3) L'irrationalisme de Nietzsche
La "crise de la raison" telle qu'elle se manifeste dans la première moitié du XXè siècle peut se lire comme l'événement majeur du monde contemporain, déjà prophétisé par les poètes maudits ("Nous t'affirmons, méthode ! [...] Voici le temps des Assassins." constate le Rimbaud désabusé de "Matinée d'Ivresse" dans les Illuminations), les compositeurs dodécaphoniques ou les peintres en marche vers l'abstraction, ainsi Van Gogh, Turner, Gauguin ou Cézanne (ci-contre, son Paysage le long de la rive). Dans un sens très littéral, il n'est plus du tout possible, aujourd'hui, de philosopher (ou de "sciencifier") comme Platon, comme Descartes, ni même comme Kant. Cependant, la raison conserve son prestige et même, pourrait-on dire, son ascendant ; d'ailleurs, voudrait-on revenir à l'ignorance, à l'impuissance, à l'obscurantisme ?
Raison pour laquelle la plupart des scientifiques et des philosophes contemporains veulent voir dans la "crise de la raison" d'abord et avant tout un problème de sens et de valeur de la raison. A les en croire, la "raison" cartésienne exigerait certes des aménagements, et la "méthode", un réexamen. Beaucoup d'ailleurs admettent même que la raison ne conserve son trône que dans certains domaines précis (comme la recherche en mathématiques pures), mais partage son empire avec le "bon sens", avec la morale, voire avec la sentimentalité, dans les questions de vie quotidienne, d'éthique, et même d'ontologie ou de métaphysique. Si elle ne peut plus être vue comme la faculté-reine, du moins mériterait-elle quand même qu'on lui accordât quelques égards, ou simplement quelque respect.
C'est oublier un peu vite les analyses du plus redoutable philosophe contemporain, Friedrich Nietzsche. A côté de lui, les auteurs qui provoque ou constatent la "crise de la raison" font figure d'enfants de choeur. Lui n'admet aucun des présupposés rationalistes ; c'est pourquoi sa philosophie pourrait à juste titre être taxée "d'irrationalisme" ; et, soyons très clairs, à ouvrir Nietzsche, nous risquons vraiment quelque chose. Ce n'est pas seulement de la philosophie : c'est un tremblement de terre ! (Ci-contre, Sous la vague au large de Kanagawa, estampe de Hokusai.)
Il sent le soufre ; on le dit notamment précurseur du nazisme. Certes les nazis ont récupéré l’œuvre mais dans des circonstances assez sordides. Lorsque, en 1889, Nietzsche verse dans la démence, il était en train de réunir des notes en vue d'un dernier livre, dont il avait déjà annoncé le titre, la Volonté de puissance. Au moment de son effondrement, sa soeur, Elizabeth Förster, avec qui Nietzsche était brouillé de longue date, se précipite à son chevet, et rassemble à la diable tous les manuscrits qu'elle peut trouver. Au moment de la Première Guerre mondiale, elle en fera publier des extraits tronqués, sous le titre la Volonté de puissance, par des maisons d'éditions nationalistes, en vue de soutenir l'effort de guerre. Encouragée par ce faux grossier, la propagande nazie "remaniera" à son tour les oeuvres de Nietzsche pour l'ériger en précurseur du national-socialisme. Et pourtant ! C'est bien ce même Nietzsche qui écrit : "La dégénérescence collective de l’humanité jusqu’à "l’homme de l’avenir", tel que le conçoivent les nigauds et les crétins du socialisme, qui voient en lui leur idéal, cette dégénérescence, ce rapetissement de l’homme, réduit à n’être plus qu’un parfait animal grégaire […], ravalé au rang d’animalcule avec des droits égaux et des prétentions égales – tout cela est possible, sans aucun doute !" (Par-delà le Bien et le Mal, §203). C'est bien ce même Nietzsche qui écrit encore : "Les deux partis adverses, le parti socialiste et le parti national […] sont dignes l’un de l’autre : l’envie et la paresse sont, chez l’un comme chez l’autre, les puissances motrices. Dans l’un des camps, on veut travailler aussi peu que possible de ses bras, dans l’autre, aussi peu que possible de sa tête […]." (Humain, trop humain, I, §480.)
Nietzsche n'a pas de mots assez forts, pas d'insultes assez claires, contre la "morale du troupeau" qui domine les socialistes et contre l'idéologie patriotarde de ceux qu'il nomme, dans la Généalogie de la morale, les "brutes germaniques blondes" ; et l'on ne voit pas bien comment on peut faire un national-socialiste d'un auteur qui méprise à égale mesure le socialisme et le nationalisme.
On protestera peut-être en soulignant les passages à teneur explicitement antisémite chez Nietzsche – et notamment cette idée selon laquelle les Juifs, par leur religion, auraient introduit en Europe une "morale d'esclaves" obsédée par le "pardon des péchés", maniaque de l'agenouillement et du renoncement, voire de l'autoflagellation - autant d'indices, aux yeux de Nietzsche, d'une dévalorisation de soi non seulement regrettable, mais navrante de bêtise. Et pourtant ! C'est bien ce même Nietzsche qui se brouillera avec Wagner (quasiment son unique ami) à cause de l'antisémitisme déclaré du compositeur. Si Nietzsche se brouille avec sa soeur, c'est parce qu'il la traite "d'oie antisémite" après son mariage avec le Dr Förster, antisémite notoire. C'est encore ce même Nietzsche qui écrit : "Je n’ai jamais encore rencontré un seul Allemand qui fût bien disposé à l’égard des Juifs […]. C’est un fait que les Juifs, s’ils voulaient […], pourraient dès maintenant exercer leur prépondérance et littéralement leur domination sur l’Europe ; c’est un fait également qu’ils n’y travaillent pas et ne font pas de projets en ce sens. Pour le moment, ce qu’ils veulent et souhaitent, et même avec une certaine insistance, c’est d’être absorbés dans l’Europe et par l’Europe, ils aspirent à s'établir enfin quelque part où ils soient tolérés et respectés […]. On devrait bien tenir compte de cette aspiration et la favoriser ; et pour cela, il serait peut-être utile et juste d’expulser du pays les braillards antisémites" (Par-delà le Bien et le mal, §251, Nietzsche souligne). Quoi de plus clair ?
Ces pudeurs écartées, entrons de plain pied dans cette philosophie "irrationaliste" qui porte la crise de la raison à son paroxysme dès 1882 (date de publication de la première édition du Gai savoir). Il convient de se souvenir, ici, des attaques vigoureuses portées par Nietzsche contre la logique et contre les concepts en général (voir le texte dans ce cours). Tous les concepts, explique Nietzsche, se trouvent entachés d'approximations inacceptables dans un esprit scientifique rigoureux parce qu'ils généralisent ce qui n'est pas légitimement généralisable, et qu'ils "raisonnent" du similaire à l'identique ; or ce type d'inférences "antiscientifiques" est sans doute très utile à la vie. Il semblerait qu'existe un conflit entre la raison et la vie, entre la vérité et le vivant parce que le vivant, pour survivre dans un milieu hostile, a besoin de simplifier, de négliger les détails, de prendre des décisions rapides seules propres à sauver sa peau. "Parmi les conditions de la vie", hasarde Nietzsche avec une malice certaine, "pourrait se trouver l'erreur." (Le Gai savoir, §121). (Ci-contre, la rencontre des eaux du Rio Negro et de l'Amazone, à Manaus, photographie (c) Lim C.)
Aucun ours ne peut s'identifier à un autre ours. L'espèce "ours" (c'est-à-dire le concept "ours") n'est qu'une création pure de l'esprit humain, quelque chose qui relève de l'art plus que de la science. Aucun concept humain ne peut prétendre refléter le réel, aucune loi physique ne nous explique quoi que ce soit :
La modernité radicale de ce texte paraît presque prémonitoire. Aux yeux de Nietzsche, l'univers ne présente absolument aucune régularité, aucune cohérence, aucun ordre ; on n'y rencontre que des choses singulières toujours en métamorphose, et toutes en rapport symbiotique les unes avec les autres. Les discerner, c'est déjà se leurrer. L'esprit humain est à l'évidence inapte à rendre compte des lois de l'univers. Comment, d'ailleurs, pourrait-on faire tenir tous ces détails, toutes ces précisions, toute cette profuse diversité, toute cette incroyable complexité (ci-contre, photographie (c) DanLo), tout ce prodigieux chaos, dans notre misérable petite caboche ? N'y a-t-il pas dès l'ébauche de ce programme un orgueil tout à fait délirant, ridicule même, s'il n'était tragique ?
Seulement, voilà : nous autres êtres humains, nous ne voulons absolument pas nous résigner à cette absolue incapacité à comprendre l'univers. Si l'humain, alors, a inventé l'art, la science, la philosophie, etc., tandis que toutes les autres espèces vivantes (plantes y compris) s'en passent fort bien (je renvoie au texte cité dans ce cours), c'est parce qu'au fond, la vie lui est insupportable. Et pourquoi cela ? Evidemment parce qu'elle est, en définitive, absurde : la vie n'a aucun autre sens, pour Nietzsche, que sa propre perpétuation. Survie, et reproduction : voilà tout : mais c'est exactement ce que les humains ne veulent absolument pas accepter : "L'homme est devenu peu à peu un animal fantasque qui aura à remplir une condition d'existence de plus que tout autre animal : il faut que, de temps en temps, l'homme se figure savoir pourquoi il existe, son espèce ne peut pas prospérer dans une confiance périodique en la vie ! Sans la foi en la raison dans la vie." (Le Gai savoir, §1, Nietzsche souligne). Ce constat, valable au niveau de l'espèce, vaut aussi pour l'individu singulier.
Voilà pourquoi l'humain ressent à ce point le besoin prioritaire de se créer des "repères", des "absolus", des "idéaux" - des points fixes, en somme : c'est qu'il souffre. Nietzsche accorde un primat au corps sur la pensée, celle-ci n'étant qu'une des expressions possibles des processus de celui-là ; de même que toutes les productions humaines, aussi bien technologiques que théoriques, aussi bien scientifiques que sociales ou médicales, n'ont pour unique but que la conservation et la perpétuation de l'espèce en tant qu'espèce. Le Gai savoir s'ouvre sur ces lignes explicites : "J'ai beau regarder les hommes, soit avec un regard bienveillant, soit avec un mauvais oeil, je les trouve toujours occupés, tous et chacun en particulier, à une même tâche : à faire ce qui est utile à la conservation de l'espèce." (Le Gai Savoir, §1).
Pourtant, comme on l'a vu dans l'extrait de la Préface, §2 ci-dessus, Nietzsche invoque la possibilité que ce ne soient pas les faiblesses, qui philosophent, mais les forces. Dans une phase ultérieure de sa réflexion (§370 du Gai savoir, paru seulement dans la seconde édition en 1889), Nietzsche combinera cette dichotomie avec un autre découpage. Chez certains, la philosophie peut avoir essentiellement pour but de bondir vers l'avenir, dans le changement et le progrès (voire, en politique, la révolution) ; tandis que chez d'autres, la philosophie se donne essentiellement pour fonction de fixer, d'immobiliser, de pérenniser (dans le meilleur cas d'éterniser ; dans le pire des cas de fossiliser) la situation actuelle. Cette double distinction conduit à une nomenclature des philosophes (mais aussi des tempéraments humains) :
Dans les dernières pages du Gai savoir, Nietzsche nous appelle à une conversion radicale. La philosophie et la science pourraient cesser de se donner ce rôle sérieux, ô combien pesant, ô combien lourd, de servir de béquilles à notre humanité souffrante, ou supposée telle ; car, s'exclame Nietzsche avec un lyrisme débridé dans les toutes premières lignes du livre, on peut guérir de cette philosophie souffreteuse, de ces penseurs à la petite nature qui ont été majoritaires au cours des siècles. "Maintenant" ! "Jusqu'à aujourd'hui" ! "Jusqu'à moi" ! ne cesse de marteler Nietzsche, qui ouvre le Gai savoir sur le constat de sa propre guérison. Lui, il a guéri - vraiment guéri - de cette maladie mentale qu'on appelle la "civilisation occidentale" : et nous aussi, nous pourrions réévaluer la science, la raison, et l'esprit de sérieux pour admettre, simplement admettre, que la vérité n'est qu'une valeur parmi d'autres parce que nos concepts (y compris nos concepts scientifiques) ne sont que des artifices commodes, adaptables, modulables, que nous sommes entièrement libres de changer à notre guise, selon notre bon plaisir, par jeu (ci-contre, joueurs de go, estampe japonaise) - dans un "gai savoir", ce titre qui vaut programme autant que les Fleurs du mal baudelairiennes. Il ne s'agit évidemment pas de "supprimer" la science, mais de la réconcilier avec la gaité - de réconcilier en nous l'instinct de vie et l'instinct de vérité :
Ce penseur supérieur, cet aigle (ci-contre, La Plaine Juman-tsubo à Susaki, estampe de Hiroshige) qui synthétise en lui toutes les disciplines, Nietzsche l'appelle dans ses oeuvres ultérieures le "Surhomme" - cet intellectuel dont la principale vertu consiste à ne pas se prendre au sérieux, à faire preuve d'humour et d'autodérision dans l'emploi des concepts qu'il a forgés lui-même. (Entre parenthèses, on voit bien à quel degré de sottise sont descendus les nazis, quand ils ont confondu ce "Surhomme" nietzschéen avec leur idéal d'un soldat cruel, docile et décérébré !) Humour et autodérision, en définitive, parce que le Surhomme possède une confiance totale dans sa propre vie, dans sa propre santé. Le coeur de la philosophie nietzschéenne consiste à placer la vie non pas comme "valeur" à préserver d'une manière ou d'une autre, au nom d'on ne sait quel "Dieu d'amour", mais bien comme phénomène biologique fondamental de toute activité humaine. Raison pour laquelle il convient, dans la suite du cours, d'examiner plus avant le vivant et l'histoire.
Un mot, encore, sur Nietzsche. La civilisation occidentale, cette vieille fille morbide, flagelle sur ses jambes. Nietzsche n’est pas un penseur comme les autres. Comme il l’écrit lui-même dans Ecce Homo : "Je ne suis pas un homme, je suis de la dynamite". Dans un sens, vous n'avez rien de plus urgent à faire, à dix-huit ans, que de lire le Gai savoir, pour cette expérience terrible, pour ce souffle d'aventure, pour cette magistrale leçon d'héroïsme intellectuel ; car après avoir entrevu la perspective du Surhomme, pourrez-vous vous contenter des "orientations professionnelles" que vous proposent vos conseils de classe ? Pourrez-vous tolérer les moites inquiétudes du bureau ? Pourrez-vous accepter comme unique grand défi l'optimisation fiscale ou la maximisation des marges ? Pourrez-vous vivre de gaité de coeur (tout le problème est là !) ce rapetissement, ce racornement, ce gâchis de votre pensée et de vos talents ?
Les utilitaristes, et avec eux toute la "science économique" contemporaine, vos parents, vos professeurs, la société entière, vous ont dit que la raison calculante conduisait à la maximisation du plaisir et à la minimisation des peines, c'est-à-dire au bonheur (voir le texte de John Stuart Mill dans ce cours). Il est temps, alors que la crise de la raison touche à son paroxysme, de dénoncer cet énorme, ce scandaleux mensonge. Voici, chers élèves de Terminale, en quels termes Nietzsche, à un siècle de distance, a voulu s'adresser à vous :
La "crise de la raison" telle qu'elle se manifeste dans la première moitié du XXè siècle peut se lire comme l'événement majeur du monde contemporain, déjà prophétisé par les poètes maudits ("Nous t'affirmons, méthode ! [...] Voici le temps des Assassins." constate le Rimbaud désabusé de "Matinée d'Ivresse" dans les Illuminations), les compositeurs dodécaphoniques ou les peintres en marche vers l'abstraction, ainsi Van Gogh, Turner, Gauguin ou Cézanne (ci-contre, son Paysage le long de la rive). Dans un sens très littéral, il n'est plus du tout possible, aujourd'hui, de philosopher (ou de "sciencifier") comme Platon, comme Descartes, ni même comme Kant. Cependant, la raison conserve son prestige et même, pourrait-on dire, son ascendant ; d'ailleurs, voudrait-on revenir à l'ignorance, à l'impuissance, à l'obscurantisme ? Raison pour laquelle la plupart des scientifiques et des philosophes contemporains veulent voir dans la "crise de la raison" d'abord et avant tout un problème de sens et de valeur de la raison. A les en croire, la "raison" cartésienne exigerait certes des aménagements, et la "méthode", un réexamen. Beaucoup d'ailleurs admettent même que la raison ne conserve son trône que dans certains domaines précis (comme la recherche en mathématiques pures), mais partage son empire avec le "bon sens", avec la morale, voire avec la sentimentalité, dans les questions de vie quotidienne, d'éthique, et même d'ontologie ou de métaphysique. Si elle ne peut plus être vue comme la faculté-reine, du moins mériterait-elle quand même qu'on lui accordât quelques égards, ou simplement quelque respect.
C'est oublier un peu vite les analyses du plus redoutable philosophe contemporain, Friedrich Nietzsche. A côté de lui, les auteurs qui provoque ou constatent la "crise de la raison" font figure d'enfants de choeur. Lui n'admet aucun des présupposés rationalistes ; c'est pourquoi sa philosophie pourrait à juste titre être taxée "d'irrationalisme" ; et, soyons très clairs, à ouvrir Nietzsche, nous risquons vraiment quelque chose. Ce n'est pas seulement de la philosophie : c'est un tremblement de terre ! (Ci-contre, Sous la vague au large de Kanagawa, estampe de Hokusai.) Il sent le soufre ; on le dit notamment précurseur du nazisme. Certes les nazis ont récupéré l’œuvre mais dans des circonstances assez sordides. Lorsque, en 1889, Nietzsche verse dans la démence, il était en train de réunir des notes en vue d'un dernier livre, dont il avait déjà annoncé le titre, la Volonté de puissance. Au moment de son effondrement, sa soeur, Elizabeth Förster, avec qui Nietzsche était brouillé de longue date, se précipite à son chevet, et rassemble à la diable tous les manuscrits qu'elle peut trouver. Au moment de la Première Guerre mondiale, elle en fera publier des extraits tronqués, sous le titre la Volonté de puissance, par des maisons d'éditions nationalistes, en vue de soutenir l'effort de guerre. Encouragée par ce faux grossier, la propagande nazie "remaniera" à son tour les oeuvres de Nietzsche pour l'ériger en précurseur du national-socialisme. Et pourtant ! C'est bien ce même Nietzsche qui écrit : "La dégénérescence collective de l’humanité jusqu’à "l’homme de l’avenir", tel que le conçoivent les nigauds et les crétins du socialisme, qui voient en lui leur idéal, cette dégénérescence, ce rapetissement de l’homme, réduit à n’être plus qu’un parfait animal grégaire […], ravalé au rang d’animalcule avec des droits égaux et des prétentions égales – tout cela est possible, sans aucun doute !" (Par-delà le Bien et le Mal, §203). C'est bien ce même Nietzsche qui écrit encore : "Les deux partis adverses, le parti socialiste et le parti national […] sont dignes l’un de l’autre : l’envie et la paresse sont, chez l’un comme chez l’autre, les puissances motrices. Dans l’un des camps, on veut travailler aussi peu que possible de ses bras, dans l’autre, aussi peu que possible de sa tête […]." (Humain, trop humain, I, §480.)
Nietzsche n'a pas de mots assez forts, pas d'insultes assez claires, contre la "morale du troupeau" qui domine les socialistes et contre l'idéologie patriotarde de ceux qu'il nomme, dans la Généalogie de la morale, les "brutes germaniques blondes" ; et l'on ne voit pas bien comment on peut faire un national-socialiste d'un auteur qui méprise à égale mesure le socialisme et le nationalisme.
On protestera peut-être en soulignant les passages à teneur explicitement antisémite chez Nietzsche – et notamment cette idée selon laquelle les Juifs, par leur religion, auraient introduit en Europe une "morale d'esclaves" obsédée par le "pardon des péchés", maniaque de l'agenouillement et du renoncement, voire de l'autoflagellation - autant d'indices, aux yeux de Nietzsche, d'une dévalorisation de soi non seulement regrettable, mais navrante de bêtise. Et pourtant ! C'est bien ce même Nietzsche qui se brouillera avec Wagner (quasiment son unique ami) à cause de l'antisémitisme déclaré du compositeur. Si Nietzsche se brouille avec sa soeur, c'est parce qu'il la traite "d'oie antisémite" après son mariage avec le Dr Förster, antisémite notoire. C'est encore ce même Nietzsche qui écrit : "Je n’ai jamais encore rencontré un seul Allemand qui fût bien disposé à l’égard des Juifs […]. C’est un fait que les Juifs, s’ils voulaient […], pourraient dès maintenant exercer leur prépondérance et littéralement leur domination sur l’Europe ; c’est un fait également qu’ils n’y travaillent pas et ne font pas de projets en ce sens. Pour le moment, ce qu’ils veulent et souhaitent, et même avec une certaine insistance, c’est d’être absorbés dans l’Europe et par l’Europe, ils aspirent à s'établir enfin quelque part où ils soient tolérés et respectés […]. On devrait bien tenir compte de cette aspiration et la favoriser ; et pour cela, il serait peut-être utile et juste d’expulser du pays les braillards antisémites" (Par-delà le Bien et le mal, §251, Nietzsche souligne). Quoi de plus clair ?
Ces pudeurs écartées, entrons de plain pied dans cette philosophie "irrationaliste" qui porte la crise de la raison à son paroxysme dès 1882 (date de publication de la première édition du Gai savoir). Il convient de se souvenir, ici, des attaques vigoureuses portées par Nietzsche contre la logique et contre les concepts en général (voir le texte dans ce cours). Tous les concepts, explique Nietzsche, se trouvent entachés d'approximations inacceptables dans un esprit scientifique rigoureux parce qu'ils généralisent ce qui n'est pas légitimement généralisable, et qu'ils "raisonnent" du similaire à l'identique ; or ce type d'inférences "antiscientifiques" est sans doute très utile à la vie. Il semblerait qu'existe un conflit entre la raison et la vie, entre la vérité et le vivant parce que le vivant, pour survivre dans un milieu hostile, a besoin de simplifier, de négliger les détails, de prendre des décisions rapides seules propres à sauver sa peau. "Parmi les conditions de la vie", hasarde Nietzsche avec une malice certaine, "pourrait se trouver l'erreur." (Le Gai savoir, §121). (Ci-contre, la rencontre des eaux du Rio Negro et de l'Amazone, à Manaus, photographie (c) Lim C.)Aucun ours ne peut s'identifier à un autre ours. L'espèce "ours" (c'est-à-dire le concept "ours") n'est qu'une création pure de l'esprit humain, quelque chose qui relève de l'art plus que de la science. Aucun concept humain ne peut prétendre refléter le réel, aucune loi physique ne nous explique quoi que ce soit :
Nous appelons "explication" ce qui nous distingue des degrés de connaissance te de science plus anciens, mais ceci n'est que "description". Nous décrivons mieux - nous expliquons tout aussi peu que nos prédécesseurs. Nous avons découvert de multiples successions, là où l'homme naïf et le savant de civilisations plus anciennes ne voyaient que deux choses : ainsi que l'on dit généralement, la "cause" et "l'effet" ; nous avons perfectionné cette image du devenir, mais nous ne sommes pas allés au-delà, ni derrière. la suite des "causes" se présente en tous les cas pluis complète devant nous ; nous déduisons : il faut que telle ou telle chose ait précédé pour que telle autre suive, - mais par cela nous n'avons rien compris. La qualité par exemple, dans chaque processus chimique, apparaît, avant comme après, comme un "miracle", de même tout mouvement continu ; personne n'a "expliqué" le choc. D'ailleurs, comment saurions-nous expliquer ! Nous ne faisons qu'opérer avec des choses qui n'existent pas, avec des lignes, des surfaces, des corps, des atomes, des temps divisibles, des espaces divisibles, - comment une explication saurait-elle être possible si, de toute chose, nous faisons d'abord une image, notre image ? Il suffit de considérer la science comme une humanisation des choses, aussi fidèle que possible : nous apprenons à nous décrire nous-mêmes toujours plus exactement, en décrivant les choses et leur successions. Cause et effet : voilà une dualité comme il n'en existe probablement jamais, - en réalité nous avons devant nous une continuité dont nous isolons quelques parties [...].
Nietzsche, le Gai savoir, §112 (Nietzsche souligne)
La modernité radicale de ce texte paraît presque prémonitoire. Aux yeux de Nietzsche, l'univers ne présente absolument aucune régularité, aucune cohérence, aucun ordre ; on n'y rencontre que des choses singulières toujours en métamorphose, et toutes en rapport symbiotique les unes avec les autres. Les discerner, c'est déjà se leurrer. L'esprit humain est à l'évidence inapte à rendre compte des lois de l'univers. Comment, d'ailleurs, pourrait-on faire tenir tous ces détails, toutes ces précisions, toute cette profuse diversité, toute cette incroyable complexité (ci-contre, photographie (c) DanLo), tout ce prodigieux chaos, dans notre misérable petite caboche ? N'y a-t-il pas dès l'ébauche de ce programme un orgueil tout à fait délirant, ridicule même, s'il n'était tragique ?Seulement, voilà : nous autres êtres humains, nous ne voulons absolument pas nous résigner à cette absolue incapacité à comprendre l'univers. Si l'humain, alors, a inventé l'art, la science, la philosophie, etc., tandis que toutes les autres espèces vivantes (plantes y compris) s'en passent fort bien (je renvoie au texte cité dans ce cours), c'est parce qu'au fond, la vie lui est insupportable. Et pourquoi cela ? Evidemment parce qu'elle est, en définitive, absurde : la vie n'a aucun autre sens, pour Nietzsche, que sa propre perpétuation. Survie, et reproduction : voilà tout : mais c'est exactement ce que les humains ne veulent absolument pas accepter : "L'homme est devenu peu à peu un animal fantasque qui aura à remplir une condition d'existence de plus que tout autre animal : il faut que, de temps en temps, l'homme se figure savoir pourquoi il existe, son espèce ne peut pas prospérer dans une confiance périodique en la vie ! Sans la foi en la raison dans la vie." (Le Gai savoir, §1, Nietzsche souligne). Ce constat, valable au niveau de l'espèce, vaut aussi pour l'individu singulier.
Un psychologue connaît peu de questions aussi attrayantes que celles du rapport de la santé avec la philosophie, et pour le cas où il tomberait lui-même malade, il apporterait à sa maladie toute sa curiosité scientifique. Car, en admettant que l'on soit une personne, on a nécessairement aussi la philosophie de sa personne : mais il existe là une différence sensible. Chez l'une ce sont les manques qui font les raisonnements philosophiques, chez l'autre les richesses et les forces. le premier a besoin de sa philosophie, soit comme soutien, tranquilisation, médicament, soit comme moyen de salut et d'édification, soit encore pour arriver à l'oubli de soi [...] et peut-être les penseurs malades dominent-ils dans l'histoire de la philosophie. [...]. Après une pareille interrogation de soi, une pareille tentation, on apprend à jeter un regard plus subtil vers tout ce qui a été jusqu'à présent philosophie ; on devine mieux qu'auparavant quels sont les détours involontaires, les rues détournées, les haltes, les places ensoleillées de l'idée où les penseurs souffrants, précisément parce qu'ils souffrent, se laissent conduire et attirer ; on sait maintenant où le corps malade et ses besoins poussent, entraînent et attirent inconsciemment l'esprit - vers le soleil, le silence, la douceur, la patience, le remède, le cordial, sous quelque forme que ce soit. Toute philosophie qui place la paix plus haut que la guerre, toute éthique avec une conception négative de l'idée de bonheur, toute métaphysique et physique qui connaît un final, un état définitif d'une espèce quelconque, toute aspiration, surtout esthétique ou religieuse, à un à-côté, un au-delà, un en-dehors, un au-dessus, autorisent à s'informer si ce n'est pas la maladie qui a inspiré le philosophe.
Nietzsche, le Gai savoir, Préface, §2 (Nietzsche souligne).
Voilà pourquoi l'humain ressent à ce point le besoin prioritaire de se créer des "repères", des "absolus", des "idéaux" - des points fixes, en somme : c'est qu'il souffre. Nietzsche accorde un primat au corps sur la pensée, celle-ci n'étant qu'une des expressions possibles des processus de celui-là ; de même que toutes les productions humaines, aussi bien technologiques que théoriques, aussi bien scientifiques que sociales ou médicales, n'ont pour unique but que la conservation et la perpétuation de l'espèce en tant qu'espèce. Le Gai savoir s'ouvre sur ces lignes explicites : "J'ai beau regarder les hommes, soit avec un regard bienveillant, soit avec un mauvais oeil, je les trouve toujours occupés, tous et chacun en particulier, à une même tâche : à faire ce qui est utile à la conservation de l'espèce." (Le Gai Savoir, §1).
Pourtant, comme on l'a vu dans l'extrait de la Préface, §2 ci-dessus, Nietzsche invoque la possibilité que ce ne soient pas les faiblesses, qui philosophent, mais les forces. Dans une phase ultérieure de sa réflexion (§370 du Gai savoir, paru seulement dans la seconde édition en 1889), Nietzsche combinera cette dichotomie avec un autre découpage. Chez certains, la philosophie peut avoir essentiellement pour but de bondir vers l'avenir, dans le changement et le progrès (voire, en politique, la révolution) ; tandis que chez d'autres, la philosophie se donne essentiellement pour fonction de fixer, d'immobiliser, de pérenniser (dans le meilleur cas d'éterniser ; dans le pire des cas de fossiliser) la situation actuelle. Cette double distinction conduit à une nomenclature des philosophes (mais aussi des tempéraments humains) :
| Vers le devenir | Vers l'éternité | |
| Les faiblesses philosophent |
Anarchisme nihiliste, attitude du type "je casse tout car je n'ai plus rien à perdre" |
Philosophie occidentale "classique", rationaliste et chrétienne |
| Les forces philosophent |
Dionysien (exemple et modèle : la tragédie grecque) |
Apollinien (exemple et modèle : Goethe) |
Dans les dernières pages du Gai savoir, Nietzsche nous appelle à une conversion radicale. La philosophie et la science pourraient cesser de se donner ce rôle sérieux, ô combien pesant, ô combien lourd, de servir de béquilles à notre humanité souffrante, ou supposée telle ; car, s'exclame Nietzsche avec un lyrisme débridé dans les toutes premières lignes du livre, on peut guérir de cette philosophie souffreteuse, de ces penseurs à la petite nature qui ont été majoritaires au cours des siècles. "Maintenant" ! "Jusqu'à aujourd'hui" ! "Jusqu'à moi" ! ne cesse de marteler Nietzsche, qui ouvre le Gai savoir sur le constat de sa propre guérison. Lui, il a guéri - vraiment guéri - de cette maladie mentale qu'on appelle la "civilisation occidentale" : et nous aussi, nous pourrions réévaluer la science, la raison, et l'esprit de sérieux pour admettre, simplement admettre, que la vérité n'est qu'une valeur parmi d'autres parce que nos concepts (y compris nos concepts scientifiques) ne sont que des artifices commodes, adaptables, modulables, que nous sommes entièrement libres de changer à notre guise, selon notre bon plaisir, par jeu (ci-contre, joueurs de go, estampe japonaise) - dans un "gai savoir", ce titre qui vaut programme autant que les Fleurs du mal baudelairiennes. Il ne s'agit évidemment pas de "supprimer" la science, mais de la réconcilier avec la gaité - de réconcilier en nous l'instinct de vie et l'instinct de vérité : Le penseur : voilà maintenant l'être où l'instinct de vérité et ces erreurs qui conservent la vie livrent leur premier combat après que l'instinct de vérité, lui aussi, s'est affirmé comme une puissance qui conserve la vie. par rapport à l'importance de cette lutte, tout le reste est indifférent : la question dernière quant à la condition de la vie est ici posée et la première tentative est faite ici pour y répondre par l'expérience. jusqu'à quel point la vérité supporte-t-elle l'assimilation ? - voilà la question, voilà l'expérience à faire.
[...] Il faut réunir tant de choses pour que naisse une pensée scientifique : et toutes les forces qui y sont nécessaires ont dû être inventées, exercées et entretenues séparément. mais dans leur isolement, elles ont souvent produit un effet tout différent de celui qu'elles produisent maintenant, où elles se restreignent dans les limites de la pensée scientifique et se disciplinent réciproquement : elles ont agi comme des poisons. Voyez par exemple l'instinct de doute, l'instinct de négation, l'instinct temporisateur, l'instinct collectionneur, l'instinct dissolvant. Des hécatombes d'hommes ont été nécessaires avant que ces instincts aient appris à comprendre leur juxtaposition et à se sentir réunis, en tant que donctions d'une seule force organique, dans un seul homme ! Et combien nous sommes encore éloignés de voir se joindre, à la pensée scientifique, les facultés artistiques et la sagesse pratique de la vie, de voir se former un système organique supérieur par rapport auquel le savant, le médecin, l'artiste et le législateur, tels que nous les connaissons maintenant, apparaîtraient comme de pauvres vieilleries !
[...] Il faut réunir tant de choses pour que naisse une pensée scientifique : et toutes les forces qui y sont nécessaires ont dû être inventées, exercées et entretenues séparément. mais dans leur isolement, elles ont souvent produit un effet tout différent de celui qu'elles produisent maintenant, où elles se restreignent dans les limites de la pensée scientifique et se disciplinent réciproquement : elles ont agi comme des poisons. Voyez par exemple l'instinct de doute, l'instinct de négation, l'instinct temporisateur, l'instinct collectionneur, l'instinct dissolvant. Des hécatombes d'hommes ont été nécessaires avant que ces instincts aient appris à comprendre leur juxtaposition et à se sentir réunis, en tant que donctions d'une seule force organique, dans un seul homme ! Et combien nous sommes encore éloignés de voir se joindre, à la pensée scientifique, les facultés artistiques et la sagesse pratique de la vie, de voir se former un système organique supérieur par rapport auquel le savant, le médecin, l'artiste et le législateur, tels que nous les connaissons maintenant, apparaîtraient comme de pauvres vieilleries !
Nietzsche, le Gai savoir, §110 et 113
Ce penseur supérieur, cet aigle (ci-contre, La Plaine Juman-tsubo à Susaki, estampe de Hiroshige) qui synthétise en lui toutes les disciplines, Nietzsche l'appelle dans ses oeuvres ultérieures le "Surhomme" - cet intellectuel dont la principale vertu consiste à ne pas se prendre au sérieux, à faire preuve d'humour et d'autodérision dans l'emploi des concepts qu'il a forgés lui-même. (Entre parenthèses, on voit bien à quel degré de sottise sont descendus les nazis, quand ils ont confondu ce "Surhomme" nietzschéen avec leur idéal d'un soldat cruel, docile et décérébré !) Humour et autodérision, en définitive, parce que le Surhomme possède une confiance totale dans sa propre vie, dans sa propre santé. Le coeur de la philosophie nietzschéenne consiste à placer la vie non pas comme "valeur" à préserver d'une manière ou d'une autre, au nom d'on ne sait quel "Dieu d'amour", mais bien comme phénomène biologique fondamental de toute activité humaine. Raison pour laquelle il convient, dans la suite du cours, d'examiner plus avant le vivant et l'histoire.Un mot, encore, sur Nietzsche. La civilisation occidentale, cette vieille fille morbide, flagelle sur ses jambes. Nietzsche n’est pas un penseur comme les autres. Comme il l’écrit lui-même dans Ecce Homo : "Je ne suis pas un homme, je suis de la dynamite". Dans un sens, vous n'avez rien de plus urgent à faire, à dix-huit ans, que de lire le Gai savoir, pour cette expérience terrible, pour ce souffle d'aventure, pour cette magistrale leçon d'héroïsme intellectuel ; car après avoir entrevu la perspective du Surhomme, pourrez-vous vous contenter des "orientations professionnelles" que vous proposent vos conseils de classe ? Pourrez-vous tolérer les moites inquiétudes du bureau ? Pourrez-vous accepter comme unique grand défi l'optimisation fiscale ou la maximisation des marges ? Pourrez-vous vivre de gaité de coeur (tout le problème est là !) ce rapetissement, ce racornement, ce gâchis de votre pensée et de vos talents ?
Les utilitaristes, et avec eux toute la "science économique" contemporaine, vos parents, vos professeurs, la société entière, vous ont dit que la raison calculante conduisait à la maximisation du plaisir et à la minimisation des peines, c'est-à-dire au bonheur (voir le texte de John Stuart Mill dans ce cours). Il est temps, alors que la crise de la raison touche à son paroxysme, de dénoncer cet énorme, ce scandaleux mensonge. Voici, chers élèves de Terminale, en quels termes Nietzsche, à un siècle de distance, a voulu s'adresser à vous :
Comment ! le dernier but de la science serait de créer à l'homme autant de plaisir et aussi peu de déplaisir que possible ? Mais comment, si le plaisir et le déplaisir étaient tellement solidement liés l'un à l'autre que celui qui voudrait goûter de l'un autant qu'il est possible, serait forcé de goûter aussi de l'autre autant qu'il est possible - que celui qui voudrait apprendre à "jubiler jusqu'au ciel" devrait aussi se préparer à être "triste jusqu'à la mort" ? Et il en est peut-être ainsi [pour la bonne raison qu'ils relèvent tous deux d'une même faculté, la sensibilité] ! [...] Aujourd'hui encore, vous avez le choix : soit aussi peu de déplaisir que possible, bref, l'absence de douleur - et, en somme, [...] les politiciens de tous les partis ne devraient, honnêtement, pas promettre davantage à leurs partisans - soit autant de déplaisir que possible comme prix pour l'augmentation d'une foule de jouissances et de plaisirs, subtils et rarement goûtés jusqu'ici ! Si vous vous décidez pour la première branche de l'alternative, si vous voulez diminuer et amoindrir la souffrance des hommes, eh bien ! il vous faudra diminuer et amoindrir aussi la capacité de joie.
[...] Avoir des sens subtils et un goût raffiné ; être habitué aux choses de l'esprit les plus choisies et les meilleures, comme à la nourriture la plus vraie et la plus naturelle ; jouir d'une âme forte, intrépide et audacieuse ; traverser la vie d'un oeil tranquille et d'un pas ferme, être toujours prêt à l'extrême comme à une fête, plein du désir de mondes et de mers inexplorées, d'hommes et de dieux inconnus ; [...] qui donc ne désirerait pas que tout ceci fût son partage, son état ! Ce fut le bonheur d'Homère ! L'état de celui qui a inventé pour les Grecs leurs dieux, - non, qui a inventé, pour lui-même, ses propres dieux ! Mais il ne faut pas s'en faire un mystère, avec ce bonheur d'Homère dans l'âme, on est aussi la créature la plus capable de souffrir sous le soleil ! Et ce n'est qu'à ce prix que l'on achète le plus précieux coquillage que les vagues de l'univers aient jusqu'à présent jeté sur la grève. Possesseur de ce coquillage, on devient de plus en plus subtil dans la douleur, et finalement trop subtil : un petit découragement, un petit dégoût a suffi pour faire perdre à Homère le goût de la vie. Il n'a pas su deviner une absurde petite énigme que de jeunes pêcheurs lui proposèrent. Oui, les petites énigmes sont le danger des plus heureux !
[...] Avoir des sens subtils et un goût raffiné ; être habitué aux choses de l'esprit les plus choisies et les meilleures, comme à la nourriture la plus vraie et la plus naturelle ; jouir d'une âme forte, intrépide et audacieuse ; traverser la vie d'un oeil tranquille et d'un pas ferme, être toujours prêt à l'extrême comme à une fête, plein du désir de mondes et de mers inexplorées, d'hommes et de dieux inconnus ; [...] qui donc ne désirerait pas que tout ceci fût son partage, son état ! Ce fut le bonheur d'Homère ! L'état de celui qui a inventé pour les Grecs leurs dieux, - non, qui a inventé, pour lui-même, ses propres dieux ! Mais il ne faut pas s'en faire un mystère, avec ce bonheur d'Homère dans l'âme, on est aussi la créature la plus capable de souffrir sous le soleil ! Et ce n'est qu'à ce prix que l'on achète le plus précieux coquillage que les vagues de l'univers aient jusqu'à présent jeté sur la grève. Possesseur de ce coquillage, on devient de plus en plus subtil dans la douleur, et finalement trop subtil : un petit découragement, un petit dégoût a suffi pour faire perdre à Homère le goût de la vie. Il n'a pas su deviner une absurde petite énigme que de jeunes pêcheurs lui proposèrent. Oui, les petites énigmes sont le danger des plus heureux !
Nietzsche, le Gai savoir, §12 puis 302 (Nietzsche souligne).
Pour tous ces extraits, traduction Henri Albert révisée par Jean Lacoste.
Le texte intégral du Gai savoir en VO est disponible ici.
Pour tous ces extraits, traduction Henri Albert révisée par Jean Lacoste.
Le texte intégral du Gai savoir en VO est disponible ici.
Suite du cours : le vivant et l'histoire.
par Jérôme Coudurier-Abaléa
publié dans :
Notions











