Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Le Labyrinthe - souffle des temps.. Tamisier..

Souffle et épée des temps ; archange ; prophéte : samouraï en empereur : récit en genre et en nombre de soldats divin face à face avec leur histoire gagnant des points de vie ou visite dans des lieux saint par et avec l'art ... soit l'emblème nouvau de jésuraléme.

La vérité - 2


I. La question de la vérité à la lumière de l'affirmation d'un lien direct au réel


Dans un sens, il peut paraître tout à fait bizarre de contester que nous ayons un lien direct avec le réel : car sans un tel lien "normal", comment pourrions-nous savoir, par exemple, que nous sommes ivres ? Ou que ce que nous venons de vivre "n'était qu'un rêve" ? Ou que nous nous laissons prendre à une illusion ? Comment, sans un tel lien, pourrions-nous avoir à l'occasion le sentiment que notre image du réel n'est pas conforme au "vrai" réel ?

Reste à savoir quelle peut être la nature de ce lien ; et c'est justement sur ce point que s'affrontaient les deux positions classiques sur la question de la vérité.


1) L'idéalisme dogmatique et la réminiscence

Pour les Grecs, par une tradition qui remonte à Héraclite, le lien par lequel l'humain se trouve uni au réel se nomme logos, ce concept intraduisible qui peut désigner aussi bien la pensée "logique" que le discours articulé ou encore les lois de l'Univers. Dans cette approche, l'humain possède une faculté qui le distingue de tous les animaux : cette faculté (nommée logos) par laquelle sa pensée peut entrer en corrélation adéquate avec la réalité même du cosmos, laquelle se présente comme un ordre réglé, un ensemble de lois générales (là aussi logos), susceptibles de s'exprimer dans un langage articulé à la ressemblance de ces lois de sorte que l'univers des mots et du discours (encore une fois logos) constitue un calque, un double, du cosmos matériel (ci-contre, estampe de Kunisada, Portrait à la mémoire de Hiroshige).

Dans une telle conception, "découvrir la vérité" consiste tout simplement à écouter en nous le logos : parce que nous possédons cette faculté mentale "adéquate" au réel, alors il suffit de la laisser se dérouler par elle-même, dans sa propre "logique", pour formuler la vérité sur l'univers extérieur, puisque l'une est conforme à l'autre, et réciproquement.

Platon pousse cette tradition à son sommet.
Dans le Ménon, il montre Socrate aux prises avec un jeune esclave n'ayant, aux dires de son maître Ménon, reçu aucune éducation mathémathique. Le philosophe engage l’esclave sur le chemin de la vérité en lui demandant de construire un carré dont l’aire serait double de celle d’un carré donné. La première solution imaginée par l'esclave consiste simplement à doubler les côtés du carré initial ; mais Socrate lui montre facilement qu'ainsi, l'aire a quadruplé, et non doublé. Questionné par Socrate, l'esclave parvient à comprendre qu'il est possible de découper un carré en deux parties égales selon la diagonale ; et qu'alors, en recourant judicieusement aux diagonales internes de sa "réponse fausse", il est possible d'obtenir un carré d'aire moitié moindre que cette de la réponse fausse ; or, 4 divisé par 2 font 2, et 2 est le double de 1. On obtient donc, de la sorte, un carré d'aire double à cette du carré initial.

SOCRATE : Cette ligne, les sophistes l’appellent diagonale. Si tel est son nom, c’est sur la diagonale, que selon toi, esclave de Ménon, se construit l’espace double.
L’ESCLAVE : C’est bien cela, Socrate.
SOCRATE : Que t’en semble, Ménon ? Y a-t-il dans les réponses de ce garçon une seule opinion qui ne soit pas de lui ?
MENON : Non, elles sont toutes de lui.
SOCRATE : Et cependant il ne savait pas, nous l’avons reconnu il n’y a qu’un instant.
MENON : C’est vrai.
SOCRATE : Ces opinions se trouvaient donc en lui, n’est-ce pas ?
MENON : Oui.
SOCRATE : Ainsi donc celui qui ignore une chose, quelle qu’elle soit, a en lui des opinions vraies sur la chose qu’il ignore ?
MENON : Apparemment.
SOCRATE : C’est ainsi que, chez cet esclave, ces opinions viennent de surgir comme en songe. Mais si on l’interrogeait souvent et de diverses manières sur les mêmes sujets, sois sûr qu’à la fin il en aurait une connaissance aussi exacte que personne au monde.
MENON : C’est probable.
SOCRATE : Il saura donc ainsi sans aucun maître, par de simple interrogations, ayant repris en lui-même sa science ?
MENON : Oui.
SOCRATE : Mais reprendre tout seul en soi-même une science, n’est-ce pas se ressouvenir ?
MENON : Certainement.
SOCRATE : Et cette science qu’il a maintenant, ne faut-il pas qu’il l’ait reçue à un certain moment, ou qu’il l’ait toujours eue ?
MENON : Si.
SOCRATE : Or, s’il l’a toujours eue, il s’ensuit qu’il a toujours été savant ; si au contraire il l’a reçue à un moment donné, ce n’est assurément pas dans la vie présente qu’il a pu la recevoir. Ou bien aurait-il eu un maître de géométrie ? Car ce qu’il vient de faire, il le fera sur toute la géométrie, et sur toutes les autres sciences sans exception. Y a-t-il donc quelqu’un qui lui ait tout enseigné ? Tu dois sans doute bien le savoir, d’autant plus qu’il est né et qu’il a été élevé dans ta maison.
MENON : Je suis bien certain qu’il n’a jamais eu de maître. […]
SOCRATE : Or, s’il ne les a pas reçues dans la vie présente, n’est-il pas dès lors évident qu’il les a eues et qu’il les a apprises dans un autre temps ?
Platon, Ménon, 85b-86a
 

Dans ce passage, Socrate relève un constat extrêmement troublant : l'esclave découvre la vérité sur un objet dont il ne savait, initialement, rien du tout ; or non seulement ce type de découvertes s'avère conforme à l'histoire des mathématiques (on en rencontre régulièrement), mais encore on a pu démontrer qu'il en serait toujours ainsi. En 1931, le logicien Kurt Gödel (ci-dessous) établit, par les deux théorèmes dits "d'incomplétude", une loi fondamentale qu'on peut écrire de la façon suivante : dans tout système hypothético-déductif axiomatisé (noté S), il existe au moins une proposition p à la fois vraie et non-démontrable dans ce système. (Voir ici une introduction simple aux théorèmes ; et ici, une présentation plus fouillée.) Imaginons qu'un génie des mathématiques parvienne à formuler p : il ne parviendra pas à la démontrer dans S. Tout au plus peut-il la formuler à titre de conjecture (par exemple, la grande conjecture de Fermat - ci-dessus à gauche). Imaginons par la suite qu'un autre génie des mathématiques ajoute des axiomes et des définitions à S pour compléter ce système hypothético-déductif axiomatisé, de sorte qu'il construise un nouveau système S' dans lequel p devient démontrable (ainsi que l'a fait Andrew Wiles, ci-dessus à droite, pour la conjecture de Fermat en 1994). Dans une telle circonstance, S' serait à son tour un système hypothético-déductif axiomatisé (plus complexe, si l'on veut, que S, mais pas différent par nature) ; et dans S', il existe donc (ainsi que l'a démontré Gödel) au moins une proposition p' telle qu'elle soit à la fois vraie et non-démontrable dans S'.

(De là, deux conséquences : primo, nous savons désormais que les mathématiques sont une science ouverte et infinie puisqu'elles constituent toujours un système à compléter ; secundo, "l'intuition mathématique" trouve ici une base solide, si on la définit comme la faculté à formuler les propositions vraies mais non-démontrables dans un système hypothético-déductif axiomatisé donné. Attention ! Le théorème de Gödel ne vaut que dans ces systèmes très strictement définis - en l'occurrence, la géométrie, les mathématiques et la logique. Il paraît très discutable de l'appliquer aux "systèmes politiques et sociaux" comme le fait Régis Debray, qui pousse la cuistrerie jusqu'à parler d'un "principe de Gödel-Debray" !)

Cette faculté de l'esclave de découvrir "par lui-même", par ses propres forces, des vérités mathématiques, n'a rien d'exceptionnel : tous, nous pouvons y parvenir (pour vous en convaincre, je vous conseille la lecture stimulante et hilarante de l'excellent manuel de Martin Gardner : Haha, ou l'éclair de compréhension mathématique.) ; dès lors, on ne voit pas bien pourquoi cette aptitude à découvrir soi-même la vérité serait limitée aux seules mathématiques. L'introspection apparaît comme une méthode de recherche de la vérité, beaucoup plus économique et sûre que de radoter un savoir livresque ou de courir le monde (voir aussi l'allégorie de la Caverne, dans ce cours) ; et pour nous aider dans cette tâche, Socrate propose de nous interroger pour nous faire dire cette vérité dont nous sommes, à notre insu, porteurs. Il s'agit, ni plus ni moins, de nous faire prendre conscience des vérités que nous portons, de nous en faire "accoucher". Cette méthode socratique s'appelle en grec "maïeutique" (et désigne également l'art des sages-femmes).

Ce constat opéré, Socrate pose évidemment la question inévitable : d'où viennent donc ces vérités dont nous sommes porteurs ?

Pour répondre à cette question, il convient de revenir brièvement sur les propriétés de la vérité chez Platon, et surtout sur la première d'entre elles : une vérité ne dépend ni des points de vue, ni de l'époque, ni de la "subjectivité". A la différence des apparences changeantes, mouvantes, éphémères, la caractéristique première de la vérité consiste à être absolue : vraie pour tous, pour tous les temps, elle est ce sur quoi nos esprits s'accordent (une "vérité relative" est un oxymore). Ainsi "2 + 2 = 4" était déjà vrai avant qu'un être humain ne le pense, et sera encore vrai quand le dernier être humain aura rendu son dernier souffle. Atteindre la vérité consiste donc à dépasser le voile des apparences fluctuantes pour découvrir ce qui ne change pas (voir aussi ici). Ceci posé, il faut remarquer que le mouvement et le changement sont évidemment des propriétés des objets corporels - alors que les objets immatériels (comme l'idée du triangle, par exemple), du fait même qu'ils sont incorporels, échappent aux chocs, à la détérioration, à l'obsolescence... bref, au changement. Platon oppose, dans une dichotomie radicale, le monde matériel des apparences changeantes (Platon parle de "monde sensible") et le monde immatériel de la vérité intangible ("monde intelligible").
Maintenant, puisque le monde des Idées est immuable et éternel, alors que le monde sensible est muable et corruptible, il s’ensuit nécessairement que le premier était là avant le second, lequel n’est que la copie, le reflet du premier.

Il apparaît clairement, dans cette dichotomie, que "découvrir la vérité à propos d'une chose" revient exactement à "saisir l'Idée de la chose". Pour Platon, il n'y a de vérité qu'idéale ; mais en même temps, il est très clair qu'un individu quelconque ne peut tirer absolument aucune vérité de la seule observation du monde sensible, puisque celui-ci n'est que le reflet déformé de la vérité, du monde intelligible.
Si, donc, l'esclave de Ménon "possède" la vérité dans toute sa pureté, c'est forcément qu'il a saisi l'Idée du carré double ; et bien évidemment, il n'a pas pu "voir" cette Idée depuis qu'il est né, avec ses yeux de chair, puisque cette Idée n'est pas corporelle. En conséquence, il n'a pu saisir cette Idée qu'en un autre temps, et par d'autres yeux. Découvrir la vérité ressemble à la remémoration d'un souvenir, d'un genre un peu particulier, que Platon nomme "réminiscence".

Quand, alors ? et où ? Platon examine les conséquences métaphysiques de cette conception dans un autre dialogue, le Phèdre : l'âme a saisi ces Idées avant la naissance - dans une vie antérieure, pourrait-on dire. L'âme aussi étant immatérielle (nul n'a jamais vu une âme, et il est très facile de constater que l'âme est impuissante sur les choses matérielles : vous pouvez vouloir déplacer cette chaise de toute la force de votre esprit, elle ne bougera pas d'un pouce tant que vous ne la toucherez pas avec votre corps), elle possède une affinité naturelle avec les Idées, si bien qu'elle s'avère capable de les saisir. A la mort, l'âme, libérée de la pesanteur du corps, s'élève jusqu'au monde intelligible où elle embrasse enfin, du regard, toute la vérité (comparer cette conception avec l'Allégorie de la Caverne et avec les degrés de l'amour). Au bout d'un certain temps dans le monde intelligible, l'âme "décide" de "redescendre" dans le monde sensible des corps. Elle se projette alors "dans" un substrat matériel ; mais le traumatisme de la naissance lui fait presque tout oublier des vérités dont elle est porteuse. Platon explique ainsi, par ce "voyage de l'âme", non seulement comment nous sommes porteurs de vérités "à notre insu", mais aussi pourquoi nous devons faire un effort pour nous les remémorer.

Cette analyse constitue un dogmatisme (Platon croit que nous pouvons exprimer la vérité) et un idéalisme (Platon croit à l'existence de deux mondes, l'un sensible et matériel, l'autre intelligible et immatériel). Il convient de la rapprocher de la pensée cartésienne où il existe une opposition catégorique entre le déterminisme mécanique des corps (y compris des corps vivants, notamment les animaux) et la liberté morale des esprits (principalement des esprits humains, mais aussi de Dieu). Pour Descartes, l'humain se présente comme un composé de corps (soumis à la causalité du monde, notamment la théorie de chocs) et d'âme (un principe libre "enfermé" dans la prison du corps).


Suite du cours : le scepticisme empirique

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
C

Blog(fermaton.over-blog.com), No-30. - THÉORÈME DE L'IGNORANCE. - Merci Gödel ?
Répondre