Le Labyrinthe
 

Passages

Bienvenue dans
 le Labyrinthe !









     
Cours



  





OEuvres intégrales










      
Auteurs









   
Méthodes










 
Dissertations

 








 
Explica. textes









 
Dictionnaire









 
Personnages











  Chronologie











 Débats en ligne










  Forum d'amélio-
 ration permanente










Retour à l'entrée

Autoprésentation

  Ce site est optimisé
pour Mozilla Firefox

Recherche

Restez informés !

Inscription à la newsletter

Liens

 
Dimanche 29 janvier 2006

3) Classification des désirs

A se priver du désir, les stoïciens se coupent aussi de tous les plaisirs, à l'exception de celui, ô combien abstrait, du contentement qu'on peut ressentir à l'idée d'acquiescer mentalement au monde. Face à eux, leurs adversaires classiques, les épicuriens, répondent, en apparence, d'une manière contraire. Le plaisir, par nature, est agréable ; et si le bonheur consiste en effet à vivre des choses agréables et à fuir les choses désagréables, alors évidemment le plaisir est la clef du bonheur.

Encore convient-il de ne pas confondre l'épicurisme antique avec les débauchés actuels qui s'auto-intitulent "épicuriens" : car si, explique Epicure, le plaisir est bon par lui-même, alors la faculté de ressentir du désir constitue pour nous le bien suprême, et il nous faut la préserver à tout prix. En particulier, nous devons conserver en bonne santé l'instrument même par lequel nous nous procurons du plaisir, à savoir le corps.

Tous nos actes visent à écarter de nous la souffrance et la peur. Lorsqu'une fois nous y sommes parvenus, la tempête de l'âme s'apaise, l'être vivant n'ayant plus besoin de s'acheminer vers quelque chose qui lui manque, ni de chercher autre chose pour parfaire le bien-être de l'âme et celui du corps. C'est alors en effet que nous pérouvons le besoin du plaisir quand, par suite de son absence, nous éprouvons de la douleur ; mais quand nous ne souffrons pas, nous n'éprouvons plus le besoin du plaisir. Et c'est pourquoi nous disons que le plaisir est le commencement et la fin de la vie heureuse. C'est lui en effet que nous avons reconnu comme bien principal et conforme à notre nature, c'est delui que nous partons pour déterminer ce qu'il faut choisir et ce qu'il faut éviter, et c'est à lui que nous avons finalement recours lorsque nous nous servons de la sensation comme d'une règle pour apprécier tout bien qui s'offre. Or précisément parce que le plaisir est notre bien principal et inné, nous ne cherchons pas tout plaisir ; il y a des cas où nous passons par-dessus beaucoup de plaisirs s'il en résulte pour nous de l'ennui. Et nous jugeons beaucoup de douleurs préférables aux plaisirs lorsque, des souffrances que nous avons endurées pendant longtemps, il résulte un plaisir plus élevé.
Epicure, Lettre à Ménécée

Certains médicaments ont mauvais goût ; et cependant, enseigne Epicure, nous devons préférer ce désagrément temporaire à une maladie plus grave ; à l'inverse, l'ivresse nous procure assurément du plaisir, mais elle entraîne des conséquences si néfastes qu'il vaut mieux nous en passer. Il ne faut surtout pas imiter ces Romains orgiaques qui, pour pouvoir se goinfrer encore, n'hésitaient pas à se faire vomir. Il s'agit bien de profiter des plaisirs présents, de "cueillir le jour" comme l'exprime la célèbre formule Carpe diem, mais sans excès. Il ne s'agit en aucun cas de poursuivre tous les plaisirs, comme un animal, mais seulement les plaisirs en quelque sorte innocents. L'épicurisme antique n'est pas un hédonisme, mais bien une doctrine du bonheur, un eudémonisme.

Plus précisément, Epicure établit, dans la Lettre à Ménécée, une nomenclature des désirs. Il en distingue deux grandes sortes : les désirs naturels, et les désirs vains. On reconnaît les premiers au fait qu'ils se rapportent directement à notre corps. Par exemple, le désir de nourriture (la faim) est un désir naturel ; il n'en va pas ainsi avec le désir du pouvoir politique ou de la gloire militaire, car notre corps peut se porter correctement même si nous sommes de simples citoyens. Du reste, parmi les désirs naturels, Epicure distingue entre désirs nécessaires et désirs simplement naturels. Les premiers se reconnaissent par cela que, si l'individu en est privé, il perd rapidement la santé et même la vie. Le désir de nourriture ou de boisson entrent dans cette catégorie ; en revanche, le désir de manger d'un mets particulier (des fraises, par exemple), mais aussi le désir sexuel, peuvent être frustrés sans pourtant mettre la vie en danger. Il sont donc naturels, mais non-nécessaires.

Epicure remarque alors que les désirs naturels et nécessaires sont beaucoup plus faciles à combler que les désirs simplement naturels, plus spécifiques donc plus exigeants ; encore ceux-ci sont-ils bien plus aisés à rassasier que les désirs vains, lesquels requièrent en outre le concours de nombreux facteurs. Dès lors, la doctrine épicurienne conseille de s'en tenir aux désirs naturels et nécessaires et de renoncer aux autres désirs. De la sorte, l'individu se suffira à lui-même. Comme l'exprime lapidairement Epicure, il s'agit, "avec du pain et de l'eau, de rivaliser de félicité avec les dieux". Rares furent les individus qui connurent une célébrité aussi grande qu'Epicure. Enseignant par l'exemple, il s'éloigna de la vie politique, se retrancha dans son domaine, le "Jardin", où il pratiqua les attitudes qu'il prônait, entouré de ses amis qui voyaient en lui un "homme divin". De son vivant, on lui éleva des statues - honneur rarissime pour un simple particulier.

Pourtant, on ne peut manquer de s'étonner. Partant d'un point de départ contraire à celui des stoïciens, les préceptes effectifs d'Epicure se rapprochent beaucoup de la doctrine d'Epictète. Suivi à la lettre, l'épicurisme reste pour le moins austère ; comme le stoïcisme (mais aussi des philosophies orientales comme le tao ou le zen : ci-contre, jardin zen, photographie (c) QT Luong, Terragalleria), il poursuit l'ataraxie, la paix de l'âme, et entend y parvenir par des moyens similaires, à savoir une discipline des désirs.

En face, la furieuse critique de Nietzsche ne ménage pas Epicure.

Epicure. – Oui, je suis fier de sentir le caractère d’Epicure autrement, peut-être, que tout autre, et de savourer dans tout ce que j’entends et lis de lui le bonheur de l’après-midi de l’Antiquité : – je vois son œil contempler une vaste mer blanchâtre, par-dessus les rochers de la côte sur lequel repose le soleil pendant que des animaux petits et grands jouent dans sa lumière, sûrs et tranquilles comme cette lumière et cet œil lui-même. Seul un être continuellement souffrant a pu inventer un tel bonheur, le bonheur d’un œil face auquel la mer de l’existence s’est apaisée, et qui désormais ne peut plus se rassasier de contempler sa surface et cette peau marine chamarrée, délicate, frémissante : jamais auparavant il n’y eut une telle modestie de la volupté.
[...] On a en effet nécessairement, à supposer que l’on soit une personne, la philosophie de sa personne : mais il y a là une différence considérable. Chez l’un, ce sont les manques qui philosophent, chez l’autre, les richesses et les forces. [L]orsque ce sont les états de détresse qui font de la philosophie, comme chez tous les penseurs malades – et peut-être y a-t-il une majorité de penseurs malades dans l’histoire de la philosophie – ; qu’adviendra-t-il de la pensée qui se trouve soumise à la pression de la maladie ? […] On apprend, après une telle mise en question de soi et une telle tentation de soi, à considérer d’un œil plus fin tout ce sur quoi l’on a philosophé jusqu’à présent ; on devine mieux qu’auparavant les involontaires déviations, les chemins de traverse, les lieux de repos, les lieux ensoleillés de la pensée vers lesquels les penseurs souffrants ont été entraînés par séduction, en tant qu’ils souffrent justement, […] vers le soleil, le calme, le douceur, la patience, le remède, le soulagement, à tous les sens de ces mots.
Nietzsche, le Gai Savoir, I, §45, et Préface, §2

Le "bonheur" épicurien est un bonheur de petit vieux, de grand malade. On y sent les pantoufles, la naphtaline, l'encaustique du bon vieux temps, le bourgeois encroûtement où l'on se félicite d'être resté bien chez soi à sa petite place près de sa petite cheminée dans son petit fauteuil ; mais enfin,  entendra-t-on jamais philosopher la pleine santé, la jeunesse éclatante, l'action radieuse ? Comment se fait-il que la philosophie, en général, se présente comme une sorte de consolation, de thérapie ? Se réduit-elle à cela ? Nietzsche ose répondre "non" à cette question ; il ose tourner le dos à toute la civilisation occidentale, à toute cette pensée maladive, stoïcienne ou épicurienne, à lui adresser une gifle magistrale et à opposer à ce qu'on appelle encore la "philosophie" la frölische Wissenschaft, la "connaissance joyeuse" (qu'un traducteur mal inspiré a rendu par "Gai Savoir" ; voir aussi ce cours).

D'un point de vue moins polémique, l’analyse d’Epicure pose en outre un problème plus difficile. Il semble affirmer qu’il ne faut désirer que ce dont on a besoin et établit une liste limitative des besoins (se reposer, boire, manger). Pourtant cette liste semble méconnaître la diversité humaine. Le diabétique a-t-il les mêmes besoins que l'athlète ? Evidemment, il est facile de poser que, si le besoin n’est pas satisfait, la mort s'ensuit ; mais écrire, pour Rimbaud, n’est-ce pas un besoin viscéral ? ou composer, pour Beethoven ? Voir aussi à ce sujet cette dissertation. A y bien regarder, il paraît très difficile de distinguer entre désirs et besoins, de tracer une limite nette entre l’un et l’autre. La distinction est peut-être spécieuse. Il s'agit là d'une vraie question, parce que, de facto, Epicure brise l’unité du désir et parle de la classification des désirs ; mais si nous définissons le désir comme une énergie vitale, il n’y a pas lieu de distinguer les différents désirs selon leurs objets.

En revanche, il devient possible d’opposer parmi toutes les tendances de l’âme deux d’entre elles, qui toutes deux nous poussent à sortir de nous-mêmes, toutes deux nous poussent à un accomplissement matériel ; mais si l’une peut être à proprement parler nommée « désir » parce qu’elle sert la vie, en revanche il existe des tendances qui nous poussent à nier la vie, à la rejeter.

Suite du cours : les passions.

par Jérôme Coudurier-Abaléa publié dans : Notions
 
 
Blog : Sport sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus