II. La singularité des points de vue ruine-t-elle l’espoir d’une vérité objective ?
1) Le relativismeChaque point de vue est par définition « subjectif » (donc pas « objectif » - ci-contre, lithographie de M. C. Escher). Ne nous leurrons pas. D’un point de vue à l’autre, les différences sont telles qu’on ne pourra pas les concilier ; et chaque point du vue, du fait même qu’il est singulier, a autant de droit de cité que les autres. « Chacun pense ce qu’il veut », finira-t-on peut-être par dire : opinion commode, aux airs de tolérance, de conciliation, et fort courante, surtout, avez-vous remarqué, quand la discussion commence justement à devenir épineuse, qu’elle demande un effort et qu’on n’a pas très envie de chipoter.
Ce relativisme (tout est relatif aux points de vue) constitue une position philosophique très ancienne, celle des sophistes (Protagoras, Gorgias, Calliclès, Hippias). Leurs séjours dans les différentes cités grecques leur enseignent la diversité des lois et des opinions. Avocats, professeurs de droit, orateurs, ils savent que pour recevoir les faveurs des assemblées, il faut s’adapter aux préjugés de l’auditoire. Ici l'on adore tel Dieu, là-bas on en vénère un autre ; ici le meurtre est proscrit, là-bas il est toléré dans certaines circonstances ; ici l'on trouve les insectes répugnants, là-bas on les juge un mets recherché : inutile de déterminer qui a tort et qui a raison car l'essentiel n'est pas tant de découvrir la vérité que de jouir de l'estime des autres - et aussi de leur obéissance (Gorgias définit explicitement la rhétorique comme l'art qui permet de commander aux autres, voir le texte de Platon disponible ici). Protagoras résume ce relativisme par une formule célèbre : « l'Homme est la mesure de toute chose ». Pour eux, la vérité, la connaissance certaine, l'opinion exacte, n’existent pas. Voilà une réponse claire, nette et définitive à notre question initiale.
Après le Tractatus de Wittgenstein, qui dissout la philosophie dans la grammaire (voir le cours sur le langage), le relativisme peut à son tour mettre un point final à toute discussion philosophique. On ne peut rien dire de vrai puisque toute affirmation dépend d'un point de vue subjectif et potentiellement inconciliable avec les autres points de vue. La vérité n'existe pas : tout n'est qu'opinion.
(Notons, à titre de parenthèse, que le relativisme peut aisément verser dans deux extrêmes : le nihilisme selon lequel tout se vaut et rien n’a de valeur, pas même la vie et la mort ; et le solipsisme selon lequel le monde se résume à des subjectivités individuelles, chacun restant isolé de tous les autres dans son propre petit univers mental. Deux conceptions peu folichonnes, reconnaissons-le.)
2) La philosophie contre le relativisme
Pourtant, la philosophie (en tous cas la philosophie occidentale) commence justement dans la révolte contre la position relativiste des sophistes. La révolte d'un être hors du commun, et qui, pour nous philosophes, prend le visage d'une figure tutélaire : Socrate.
Socrate s'élève contre le relativisme par un argument que Platon rapporte dans un dialogue intitulé Protagoras, p. 356d. Je le reformule pour en faciliter la compréhension. Cet argument part de l'idée de Protagoras : si l’Homme est en effet la mesure de toutes choses, alors l’Homme possède la faculté de mesurer. Mesurer consiste à introduire des rapports de grandeur entre les choses. Par exemple, mesurer un éléphant consiste à le comparer à un plus petit que lui (une fourmi par exemple) et à plus grand que lui (ainsi une montagne). La faculté de mesurer, c’est la faculté de comparer, c’est-à-dire de distinguer le plus grand, le plus petit et l’égal ; mais alors, mesurer n’est pas seulement une « faculté » : c’est une science, bien connue, nommée mathématiques. Dès lors, si l’Homme est en effet la mesure de toute chose, alors tout Homme possède en lui cette racine des mathématiques qu'est la faculté de comparer. Si tout Homme possède en lui les rudiments des mathématiques, alors cette science n’est pas du tout affaire d’opinion parce que tout le monde s'accordera sur elle. Les énoncés mathématiques du type « deux et deux font quatre » ne sont donc pas du tout des « opinions subjectives », des « question de point de vue », puisque chaque Homme, parce qu'il est la « mesure de toute chose » reconnaît que « deux et deux font quatre ». Les énoncés mathématiques doivent donc être considérés comme objectifs dès lors qu'on définit l'Homme comme « la mesure de toute chose ». Conclusion : il existe bel et bien du vrai. Une chose au moins échappe au relativisme : les mathématiques. (Entre mathématiques et philosophie se déroule une longue histoire d’amour qu'on réexaminera avec la démonstration. « Nul n’entre ici s’il n’est géomètre » écrit Platon au fronton de son école, l'Académie. Voir aussi La République, livre II, où Platon traite la science de l’harmonie.)
Dès lors, à prétendre que « l'Homme est la mesure de toute chose », Protagoras se contredit à double titre : primo, la mesure de toute chose, c'est les mathématiques et non l'Homme ; secundo, l’Homme n’est pas la mesure des mathématiques, pour l’excellente raison qu’elles échappent à l’opinion. La croyance fondamentale des relativistes conclut, suivant une logique imparable, à l'affirmation que certaines choses ne sont pas relatives aux points de vue des humains. Une telle incohérence est-elle tenable ?
Parce que chacun est subjectif, conclut Platon, il s’en déduit (c'est un joli paradoxe) qu'il existe au moins une réalité objective, que nous pouvons (et, d'un point de vue philosophique, que nous devons) reconnaître comme telle ; connaître cette réalité objective, c'est atteindre la vérité (voir à ce sujet le cours sur la vérité). Dès lors, la subjectivité n'emporte pas tout, ne corrompt pas tout : elle occupe sans doute une place importante, mais cette place reste limitée. Tentons, alors, d'en esquisser les contours.
3) La subjectivité
Notre impatience nous pousserait peut-être, à ce stade, à nous précipiter de nouveau vers les objets quotidiens - la table de Russell par exemple - pour déterminer ce que nous pouvons en connaître, et par quel moyen ; mais auparavant, le simple fait qu'il existe une réalité objective susceptible d'une connaissance « vraie » porte plusieurs leçons.
La première, et peut-être la plus importante, consiste à remarquer que l'alternative entre retour à l'animalité brute et épochê radicale est beaucoup trop tranchée. Entre ces deux voies en apparaît une troisième : elle consiste à considérer le monde comme douteux, mais aussi comme connaissable, du moins en partie (Descartes partira de ce point pour inventer la philosophie moderne). Le drame cosmique de la rupture définitive entre le monde et nous constitue l'avers, certes désagréable, de la conscience subjective : mais il ne faudrait pas que cette face tragique nous conduise à oublier son revers positif : si nous nous sentons « hors de phase » avec l'univers, c'est bien que nous postulons que cet univers existe indépendamment de nous, mystérieux, énigmatique, inconnu - bref, fascinant ! L’huître est peut-être « en phase » avec l'univers, mais pour elle cet univers ne présente rigoureusement aucun intérêt.
Ces questions [sur la nature des choses et sur la réalité de l'univers] sont déroutantes, et il est bien difficile d'être certain de l'impossibilité d'une hypothèse, même la plus étrange. C'est ainsi que notre table familière, qui jusqu'ici ne nous avait guère donné à penser, est devenu un problème plein de possibilités surprenantes. la seule chose que nous sachions est qu'elle n'est pas ce qu'elle semble. Mais au-delà de ce résultat, nous avons pour l'instant la plus complète liberté de conjecture. [...] Si la philosophie ne peut répondre à autant de questions que nous le souhaiterions, du moins a-t-elle le pouvoir de les poser ; et par là elle augmente l'intérêt que présente le monde, et révèle, sous les choses les plus communes de la vie quotidienne, leur caractère d'étrangeté et de prodige.
Russell, Problèmes de philosophie, chapitre I, traduction F. Rivenc
La conscience, certes, nous arrache du monde et nous plonge dans la subjectivité (premier sens du mot « sujet ») ; mais en même temps, elle nous présente le monde comme un spectacle source d’interrogations et pas seulement comme le milieu où assouvir nos appétits (contrairement aux animaux ou aux plantes). Cette « troisième voie » s'identifie avec la philosophie, qu'on peut alors définir comme la tentative motivée et joyeuse de connaître le monde.
De plus, du fait même que l'huître ne « se pose pas de question », elle se contente de réagir aux stimuli presque mécaniquement. Nous autres humains, avec le temps de recul que nous accorde (que nous impose) la conscience, nous pouvons en général choisir entre plusieurs conduites possibles - sauf en cas d'actes réflexes purs, instinctifs, où justement l'animal en nous reprend le dessus. De là, deux conséquences importantes.
Primo, dans la plupart des cas, le choix est bien « le nôtre ». Autrement dit, il existe en nous une impulsion authentique, spontanée, qui se manifeste comme une cause dans l'univers. Pour l'exprimer de de manière lapidaire : conscience = puissance. Les objets, eux, ne sont causes de rien : ils subissent seulement les effets qui s'imposent à eux, et les répercutent. Par exemple, la pierre que vous tenez dans la main ne peut en aucun cas vous résister si vous décidez de la jeter dans l'étang (photo (c) généalogie.free.fr) ; à plus forte raison est-elle incapable de se jeter d'elle-même dans l'étang : elle est un objet. Vous, au contraire, jouissez de la faculté d'aller et venir à votre guise, de vous baigner ou non : vous êtes un sujet. Ce deuxième sens du mot « sujet" (« cause ») se retrouve dans la langue courante : on parle ainsi d'un « sujet » de dispute ou d'un « sujet" de dissertation.
Secundo, parce que la conscience nous autorise un temps de recul pendant lequel nous pouvons choisir, elle se présente comme la condition sine qua non de la liberté. En « prise directe » avec l'univers, nous serions entièrement soumis à la chaîne causale de l'univers. Conscients, au contraire, nous nous trouvons capables non seulement d'actes, mais d'actions (bonnes ou mauvaises), dont nous serons tenus pour responsables (ci-contre, Etudes de mains de Nicolas de Largillièrre, (c) insecula.com). Une dimension morale accompagne la conscience - et c'est en particulier dans ce sens qu'on évoque la « voix de la conscience » (voir aussi le cours sur l'inconscient et la partie politique). D'où un troisième sens du mot « sujet » : la liberté et la moralité impliquent la responsabilité de nos actions. Nous en acceptons les conséquences et nous nous soumettons au jugement de la loi. Nous sommes des « sujets de droit ». Nous touchons là le sens étymologique du mot « sujet », du latin sub-jectum : jeté sous. Etre sujet, c'est être sous-mis. On saisit la complexité de la condition humaine : libre mais soumis, cause de ses actions mais responsable de leurs conséquences, plongé dans un monde aussi trompeur qu'attirant, aussi incertain que fascinant, le « sujet » frise la contradiction, voire le paradoxe. D'ores et déjà nous pouvons estimer qu'il n'existe aucune réponse simple ou univoque à la question « Qui suis-je ? »
Si maintenant nous reformulons le problème fondamental à la lumière de ces considérations, et passant à la première personne du singulier, seule propre à exprimer le « sujet » dans toutes ses dimensions : me voilà sûr que ma représentation du monde est imparfaite, mais moi seul puis m’en apercevoir puisque c’est ma représentation du monde dont il s'agit, justement. Ce premier pas, moi seul puis le faire pour moi-même. Toi seul peux le faire pour toi-même. De la même manière que nul ne peut réviser pour le bac à ta place, nul ne peut commencer à philosopher à ta place (« La faculté de penser ne se délègue pas » écrit Alain) ; et en même temps, tu dois savoir que cette décision porte de lourdes conséquences.
Je voudrais te la présenter de la manière la moins faussée possible (rappelons ici la prise de pouvoir que constitue tout recours au langage) : ou bien tu réaffirmes tes représentations « habituelles » du monde, tu te dis que, jusqu'ici, tu as à peu près pensé correctement, et tu mènes une petite vie bien confortable, bien balisée et bien conforme à ce que tes parents et la société ont choisi pour toi ; ou bien tu saisis ta liberté, tu reconnais que les représentations du monde fournies par ton éducation restent inadéquates, et tu entres dans un univers insolite aussi palpitant (il reste à découvrir) qu'inquiétant (te voilà en terra incognita). Au risque maintenant de la manipulation, je voudrais aussi te présenter ce choix sous la forme la plus ramassée et la plus fondamentale : préféreres-tu le confort au prix de l'ennui et de la soumission, ou l'aventure au prix de l'inconfort et de l'incertitude ?
(Je souhaiterais que tu prennes le temps d'examiner ce choix, et je t'invite fortement à ne pas répondre à la légère ; je voudrais aussi que tu négliges, au moins un instant, le « prix à payer », et que tu examines seulement le côté positif de cette alternative, dans des termes un peu plus précis : entre le plaisir du confort ou la joie de l'aventure, quel bonheur te paraît préférable ? Un professeur de philosophie digne de ce nom, comprends-moi, ne peut pas choisir la première solution ; il ne peut pas s'empêcher de t'inviter, avec ferveur, à préférer la seconde. J'ajoute, à un niveau assez différent, et à titre personnel, que je veux considérer ta décision dans cette alternative comme un choix authentique, et non comme l'expression d'un tempérament déterminé depuis ta petite enfance. Te voilà à la croisée des chemins.)
De tout ce que j’ai cru jusqu’à présent, il y a peut-être des idées vraies : mais la reconnaissance de la subjectivité jette le doute sur tout ce que je croyais savoir. « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien », énonce Socrate (voir aussi le cours sur l'Apologie de Socrate). Pourtant, derrière cette dévalorisation radicale du savoir, la subjectivité me rend également capable de faire le premier pas, de m’engager sur le chemin de la vérité. La singularité des points de vue nie que nous possédions d'ores et déjà une vérité objective et certaine, mais elle ouvre la possibilité de sa recherche.
Suite du cours : dépasser les apparences.
par Jérôme Coudurier-Abaléa
publié dans :
Notions











