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Lundi 30 janvier 2006

2) Le travail contre nature

Montaigne soulève un problème qui émane de la définition même du travail : détournement des processus naturels, destiné à nous rendre
« comme maîtres et possesseurs » de la nature, il se présente toujours comme une dénaturation - qu'on peut glorifier, comme le fait Hegel, mais dont on peut aussi s'indigner, comme le fait Montaigne (voir le cours sur Nature et culture). Quelque connotation qu'on lui attribue, en tous cas, force nous est de constater que la nature résiste. Voulez-vous des souliers de cuir pour protéger vos pieds fragiles ? Le travail vous le permettra sans doute ; mais pour obtenir le cuir, en principe, il vous faudra tuer une vache, et il y a fort à parier qu'elle ne se laissera pas faire. Abattre un bovidé n'est pas chose facile et d'une manière générale, le travail exige un effort, une application, rigoureusement contraires au loisir et au plaisir. Travailler empêche de goûter la douceur de vivre. Le mot « travail » vient d'ailleurs du latin tripalium, qui désigne à la fois le joug avec lequel on attelle les boeufs, et un instrument de torture. Dans le rapport de travail, l’humain se présente face à la nature dans une relation d’adversité et d’affrontement - pas du tout dans une relation de symbiose harmonieuse. Aussi le travail peut-il s'analyser comme une malédiction. La Genèse l'exprime en toutes lettres (3:17), lorsque Dieu chasse les humains du Jardin d'Eden : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » : telle est la punition pour avoir désobéi aux préceptes divins.

Le travail engage un rapport de violence contre le milieu. Par définition, il perturbe l'écosystème et vise à le soumettre aux priorités humaines - en distinguant par exemple entre espèces utiles et espèces nuisibles. Il faut un beau degré d'aveuglement pour prétendre qu'il
« met en valeur la nature » : au contraire, il tend à la détruire en partie. Aussi le travail peut-il paraître bien plus ambigu qu'on ne l'aurait cru à première vue. Et dans la relation à soi-même ? Le travail, nous expliquait Marx, améliore l’humain en l'amenant à moiliser toutes ses facultés ; mais est-ce si sûr ?

À ceux qui enseignent le désintéressement. – On appelle bonnes les vertus d’un homme, non en regard des effets qu’elles ont pour lui-même, mais en regard des effets que nous leur supposons pour nous et pour la société : – dans l’éloge de la vertu on a été, de tout temps, très peu « désintéressé », très peu « non égoïste » ! […] On loue le travailleur, bien que par son application il nuise à ses facultés visuelles, à l’originalité et à la fraîcheur de son esprit ; on vénère et on plaint le jeune homme qui s’est « éreinté de travail » parce que l’on porte ce jugement : « Pour la société en bloc la perte du meilleur individu n’est qu’un petit sacrifice ! Il est regrettable que ce sacrifice soit nécessaire ! Mais il serait, certes, bien plus regrettable que l’individu pensât autrement et qu’il accordât plus d’importance à sa conservation et à son développement qu’à son travail au service de la société. » Et c’est pourquoi l’on ne plaint pas ce jeune homme à cause de lui-même, mais parce que, par cette mort, un instrument soumis et sans égards pour lui-même – ce qu’on appelle un « brave homme » – a été perdu pour la société. L’éloge de l’altruiste, du vertueux, de celui qui se sacrifie […] n’a certes pas jailli de l’esprit du désintéressement ! Le « prochain » loue le désintéressement puisqu’il en retire des avantages !
Nietzsche, le Gai Savoir, §21

Evidemment, élèves de Terminale, nous autres adultes glorifions le travail ! Bien sûr, nous vous enseignons le goût de l'effort et l'amour du travail soigné ! Cela tombe sous le sens, puisque c'est vous qui paierez nos retraites ! et, comprenons-nous, notre aisance matérielle à la fin de notre vie nous importe beaucoup plus que votre bonheur. (Conseil avisé : examinez toujours, avant de suivre un conseil avisé, où se trouve l'intérêt personnel de celui qui vous le donne. C'est rarement par pure bonté d'âme.)

A la fin, qu’on cesse de vous mentir : le travail n’est pas du tout un facteur de moralité. Le mot même
« d'emploi » vous relègue au niveau des moyens (par opposition aux fins) et ce faisant il nie, comme vous l'enseignait déjà Kant, votre dignité humaine (voir le texte à la fin du cours sur autrui). La jurisprudence définit d'ailleurs le contrat entre employeur et préposé comme un « rapport de subordination » - ça ne s'invente pas ! Quant à Hegel, qui prétend que l'esclave se libère par son travail... voilà une plaisanterie bien amère. Qui affirme que le travail rend libre ? Traduisons en allemand : arbeit macht frei. C'était la devise inscrite au fronton du camp de concentration d'Auschwitz (à droite ; il faut essayer de s'imaginer le cynisme des nazis qui ont formulé cette maxime). Toutes les dictatures vantent les mérites du travail bien fait (à gauche : Portrait de Stakhanov par Lonid Kotlyarov, 1938) - il s'agit même d'une de leurs caractéristiques, parce que le travail constitue un moyen très efficace de faire rentrer les gens dans le rang : à vous échiner, huit heures par jour, devant la machine, vous n'avez pas le temps de réfléchir ; et le soir, l'épuisement venu, vous avez envie de vous abrutir devant un programme de variétés débiles : pas d'opérer des distinctions conceptuelles sur les buts du politique. Le travail constitue une entreprise systématique de décervelage, un obstacle permanent à la pensée critique : ainsi crétinisés, ainsi policés, on peut tranquillement vous manipul - pardon - vous gouverner.

Complétons avec le problème, toujours actuel, du chômage. Tous les partis annoncent dans leur programme, et ce depuis trente ans, leur intention de résorber le chômage. C'est pourtant une idée complètement idiote ! Le chômage résorbé, comment inquiétera-t-on les salariés ? Comment leur fermera-t-on le bec ? Comment les menacera-t-on pour les contraindre à faire profil bas ? Voyons, un peu de bon sens : ni les chefs d'entreprise ni les hommes politiques n'ont intérêt à rétablir le plein emploi. Il faut vraiment une très grande naïveté pour croire le contraire.

Terminons avec une dernière observation : si l'on compte l'heure du déjeuner, et une heure et demie de transport quotidien, vous passerez presque cinquante heures par semaine (dont seulement trente-cinq de travail effectif : la France jouit de conditions privilégiées) au service de votre entreprise. Sept heures par jour. Beaucoup plus de temps que vous n'en consacrerez à votre conjoint et à vos enfants. Dans ces conditions, il vaut mieux se poser tout de suite une question capitale : pour qui êtes-vous prêts à consacrer ainsi quarante-cinq ans de votre vie ? Pour telle entreprise qui finance la dictature birmane, l'une des plus féroces de tous les temps ? Pour telle société qui emploie des enfants douze heures par jour contre une poignée de baths ? Pour tel employeur qui préfère régler l'amende pénale sanctionnant les pollutions industrielles plutôt que de réformer ses méthodes de production ? Pour tel fleuron de la finance qui se commet en arrosant plusieurs partis politiques ? Se rencontrer dans le miroir tous les matins ne risque-t-il pas, à la longue, de devenir pesant ?

Un jour ou l'autre, celui que l'on aurait pu être vient demander des comptes à celui que l'on est devenu. Vers quarante-cinq ans. Quand on commence à s'apercevoir qu'on a déjà vécu la moitié la plus intéressante de sa vie. Quand on constate que ça fait déjà vingt ans qu'on travaille, et qu'on a encore vingt ans à tirer, à accepter les petites humiliations, les vieilles rancoeurs, les rivalités rances, les remarques insidieuses, les critiques voilées, les rumeurs malveillantes, les bavardages insipides entre collègues pour
« meubler » les silences à la machine à café, les « sorties culturelles » niaises du comité d'entreprise, l'architecture des bureaux modulables où des tables plates s'encafardent sous des éclairages blafards, les monceaux de papiers salis par l'encre grasse du photocopieur, toute la mièvrerie, toute l'étroitesse, toute la médiocrité du « monde de l'entreprise ». Quel ennui ! Il faut vraiment une méchanceté révoltante (ou un intérêt financier mesquin) pour prétendre qu'on s'épanouit dans le travail !

Oui, il vaut mieux vous demander dès maintenant pour quoi, et pour qui, vous êtes prêts à vous sacrifier. Sans quoi, étouffés, vous prendrez peut-être la tangente du jour au lendemain. Hubert Prolongeau dresse un portrait éloquent des disparus (dans son livre Partis sans laisser d'adresse). Ce ne sont pas des marginaux ; au contraire, la plupart sont des hommes bien intégrés, souvent plus intelligents que la moyenne, émotionellement stables, d'un niveau social correct, bon ou même élevé, en général mariés et parents d'enfants qui ne posent pas de problèmes scolaires, sociaux ou médicaux épineux ; et un beau matin, ils découvrent que cela fait vingt ans qu'ils mènent une vie de con. Alors ils cèdent à la tentation de
« l'heure de la fuite », selon la belle expression de Rimbaud. Quinze mille adultes disparaissent ainsi chaque année en France. Quinze mille ! Quarante par jour ! Certes, l'enthousiasme du premier vertige de liberté passé, beaucoup reviennent parce qu'ils s'aperçoivent bientôt combien leur aventure est un miroir aux alouettes (on ne refait pas sa vie à quarante-cinq ans, évidemment) ; mais quand même : quarante personnes choisissent, chaque jour, de tout abandonner et de couper tous les ponts avec leurs familles, leurs enfants, leurs amis, pour recommencer à zéro. Ce n'est quand même pas une décision anodine ! Et dans le lot, deux mille ne rentrent jamais. Cinq personnes disparaissent définitivement, chaque jour (et comme les citoyens sont libres de leurs déplacements, en France, la police ne peut presque rien faire : le service des disparus pour la France entière compte quinze agents en tout et pour tout). Ça peut vous arriver à vous ; ça peut arriver à vos parents. C'est peut-être en train de leur arriver maintenant.

Bienvenue dans le monde du travail : il vous reste encore quelques années pour faire votre choix. Réfléchissez bien.

Suite du cours : l'analyse marxiste.


par Jérôme Coudurier-Abaléa publié dans : Notions
 
 
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