III. Une méthode pour la raison : le rationalisme moderne
Dans la perspective que nous venons de tracer, la raison détrône l'imagination comme faculté mentale dominante ; et ce succès extraordinaire doit être porté presque intégralement au crédit de Descartes, qui opère une véritable révolution dans la pensée. On peut même lire le Discours de la méthode comme l'acte de naissance du monde moderne. Un monde dans lequel la principale vertu de la vérité est de s'imposer à tous avec la force de l'évidence ; un monde, donc, dans lequel tous les individus peuvent atteindre la vérité, pourvu qu'ils s'y emploient, puisqu'il s'agit de seulement la reconnaître ; un monde dans lequel, par voie de conséquence, "la puissance de bien juger et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes" comme l'écrit Descartes en ouverture du Discours ; un monde où la science n'est plus du tout l'apanage d'une élite sociale infatuée, mais devient accessible aux plus humbles. "Ceux qui ont le raisonnement le plus fort, et qui digèrent le mieux leurs pensées, afin de les rendre claires et intelligibles, peuvent toujours le mieux persuader ce qu'il proposent, encore qu'ils ne parlassent que bas-breton, et qu'ils n'eussent jamais appris de rhétorique." écrit encore Descartes dans la première partie du Discours.
Le sous-entendu possède une charge subversive indéniable. Si en effet, comme le note Descartes, les doctes de son temps continuent de quereller, cela prouve qu'ils n'ont pas encore atteint la vérité ; et pourquoi cela ? Evidemment parce qu'ils n'écoutent pas leur raison, ou qu'ils l'écoutent mal. "Car ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer bien. [Ceux] qui ne marchent que fort lentement peuvent avancer beaucoup davantage, s'ils suivent toujours le droit chemin, que ne font ceux qui courent et qui s'en éloignent." (Discours de la méthode, I). Autrement dit : un palefrenier qui raisonne en saura toujours plus qu'un maître d'université qui s'abandonne aux émois de la passion ; parce que
le premier atteint une opinion vraie qu'on peut bien appeler "objective" (puisqu'elle est conforme à l'objet auquel elle se rapporte) ; tandis que le second, lui, reste dans sa subjectivité. C'est la Sorbonne (ci-contre) qu'on déboulonne !
Parfaitement averti du risque qu'il prend, Descartes ne cesse de minimiser l'importance de son texte et de dévaluer ses propres capacités. Dès la première page, il se présente comme un esprit très moyen : "j'ai souvent souhaité d'avoir la pensée aussi prompte, ou l'imagination aussi nette et distincte, ou la mémoire aussi ample ou aussi présente, que quelques autres." D'ailleurs, il ne propose "cet écrit que comme une histoire, ou, si vous l'aimez mieux, que comme une fable".
Jamais mon dessein ne s'est étendu plus avant que de tâcher à réformer mes propres pensées, et de bâtir dans un fonds qui est tout à moi [...] mais je crains bien que celui-ci ne soit déjà trop hardi pour plusieurs. la seule résolution de se défaire de toutes les opinions qu'on a reçues auparavant en sa créance n'est pas un exemple que chacun doive suivre ; et le monde n'est quasi composé que de deux sortes d'esprits auxquels il ne convient aucunement. A savoir, de ceux qui, se croyant plus habiles qu'ils ne sont, ne se peuvent empêcher de précipiter leurs jugements, ni avoir assez de patience pour conduire par ordre toutes leurs pensées [...] ; puis de ceux qui, ayant assez de raison, ou de modestie, pour juger qu'ils sont moins capables de distinguer le vrai d'avec le faux que quelques autres par lesquels ils peuvent être instruits, doivent bien plutôt se contenter de suivre les opinions de ces autres qu'en chercher eux-mêmes de meilleures.
Déconseillant formellement à la plupart de ses lecteurs de suivre la méthode qu'il propose, Descartes ne cesse de restreindre la portée et la validité du Discours à sa propre personne : sans cesse, il emploie "je" (vingt-quatre occurrences dans le seul passage du cogito) ; de même, sans cesse, il recourt au subjonctif, mode par excellence de l'incertitude, de l'hypothétique, du doute, de la fiction. Toujours affairé à se mettre en scène et à se dissimuler, Descartes avait même pris pour devise Larvatus prodeo, "J'avance masqué" (Préambule des Cogitationes Privatae).
Ainsi entouré d'un luxe de précautions, Descartes s'inspire de la logique, de la géométrie et de l'algèbre pour énoncer les quatre préceptes de la méthode par laquelle il parviendra à "conduire par ordre toutes ses pensées" (deuxième partie du Discours) :
- L'évidence : Descartes décide de rejeter commes fausses toutes les idées qui ne lui paraîtraient pas évidemment vraies, c'est-à-dire "qui se présenterai[en]t si clairement et si distinctement à [son] esprit [qu'il] n'eusse aucune occasion de [les] mettre en doute." Clarté (par opposition aux idées obscures, comme le chiliogone - la figure à mille côtés - qu'on peut certes définir mais qu'on a du mal à se représenter) et distinction (par opposition à la confusion, qui plane notamment sur les termes ambigus ou équivoques - comme "jeu") constituent des vertus primordiales de toute vérité et de tout raisonnement.
- L'analyse : face à des difficultés en apparence insurmontables, Descartes décide "de [les] diviser en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour les mieux résoudre". Il s'agit de décomposer les problèmes insolubles en sous-problèmes plus simples, ou plus solubles (voire parfois déjà résolus) - exactement comme lors d'une étude de fonction en mathématiques, par exemple.
- La synthèse : "conduire par ordre [les] pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu, comme par degrés, jusques à la connaissance des plus composés". Pour comprendre le métabolisme humain, par exemple, il s'agit de commencer par comprendre le fonctionnement des organes, séparément (analyse) ; puis, lorsqu'on a compris le rôle de chacun des organes, il devient possible de comprendre comment ils interagissent entre eux, puis avec l'environnement, etc.
- L'exhaustivité : "faire partout des dénombrements si entiers, et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre". Avant d'affirmer que tous les corbeaux sont noirs, il s'agira d'accumuler le plus grand nombre d'observations possibles - et, lorsque l'occasion se présente, de faire même des revues intégrales.
Ainsi muni d'une méthode solide, Descartes raconte qu'il la mit en oeuvre aussitôt dans les mathématiques, ce qui lui permit d'opérer la découverte majeure de la géométrie analytique ; et déjà ce premier succès l'incite à aller plus loin. Les querelles théoriques dont il a par ailleurs été témoin à l'université suggèrent déjà fortement la voie à suivre : à un moment ou l'autre, il va falloir faire tabula rasa de ce que l'on croit savoir. A un moment ou l'autre, il va falloir se débarasser l'esprit de tous les discours et de toutes les croyances, tout passer au crible du doute, pour tout reconstruire sur des bases solides. Descartes n'ignore nullement la difficulté de la tâche qu'il se propose : "je ne devais pas entreprendre d'en venir à bout que je n'eusse atteint un âge bien plus mûr que celui de vingt-trois ans que j'avais alors ; et que je n'eusse auparavant employé beaucoup de temps à m'y préparer, tant en déracinant de mon esprit toutes les mauvaises opinions que j'y avais reçues avant ce temps-là, qu'en faisant amas de plusieurs expériences" (fin de la deuxième partie).
Mûrissant ainsi son "grand oeuvre", Descartes explique, dans la troisième partie du Discours, qu'en attendant de se consacrer entièrement à la méthode dans toutes les disciplines scientifiques, morales et philosophiques, il se donna une "morale par provision" dont l'essentiel consiste à adopter une constance d'humeur et une résolution "à la stoïcienne", si l'on ose dire, et surtout de faire profil bas en adoptant les moeurs en usage dans le pays. Lorsque, dans le secret de son "poêle", Descartes se prescrit cette règle de vie après avoir établi les préceptes de la méthode, il fait un peu penser à un conspirateur qui prémédite son forfait, à un terroriste qui construit sa bombe, lentement, précautionneusement.
La bombe éclate dans les premières pages de la quatrième partie. Du passé, table rase, d'un seul coup ! Le souffle du premier précepte balaye tout sur son passage (ci-contre, "The Century with Mushroom Clouds : Nuclear Test Site Nevada", dessin à la poudre à canon sur carton (voir aussi le site de la biennale de Montréal), par l'artiste d'origine chinoise Cai Guo-Quiang (c) 1996 ; photographie par Hiro Iraha (c) 1996). Par la seule force du doute hyperbolique, Descartes, en un instant, renvoie tous les objets de l'univers, y compris ses propres pensées, loin de lui, infiniment loin, jusqu'à l'horizon où tout se brouille dans l'incertain : "je me résolus de feindre que toutes les choses qui m'étaient jamais entrées dans l'esprit étaient non plus vraies que les illusions de mes songes."C'est exactement là, au plus profond du désert, du doute, de la solitude, que surgit tout à coup la certitude indubitable, le socle solide et assuré sur lequel Descartes va ensuite reconstruire toute la connaissance : cogito ergo sum (voir aussi ce cours).
Il faut saluer la fécondité extraordinaire du cartésianisme : entre 1650 et 1700, toutes les sciences sont refondées avec des succès considérables et éclatants. Au siècle suivant, la méthode cartésienne produit des avancées scientifiques, doublées d'innovations techniques de première importance, dans tous les domaines, préparant la révolution industrielle. Cette explosion sans précédent bouleverse entièrement le paysage intellectuel : maîtrise de l'électricité, progrès énorme en médecine, découvertes fondamentales en astronomie, en physique et en chimie, établissement de la classification des végétaux et des animaux, rédaction de l'Encyclopédie... Descartes n'est pas seulement le précurseur des Lumières : à bien des égards, il est l'âme du monde moderne.
Grosso modo, on peut dire que les promesses de la raison ont été tenues. Examinons, alors, par quels chemins la raison parvient à sortir de l'erreur pour atteindre la vérité.
Suite du cours : la démonstration et la logique.
par Jérôme Coudurier-Abaléa
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