité spécifique qui le distingue des choses, le ravaler au rang d'objet, constitue l'élément intentionnel de ce qu'on appelle si justement le
« crime contre l'humanité ». Sacraliser l'humanité de chaque individu comme valeur morale transcendante, ou du moins la sanctuariser comme priorité absolue, constituerait ainsi le seul rempart solide contre les totalitarismes génocidaires. Enfin, et d'un point de vue pragmatique, il convient encore de souligner le caractère inextricable de certaines questions juridiques déjà soulevées par le brevetage du vivant, la location d'utérus ou les alicaments. Dans cette perspective, il faut remarquer que, dans ces litiges, les juges appliquent, de fait, une bioéthique qui motive, voire détermine, leurs arrêts. Qu'on le veuille ou non, la bioéthique existe, fût-ce une bioéthique « par défaut ». Nier la nécessité d'une bioéthique constituerait ainsi un aveuglement regrettable.

Quarto, sitôt posée la nécessité d'une morale des biotechnologies (il serait sans doute plus heureux de parler de
« biodéontologie » que de « bioéthique »), surgit immédiatement une question : quels critères retenir pour décider d'autoriser ou d'interdire une pratique ? Peut-on retenir un seul critère universel (l'utilité, par exemple, ou le respect de la dignité humaine) ou doit-on choisir un bouquet de critères ? Les critères retenus seront-ils les mêmes concernant les différentes pratiques considérées ou bien retiendra-t-on certains critères pour le clonage (la volonté de l'intéressé, par exemple) et d'autres pour la modification génétique (on ne voit guère comment demander son avis à un embryon) ? L'éclatement des critères ne conduit-il pas à un cas par cas pifométrique et contestable ? Ajoutons que la bioéthique risque évidemment de cristalliser des crispations et des préjugés très contestables, ou de devenir l'expression la plus aboutie, parce que la plus contraignante, du triomphe de la culture occidentale judéo-chrétienne sur les autres cultures. Des batailles théoriques d'une grande violence sont ainsi menées autour de questions du type : les prêtres ont-ils un droit de parole dans le débat bioéthique ? Au nom de quoi ? Si on le leur accorde, peut-on le refuser à un marabout zaïrois ou à un chamane ojibway ? La classification entre « choses inertes », « choses vivantes » et « choses humaines », si banale dans la civilisation occidentale, pose de réelles difficultés de définition, eu égard aux croyances animistes ou à l'idée de réincarnation. Même au sein de la seule civilisation occidentale, certaines questions continuent de générer des débats extrêmement vifs. A partir de quelle âge, par exemple, doit-on considérer un embryon comme une personne à part entière ? Dès la conception ? Après la quatorzième semaine de grossesse, conformément à la loi sur l'IVG ? A la naissance ? Ou bien, comme à Sparte, une fois seulement que le bébé a fait la preuve de sa viabilité, c'est-à-dire lors de son quatrième anniversaire ? Il paraît aujourd'hui impossible de faire l'économie, en bioéthique, de certains choix arbitraires, nécessairement contestables.

Suite du cours : démystifier la technologie.

par Jérôme Coudurier-Abaléa publié dans : Notions
 
 
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