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Samedi 4 février 2006
Dans l'hypothèse où la gratuité totale du site (directe et indirecte : non seulement je ne fais payer aucune cotisation en ligne, mais encore j'ai choisi le serveur d'over-blog pour sa totale absence de publicité) indisposerait certains visiteurs, je voudrais présenter quelques arguments en sa faveur.

Répondons d'abord aux arguments adverses. Tel site proposant des corrigés payants justifie son caractère lucratif par les raisons suivantes :

1) Les corrigés proposés sortent de la plume de professeurs de philosophie.
2) Le tarif (en l'occurrence moins de trois euros) est faible.
3) La qualité des corrigés, d'ailleurs entièrement rédigés, fait gagner aux élèves qui payent un temps considérable.
4) Le caractère payant du corrigé réduit sa diffusion : au contraire, les corrigés gratuits consultables par tous (ainsi ceux du Labyrinthe) peuvent aussi être retrouvés par le professeur.
5) Tout travail mérite salaire.

D'abord, notons que les raisons 1 à 3 ne justifient en rien le caractère payant des corrigés :

1) On espère bien que, payants ou non, les corrigés soient établis par des profs en exercice ! C'est le minimum, quand même.

2) La modicité de la somme n'explique en rien qu'un tarif s'applique : c'est un peu comme si le Ministère des finances annonçait : "Nous allons taxer l'air, mais rassurez-vous, chaque inspiration ne vous coûtera qu'un centime."

3) Le "temps gagné" - peut-être pas si "considérable" que cela (il faut quand même recopier au propre le "corrigé intégralement rédigé", ce qui prend à peu près une heure) - constitue sans doute un service rendu, mais pourquoi l'échanger contre monnaie sonnante et trébuchante ? Ou alors, ce troisième argument se confond avec le cinquième.

Restent les deux derniers arguments ; et ils ne manquent pas d'un certain humour au second degré.

4) Trichez efficacement ! Ne recopiez pas niaisement un truc que votre prof peut dégotter aussi ! Argument d'autant plus valable que si, dans une même classe, deux élèves ont la mauvaise idée d'acheter le même corrigé, ils remettront des copies rigoureusement identiques, ce qui leur vaudra zéro à tous les deux - et ce, même si le prof abomine l'Internet. Bien. Maintenant, rapprochons cela de l'argument n°2. Imaginons un prof internaute - genre, au hasard, moi-même. Il donne un sujet de dissertation ; il connaît les sites qui bradent les corrigés ; n'est-il pas disposé à "payer pour voir", d'autant plus que le tarif est faible ? Un peu de bon sens, SVP : si un prof est capable de retrouver un corrigé gratuit, il est tout aussi capable de retrouver un corrigé payant.

5) Tout travail mérite salaire, c'est exact ; mais d'une part on espère que l'auteur du corrigé jouit d'un salaire normal d'enseignant (il est "professeur", proclame le site). Etablir les corrigés des devoirs qu'il demande entre dans ses obligations de service ; et les mettre en ligne ne constitue pas une charge de travail considérable pour lui (un simple copier-coller suffit). D'autre part, si l'auteur rédige spécialement le corrigé pour le site en question, on est en droit de se demander s'il a une très haute idée de sa fonction. Pour ma part, je suis incapable de préparer un corrigé entièrement rédigé en moins d'une heure. Le vendre, ensuite, trois euros, correspond à un salaire horaire ridicule, pour ne pas dire insultant.

Maintenant, les arguments en faveur de la gratuité totale.

1) L'éducation constitue une mission de service public incompatible avec la sélection par l'argent. Un tarif, même modeste, entame ce principe inaltérable.

2) Une idée a sans doute une valeur intellectuelle, morale, philosophique, esthétique, que sais-je ? mais comment pourrait-elle avoir une valeur financière ? La formule "propriété intellectuelle" est-elle autre chose qu'un oxymore insensé ?

3) Toute entrave, notamment financière, à la libre circulation des idées freine le progrès intellectuel. Qu'un auteur se sente fier de son travail, rien là que de normal ; mais qu'il se le barricade dans le portefeuille, voilà ce que je ne comprendrai jamais. La reconnaissance du public pour un travail intellectuel passe par sa diffusion, fatalement ; et quelle plus haute consécration chercher que celle du plagiat ? Si quelqu'un s'avisait de reprendre textuellement mes articles en les signant de son nom, j'en tirerais une assez vive jubilation : celle d'être devenu en quelque sorte une "autorité" ; et en même temps, j'en éprouverais pour lui une commissération assez gênée ; parce qu'enfin, c'est un peu minable de n'avoir à ce point rien à dire qu'on se contente de photocopier. J'ai par exemple découvert mercredi 6 septembre dernier que le site Coldo-Philo avait, le 17 août 2006, purement et simplement copié-collé mon cours sur l'Apologie de Socrate, en trois morceaux lisibles ici, ici encore, et là enfin. J'apprécie que mon collègue Frédéric Grolleau, webmestre du site, ait mentionné mon nom et l'adresse de mon blog (bien que la netiquette eût réclamé un lien hypertexte) ; et si j'eusse préféré qu'il condescendît à me demander l'autorisation d'utiliser mon texte, je dois aussi admettre que, dans un sens, peu me chaut. Il m'importe fort peu que mon nom soit associé à telle idée : l'essentiel, et de loin, reste pour moi que l'idée circule. (J'ajoute à ce sujet que M. Frédéric Grolleau, qui enseigne tout de même au Lycée Militaire de Saint-Cyr, n'a pas dû lire très attentivement la conclusion explicitement subversive de mon cours sur l'Apologie).

4) Les arguments qui précèdent résonnent, en matière de philosophie, avec un écho particulier. S'il s'agit de chercher la sagesse et la vérité, et si nous avons la modestie de reconnaître que nous ne possédons pour l'instant ni l'une ni l'autre, alors, à l'encontre de tout cours professé ex cathedra, nous comprenons que l'entreprise se conditionne par le dialogue (au sens d'Arendt dans le texte proposé dans le cours sur le langage) et l'ouverture à l'autre. La dialectique, socle de toute activité philosophique, requiert du philosophe non seulement qu'il examine les arguments d'autrui en toute bonne foi, mais aussi qu'il montre l'exemple en exposant les siens librement. Faire payer pour un cours ? Pratique de sophistes, pratique de rhéteurs. Nous autres philosophes nous cabrons à l'idée que nous puissions apparaître comme des usuriers de la réflexion. Du reste, du fait même que nous avons reconnu ne posséder ni la sagesse ni la vérité, alors nous reconnaissons que nos idées - fussions-nous Platon - n'ont peut-être non seulement aucune valeur, mais encore aucun intérêt. Il nous appartient justement de dégager cet intérêt, s'il existe, et de l'éclairer - c'est ce que nous appelons, dans notre jargon, "problématiser". Enfin, et cela relève de l'évidence, plus nombreux les informés, plus palpitante la philosophie. Tel sujet de dissertation a déjà été ressassé quinze cents fois : à quoi bon le donner encore ? Quel ennui ! Autant considérer cet exercice comme résolu une bonne fois. Qu'y perd-on ? D'autres questions, plus pressantes, en émergent toujours - mais c'est là, n'est-ce pas, que le bât blesse...

5)
"Si un de mes élèves, s'indigne tel collègue ignorant de l'Internet ou méprisant à l'endroit de la "révolution numérique", face à un devoir donné par mes soins, en trouve le corrigé sur votre "blog", comme vous dites, il triche puisqu'il n'effectue pas l'effort demandé." Ce qui frappe, dans cette position, c'est son stupéfiant mépris de la philosophie.

Primo, je veux croire que cet argument vise en effet le bien des élèves, et qu'il ne défend pas un certain confort mental consistant à rabâcher, des années durant, le même cours et les mêmes devoirs. Je voudrais vraiment écarter, en toute assurance, l'image de collègues qui réduiraient leur enseignement à une sorte de fonctionnariat de la pensée - routine que mon blog viendrait, disons, bousculer. De tels collègues n'existent pas puisque, comme chacun sait, le jury des concours du CAPES et de l'Agrégation s'emploie en priorité à débusquer parmi les candidats ceux qui présenteraient un tel profil. Ses efforts se voient d'ailleurs couronnés de succès, grâce aux méthodes psychologiques éprouvées et bien connues auxquelles il recourt notoirement. Voilà beau temps que le jury sait distinguer efficacité pédagogique et élitisme intellectuel. Chaque année, il le prouve. Aussi les professeurs titulaires sont-ils tous, sans exception, des hommes et des femmes audacieux, dynamiques, inventifs, critiques à l'égard de leurs conceptions et de leur plan de cours, enthousiastes à les rénover chaque année, jamais hautains ni blessants à l'égard d'autres collègues, des élèves ni de leurs parents, ennemis des ronrons et par-dessus tout amoureux fous de leur discipline, passion qui domine et éclaire  toutes leurs autres préoccupations (y compris financières, bien sûr).

Secundo, faut-il le rappeler, il n'existe nulle "bonne réponse" en philosophie ; tout au plus des raisonnements plus ou moins argumentés ; ce point dûment entériné, je ne suis pas sûr qu'il laisse une grande place à la notion de "tricherie" dans notre discipline - ou alors, nous aussi, enseignants, "trichons" lorsque nous appelons Kant ou Aristote à la rescousse dans nos corrigés.

Tertio, je comprends bien le risque de fainéantise intellectuelle que le blog implique ; mais après tout, si un élève malin s'avère mieux informé que son prof, au nom de quoi lui en vouloir ? Ne faut-il pas plutôt blâmer cet enseignant qui se laisse doubler ? Face à une copie douteuse, l'enseignant n'a qu'à taper une phrase du devoir sur un moteur de recherche comme Google, pour retrouver le corrigé en ligne et confondre le "filou" (j'ai moi-même effectué de telles enquêtes, souvent conclusives - mais cela demande évidemment du prof qu'il se mette le nez devant un écran). En fait, la situation est bien moins épineuse que si l'élève recopie le corrigé intégral d'un vieil Annabac remontant aux années 80 parce que dans ce cas, même si le prof a la certitude (vu la prose employée) que l'élève n'est pas l'auteur de la copie, le prouver lui demandera des recherches très fastidieuses qu'il n'aura probablement ni l'envie ni le temps de mener. Enfin, si l'enseignant ne s'aperçoit même pas que la copie est douteuse, son manque de sens psychologique ne le condamne-t-il pas d'emblée ?

Quarto, je comprends qu'on soutienne l'idée hégélienne de la valeur formatrice de l'effort - malgré un cours sur le travail qui exige un questionnement sur ce point ; mais si un élève de dix-huit ans en doute encore, qui faut-il accuser ? Prétendra-t-on qu'il s'agit, chez lui, d'un trait de caractère (cette hypothèse n'est nullement à exclure) ? Ou plutôt devons-nous nous tourner vers un corps professoral qui laisse entendre, à demi-mot, que l'effort n'aurait que cette valeur formatrice ? Mieux que personne, le philosophe doit savoir par expérience charnelle que l'effort intellectuel n'est pas seulement "formateur", mais qu'il offre, dans son processus comme dans son résultat, une jubilation qui surpasse, en qualité et en intensité, tous les autres plaisirs. Au-delà de la transmission des contenus et des méthodes, au-delà du voeu pieux "d'amener les élèves à penser par eux-mêmes", montrer cette jubilation et la faire goûter, n'est-ce pas la grande leçon de la philosophie ? N'est-ce pas LA leçon de la philosophie ? mais assez sur ce point : j'ai déjà insisté sur les conséquences linguistiques qu'une telle perspective emporte, et on va encore m'accuser de "populisme" ; en tous cas, il est certain qu'un professeur qui échoue à transmettre cette jubilation transforme sa discipline en un pensum si grave et si pesant que l'on voudrait encourager les élèves à s'y soustraire.

Je ne sais pas si je me fais bien comprendre.
par Jérôme Coudurier-Abaléa publié dans : Editos
 
 
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